Chapitre 33
Traductrice : Moonkissed
Album 4. « Réminiscence »
Quand le titre de la chanson « At the End of Dawn » de With a été révélé, les réactions ont été mitigées.
Pas mal de gens ne la connaissaient pas, mais ceux qui la reconnaissaient étaient visiblement aux anges.
Le city pop, en Corée, c’est un peu ça.
Avant les années 2010, le genre était peu reconnu. Mais au milieu/à la fin des années 2010, il s’est forgé un public de niche, passionné.
Techniquement, le city pop est un genre aux frontières floues. Certains morceaux étiquetés « city pop » seraient classés AOR ou jazz fusion par d’autres.
Autrement dit, le city pop ne se définit pas par la technique — mais par le vibe.
Ce sentiment lumineux et pourtant nostalgique qu’on ressent au milieu des lumières d’une ville qui scintille.
La question, c’est : à quel point une chanson parvient-elle à capturer ça.
Quand la longue intro, typique des anciens morceaux, s’acheva, le chant démarra enfin :
[J’entre, je m’assieds à l’aube
Rien que nous deux sous des lumières éclatantes
Sous des néons éteints
Des éclats brisés, des rues fermées]
Celui qui ouvrit la chanson fut Han Sion de Trois Mois, Cent Jours.
Il n’y avait aucune fioriture dans sa voix.
Il chantait de façon simple, lançant chaque note importante avec un naturel désarmant.
C’était frais, facile à écouter.
Mais, en sens inverse, ça s’arrêtait là.
Ça ne laissait pas d’empreinte profonde.
[La lune qui luit faiblement
Le bruit des pas qui ouvrent le matin
Des réverbères morts, le son des moteurs
Une maison aux volets clos au bout de l’allée]
L’écran du café passa à : TakeScene – Fade. La voix qui suivit semblait plus « aboutie » que celle de Han Sion.
Fade utilisait davantage de technique vocale, et son phrasé penchait vers le R&B.
Les lignes chantées se faisaient écho, permettant une comparaison directe. Là où Han Sion livrait ses parties avec un détachement maîtrisé, Fade entrait avec intention et puissance.
Que ce soit dû au poids émotionnel du city pop ou à l’usage de mélodies old-school, ce round comportait moins d’allers-retours que la chanson précédente.
Chacun chantait des sections entières plutôt qu’alterner ligne par ligne.
Puis, le refrain arriva :
[Debout au bord de l’aube
Rien que nous deux, toi et moi
Alors que les lumières de la ville commencent à s’éteindre]
Pour l’auditeur « lambda » qui n’a pas étudié la musique, le « bien chanter » se mesure souvent à la difficulté perçue.
Si quelqu’un utilise des techniques ou des timbres qu’on est incapable de reproduire, on juge ça « difficile » — et on loue davantage.
Donc, naturellement, beaucoup commençaient à penser que Fade était le chanteur le plus fort.
Mais un phénomène étrange se mit à se produire.
Pendant le refrain, les gens dans la salle commencèrent lentement à se pencher vers la gauche.
La plupart ne s’en rendaient même pas compte.
Ils se laissaient simplement attirer — instinctivement — vers ce qui leur semblait meilleur à l’oreille.
Et à gauche, c’était la voix de Han Sion qui ressortait.
[Debout au bord de l’aube
Juste debout, rien que nous deux
Toi et moi, rien que nous deux]
Han Sion ne sonnait pas « impressionnant » sur le plan technique.
Mais il chantait un son agréable. Il chantait la chanson que les gens avaient envie d’entendre. Il livrait une sensation que l’on désire inconsciemment.
Cet entre-deux juste avant la fin de la nuit et le lever du soleil —
Une ville à la lumière diffuse, où les enseignes néon se sont éteintes, et où il ne reste que les contours flous de la lune et du soleil.
Au milieu, deux personnes côte à côte.
D’après le parolier original, le « toi » de la chanson est déjà parti — une simple projection du chanteur.
Mais les auditeurs n’avaient pas besoin d’y penser.
L’art appartient à l’artiste qui le crée, mais à ceux qui le reçoivent pour l’interpréter.
Alors chacun s’imaginait avec quelqu’un — peut-être la personne à ses côtés, peut-être une main déjà quittée, autrefois, dans cette ville.
Et quand le deuxième couplet commença, le public réalisa enfin ce qui s’était passé.
Tout le monde avait tourné la tête et incliné légèrement le corps… vers la gauche.
Une fois la chanson terminée, je passai le micro à Choi Jaesung.
Goo Taehwan, On Saemiro et Lee Ion étaient déjà sortis du karaoké pour descendre au rez-de-chaussée — il ne restait que Jaesung et moi.
Les yeux brillants, Jaesung ouvrit la bouche :
— Hyung, c’était dingue. Au début, j’ai été surpris que tu ne chantes pas dans ton style habituel, mais waouh… Il y a un feeling qui est juste… je n’arrive même pas à l’expliquer…
Je souris légèrement devant son enthousiasme.
Il le disait simplement, mais cette chanson était tout sauf facile à chanter.
À un moment, j’ai commencé à détester le mot « feeling ».
Non, pas « à un moment ». Précisément quand j’ai pris confiance en ma maîtrise technique.
À l’époque, quand on me disait des choses du genre :
« Techniquement c’est super, mais il manque le feeling. »
« Tu chantes bien, mais émotionnellement ça ne touche pas. »
J’y voyais une excuse.
Je pensais qu’ils ne voulaient pas miser sur un chanteur asiatique. Un prétexte.
Mais j’ai fini par comprendre — c’est moi qui me trouvais des excuses.
Une fois que je l’ai admis, j’ai commencé à réfléchir sérieusement à la manière de transmettre l’émotion par le chant.
Oui, l’émotion est subjective. Mais on peut aussi l’analyser objectivement.
Sur la même chanson, chanter en avance sur le temps donne une tension, chanter derrière le temps donne du moelleux.
Je ne parle pas de syncope au sens strict ni de laid-back pur.
Même en chantant « sur » le temps, le moindre accent, la moindre douceur peut changer l’ensemble du ressenti.
Je l’ai appris quand j’ai abandonné le chant pour l’instrumental — en me disant que je n’atteindrais jamais 200 millions d’albums vendus rien qu’avec la voix.
Je crois que c’était pendant mes études de jazz à La Nouvelle-Orléans ?
Bref, après ça, j’ai passé plusieurs vies à apprendre à « jouer » de la musique avec ma voix.
Cette performance n’a pas dérogé à la règle.
Ça sonnait facile, mais j’avais tout contrôlé au millimètre pour évoquer ce sentiment doux-amer, lumineux, nostalgique.
Évidemment, Choi Jaesung ne peut pas saisir tout ça.
— Merci. Je descends d’abord. Bonne chance.
— Attends, hyung — un dernier conseil ?
— Un conseil ?
— Pour chanter, je veux dire.
Choi Jaesung est un vocaliste avec de nombreuses qualités et aucun gros défaut.
Ça a l’air idéal, hein ? Pourtant, il lui manque l’étincelle.
C’est le genre de chanteur qui livre toujours une presta solide — sans jamais capter l’axe du projecteur.
Donc s’il faut lui donner un conseil…
— Essaie de pousser ton souffle plus longtemps que d’habitude.
— Mon souffle ? Tu parles de respiration ?
— Oui. Tu as la gestion la plus stable et la plus longue du groupe — à part moi.
— Oh… c’est vrai.
— Ce que les autres doivent scinder en deux inspirations, toi tu peux sans doute le chanter d’une traite.
— En fait, oui. Quand je fais du rock en karaoké avec des potes, ça m’arrive.
— Essaie ici aussi.
— Pourquoi ?
Parce que je veux voir si ton « équilibre » vocal est naturel ou si tu t’y es forcé.
Certains chanteurs, surtout surentraînés, brident leurs propres forces pour rester « équilibrés ».
Parfois, il faut casser cet équilibre pour voir ce qu’il y a dessous.
Mais il ne comprendrait pas si je le disais tel quel.
Alors je me contentait de :
— Tu comprendras en essayant.
Tandis qu’il marmonnait « long souffle… long souffle… » en serrant le micro, je lui tapai l’épaule.
— Tu peux le faire. Bonne chance.
— Oui, chef !
Quand je descendis enfin au rez-de-chaussée —
j’avais vu juste.
Une cinquantaine de spectateurs assis bien rangés, et derrière eux, se tenaient les membres de Trois Mois et de TakeScene.
Mais TakeScene n’était présent qu’à trois.
Nous étions trois, ils étaient trois.
Donc ils devaient chanter les mêmes chansons dans des salles parallèles.
Ils avaient probablement collecté les listes des chansons préférées de chacun, et mon « At the End of Dawn », même s’il était bas dans mon top, devait chevaucher celle de quelqu’un d’autre.
Voilà pourquoi il avait été choisi.
En pensant à ça, je balayai la salle du regard.
Comme prévu, tout le monde tenait des télécommandes — à deux boutons.
On leur avait clairement demandé de choisir entre deux versions d’une même chanson.
Ce qui signifiait que le tirage à la courte paille pour l’ordre des chansons avait sans doute été scénarisé, lui aussi.
Ils avaient probablement réglé ça pour coller à des duels prédéfinis.
Je décidai d’arrêter de cogiter.
On nous fixait, alors je fis une brève révérence et me présentai.
— Bonjour. Je suis Han Sion de Trois Mois.
Le public réagit aussitôt.
Ça devait vouloir dire que ma performance avait bien pris.
Puis des pas retentirent derrière moi — un autre membre de TakeScene, sûrement mon adversaire, qui descendait l’escalier.
Parmi les TakeScene du futur, je n’en connaissais qu’un : leur main vocal, Juyeon.
Il finit par quitter l’étiquette idol pour devenir un soliste très respecté.
Mais Juyeon avait déjà chanté, et il était assis.
Donc le type n’était pas quelqu’un que je connaissais.
Tout ce dont je me souvenais, c’est que les noms de TakeScene tournaient autour de la réalisation : Juyeon, Ready, Action, ce genre-là.
Tandis que j’essayais de me rappeler la line-up, une voix derrière moi se fit entendre.
— Euh… Bonjour.
Je me retournai instinctivement.
Et me figeai.
— … !
Je n’en croyais pas mes yeux.
— Je suis Fade de TakeScene. Ravi de vous rencontrer.
Cho Yong-seong.
Qu’est-ce qu’il fout ici ?
Il ne débute pas dans TakeScene.
Il est censé débuter deux ans plus tard… dans un groupe nommé For The Youth.
Et For The Youth, c’est…
« Tu crois que les gens vont croire qui ? Nous quatre, ou juste toi ? »
… Précisément l’équipe qui m’a jeté dans ce maudit monde des idols, au départ.
Après m’être fait démolir à l’épisode 2 de Stage Number Zero dans ma deuxième vie, j’ai choisi d’être soliste dans ma troisième.
En parallèle, j’ai utilisé ma connaissance du futur pour rassembler des talents et fonder une société.
C’est là que j’ai appris que les albums de producteur comptaient dans la barre des 200 millions.
Selon ton niveau d’implication, ta part pouvait compter pour 0,2–0,3 exemplaire par unité.
C’est comme ça que j’ai rencontré l’avocat Choi Ji-woon, en gérant des affaires juridiques.
Mais après un nouvel échec, à ma quatrième vie je me suis tourné vers le Japon, où le physique dominait encore.
C’est là que j’ai enfin eu l’impression d’apprendre à vraiment chanter.
Avec le recul, cette percée n’était finalement que technique — mais sur le moment, ça a été une révélation.
Et au Japon, j’ai connu une vraie réussite.
Quand je me préparais pour ma cinquième vie, je crois que j’avais dépassé les 30 millions vendus.
En Corée, vendre ne serait-ce que 8 millions au total, c’est déjà énorme, donc ça avait une autre saveur.
Et pourtant, j’ai échoué.
Pas seulement échoué — je me suis effondré mentalement.
C’est sans doute la première fois où j’ai commencé les antidépresseurs.