Chapitre 53
Traductrice : Moonkissed
La performance de Take Scene, en un mot, était appropriée.
Ils avaient chanté Sugar de Maroon 5 dans leur propre style.
Alors que l’original dégage une ambiance pop-band lumineuse, Take Scene y a mêlé une touche de hard rock.
Mais cela ne veut pas dire qu’ils en ont fait un arrangement totalement hard rock.
La texture des percussions et les riffs de guitare rappelaient ce genre, mais l’ossature du morceau n’avait pas été radicalement transformée.
Même si les couplets avaient été traduits en coréen, les lignes vocales conservaient la même atmosphère que l’original.
Certains spectateurs s’étaient même mis à fredonner les paroles anglaises — et ça ne jurait pas.
Positivement, cela a dynamisé la chanson sans en abîmer l’identité.
Négativement, cela reposait entièrement sur la force de l’original.
Évidemment…
—WAAAAAAAH !
—WOOOOOOO !
La majorité du public réagissait avec enthousiasme.
Après tout, c’était une chanson auto-produite par de simples trainees.
Le résultat dépassait les attentes et, même en valeur absolue, restait impressionnant.
À tel point qu’au moment du refrain, quand Take Scene a exécuté sa chorégraphie de groupe, la foule s’est mise à chanter en chœur :
—YOUR SUGAR !
—YES, PLEASE !
En réalité, Sugar était presque un cheat code en Corée.
En 2015, elle avait atteint la 5ᵉ place du classement annuel coréen.
Avant Sugar, aucune chanson pop étrangère n’avait jamais percé le Top 10 de fin d’année.
La performance de Take Scene avançait donc vers son climax.
Le final fut porté par Juyeon, qui emplit la scène de sa puissance vocale alors que l’arrangement se dépouillait pour revenir au refrain original.
POUF !
Au moment où Juyeon entonna le dernier refrain, une pluie de confettis éclata, et les membres de Take Scene abandonnèrent la chorégraphie pour courir librement sur scène.
En réalité, tout était chorégraphié. Mais aux yeux du public, on aurait dit qu’ils s’amusaient trop pour rester en place.
Ainsi, quand la performance prit fin, les acclamations furent tonitruantes.
Même ceux venus uniquement pour voir Under the Streetlight de Han Sion repartirent en ayant retenu un autre nom : Take Scene.
Certains réclamaient même un rappel.
—« Quelle performance incroyable ! »
Quand l’animateur Blue remonta sur scène pour calmer la foule…
Deux spectateurs particulièrement hors de propos échangèrent un regard.
Chris Edwards et son manager, Alex.
Assis seuls à la terrasse du deuxième étage — qui n’était normalement pas ouverte au public —, ils profitèrent du calme pour discuter.
— Eddie, qu’en as-tu pensé ?
— Pas mal. Le gamin qui a chanté le dernier refrain — il est doué.
— Et si on met de côté la prestation scénique, l’arrangement ?
— Honnêtement, pas mauvais. Un peu kitsch, quand même. Le vrai problème…
Alex compléta :
— … c’est que ça ne passerait pas à la radio, hein ?
— Exactement. Sans le visuel, juste en audio, ça lasserait vite. C’est trop bruyant.
Si de simples percussions lourdes et des riffs agressifs suffisaient, pourquoi tant de musiciens se prendraient la tête sur le choix des instruments ?
Pourquoi les ingénieurs du son passeraient-ils des jours à régler leurs compresseurs ?
Trouver l’équilibre entre toutes les couches sonores est une tâche incroyablement délicate.
À ce titre, la version de Sugar par Take Scene était un échec en matière de balance.
Les percussions et guitares modifiées, ajoutées pour créer de l’excitation, émoussaient la beauté de la mélodie de base.
Ils avaient compensé par des visuels spectaculaires, mais sans le halo immense de la chanson originale, la prestation n’aurait sans doute pas eu le même impact.
Cela dit, Chris Edwards n’en fit pas une critique sévère.
— Si vraiment ce sont ces gamins qui ont préparé la scène eux-mêmes, alors c’est impressionnant. J’étais bien plus mauvais à leur âge.
Alex eut un petit rire.
Eddie pouvait parfois être naïf.
Quel genre d’émission de survie laisse vraiment les candidats tout gérer de A à Z ?
En réalité, d’innombrables ingénieurs et staff de soutien devaient forcément avoir préparé les détails en coulisses.
À une exception près : Han Sion.
Alex avait posé la question plusieurs fois à l’équipe de Coming Up Next : y avait-il eu une aide extérieure, oui ou non ?
La réponse avait toujours été la même : aucune.
Ils juraient sur l’honneur de la chaîne que Han Sion n’avait reçu aucun coup de main.
Alex ne croyait pas trop à ce genre d’“honneur”, alors il l’avait fait inscrire noir sur blanc dans le contrat :
Si Eddie rejoignait l’émission et qu’on découvrait la moindre manipulation dans le travail de Han Sion, la production écoperait d’énormes pénalités.
Les diffuseurs coréens, d’ordinaire pointilleux sur chaque clause, avaient accepté celle-ci sans broncher. Ce simple fait en disait long sur le talent de Han Sion.
‘La prochaine scène doit être celle de Han Sion,’ pensa Alex, en voyant que l’évaluation de Take Scene touchait à sa fin.
Ne comprenant pas un mot de coréen, Chris et Alex ne pouvaient que deviner l’ambiance. Et cela semblait positif.
Le chiffre « 92 » affiché à l’écran devait probablement être leur score.
—Et toi, combien tu leur aurais donné ?
— Hmm. Comme c’est une compétition où il faut qu’une scène en batte une autre… peut-être 80.
— Et si tu juges uniquement la chanson ?
— Sans la performance ? Alors… 50 ? 55 ? Avec leur âge en tête, disons 60.
— Dur.
— Et toi ?
— Si la performance rapporte de l’argent, c’est 100. Sinon, c’est zéro.
— Ça, c’est bien toi : l’icône du capitalisme impitoyable.
À ce moment, un nouveau VCR démarra.
Cette fois, il présentait Trois Mois, Cent Jours, le groupe de Han Sion.
— Alex. L’équipe de Sion s’appelle bien 3months 100days ?
— Ouais.
— Ça veut dire quoi ? Trois mois, c’est plutôt 92 jours, non ?
— Aucune idée.
Ils bavardaient sans but quand une mélodie se fit entendre dans la vidéo.
Alex trouva ça familier, sans réussir à mettre le doigt dessus.
C’était une variation, pas l’original.
Mais Chris Edwards fronça les sourcils, intrigué.
— C’était volontaire ?
— Quoi ?
— Tu sais à quelle place Sugar avait fini au Billboard ?
— Numéro 1 ? J’ai juste entendu dire que ça avait rapporté une fortune.
— Non. Numéro 2. Un mastodonte était devant.
— Un mastodonte ?
Alex peinait à se rappeler le classement de l’époque.
— C’était quoi le numéro 1 ?
— Uptown Funk. Quatorze semaines en tête.
— Ah !
— C’est sûrement ce que l’équipe de Sion s’apprête à jouer.
À cet instant, la salle explosa en acclamations.
Sur scène venaient d’apparaître des musiciens en habits colorés.
Chris et Alex ne le savaient pas, mais il s’agissait de hanbok, et les instruments étaient traditionnels coréens.
L’écran affichait un décor de marché de rue semblant tout droit sorti de l’époque Goryeo.
Puis la musique démarra.
— Pas des batteries ?
— Non. Des instruments anciens ?
Le buk (tambour), le nabal (corne) et le taepyeongso (hautbois).
La prestation avec ces trois instruments traditionnels semblait terne.
Le buk gardait un rythme basique, et le nabal comme le taepyeongso manquaient d’énergie.
Les applaudissements, enthousiastes au départ grâce à la mélodie familière, s’affaiblissaient déjà.
Voyant cela, Alex et Chris devinrent perplexes.
Mais qu’est-ce que Han Sion a en tête ?
J’ai toujours vécu en tant que chanteur, mais mon état d’esprit est plus proche de celui d’un producteur.
Ce n’était pas toujours le cas. Mais après tant de régressions, j’ai compris qu’on ne vend pas 200 millions de disques en misant seulement sur la musique.
Cela dit, je ne suis pas exactement comme les autres producteurs.
Eux cherchent surtout de nouveaux talents.
Moi, je me jette sans cesse dans de nouveaux environnements.
C’est pour ça que je suis ici.
Idol.
Je trouvais ça ridicule, un monde d’idoles. Mais au moment où j’ai inspiré profondément sous la scène, tout a changé.
Je veux plaire au public. Je veux choquer les gens.
Je veux envoyer des ondes de choc dans l’industrie et faire en sorte que tout le monde parle de moi.
Je veux dominer les charts et inonder YouTube de covers de mes prestations.
À cet instant, mon esprit de producteur disparaît. Je redeviens chanteur.
Comme maintenant.
J’entends la version traditionnelle d’Uptown Funk dans mes in-ears.
Un arrangement basique, assagi.
Je n’entends presque plus d’applaudissements. Le public a déjà perdu intérêt.
Trop vite.
Mais nous ne faisons que commencer.
À ce moment, un voyant rouge s’allume devant l’élévateur de Goo Taehwan.
Il a l’air nerveux, mais quand nos regards se croisent, je lui adresse un signe de tête.
Il fera l’affaire.
Les gens vont être surpris.
Bip — bip — bip
La lumière rouge clignote trois fois, puis passe au vert.
BOUM !
Taehwan jaillit sur scène.
Un court silence, puis—
DOOM—DOOM—DOOM !
Des percussions puissantes installent un rythme dynamique.
Viennent ensuite Choi Jaesung et Lee Ion.
Ils croisent mon regard avant de s’élever à leur tour sur scène.
À ce moment, le son du taepyeongso et du nabal s’unit au rythme, apportant un groove irrésistible.
J’entends à nouveau des applaudissements.
Déjà excités ?
Pas encore.
On Saemiro monte à son tour.
Maintenant, des sons modernes — charleys, claquements de mains, cuivres majestueux — se mélangent aux instruments traditionnels.
Je suis le dernier.
Une lumière rouge apparaît devant mon élévateur.
Elle doit clignoter trois fois, puis passer au vert.
Blink.
Je compte la mesure dans ma tête, calé sur le tempo des in-ears et les flashs rouges, et je me rappelle le moment où nous avons planifié cette scène.
Blink.
— Et si on faisait un club de danse scolaire ?
— Si c’est un club, l’équipe de basket serait plus cool.
— Soyons plus audacieux. Des loups-garous ?
— En fantasy ? Alors les vampires, c’est classique.
Les membres insistaient : il fallait un concept.
Je ne comprenais pas, au début. Mais j’ai fini par suivre.
C’est alors qu’On Saemiro a proposé son idée.
La meilleure du lot. Tout le monde a dit oui.
Mais en travaillant sur la chanson, j’y pensais sans cesse.
Alors je l’ai intégrée dans la musique.
Et le résultat…
— C’est toi qui as fait ça ?
— Incroyable… comment t’as eu cette idée ?
— T’es un vrai génie ou quoi ?
J’étais satisfait.
Pas facile, mais même moi je trouvais le son sexy.
Et ce n’était pas tout.
En composant, les visuels de la performance se formaient naturellement dans mon esprit.
— Tu connais la scène de Retour vers le futur où le héros retourne 30 ans en arrière et joue Johnny B. Goode de Chuck Berry ?
— Chuck Berry ? En gros, il a inventé le rock’n’roll.
— Mais à l’époque, personne ne connaissait ce style. Le public le regarde comme un fou.
— Et là, il dit :
“I guess you guys aren’t ready for that yet… but your kids are gonna love it.”
— Mais moi, quand j’ai vu cette scène, j’ai pensé :
“Si c’est vraiment un chef-d’œuvre, même les anciens devraient l’aimer.”
C’était ça.
Le concept d’On Saemiro, que nous avions adopté, était : les Voyageurs du Temps.
Les membres de 3months 100days, en 2017, voyageaient vers le passé.
Blink.
C’est mon tour.
POP ! L’élévateur me projette sur scène.
Un tonnerre gronde : j’“arrive” dans le passé.
Basse, guitare électrique, piano électrique explosent en même temps.
Et ainsi commence : Seoul Town Funk.