Chapitre 3
Traductrice : Moonkissed
— Comment ? Les deux milliards de wons ?
— Oui. C’est la manière coréenne, non ? On coupe en deux, à l’amiable.
— Pourquoi j’accepterais ça ? Et puis, Monsieur Han Sion, vous n’avez pas les droits légaux pour gérer les biens de vos parents.
— C’est exact. C’est précisément pour ça que je vous demande d’obtenir ces droits, Maître.
— …
Han Sion tendit une clé USB.
— Elle contient des informations compromettantes sur les candidats prioritaires que le tribunal de la famille pourrait nommer tuteurs.
Choi Jiwoon, avocat affûté, recomposa vite la situation à partir de quelques mots-clés.
Il était arrivé quelque chose aux parents.
Ils avaient laissé une fortune qui mettait l’eau à la bouche de proches avides.
S’ils étaient morts, le mot succession aurait été employé ; ils étaient donc en vie.
Si le tribunal des familles doit désigner une tutelle, c’est que les parents ne peuvent plus gérer normalement leurs biens.
Des termes affluèrent : déclin cognitif post-traumatique, incapacité permanente acquise, incapacité juridique, état végétatif, disparition de longue durée…
Choi allait demander des détails—puis se ravisa.
Il fallait d’abord vérifier la clé USB.
D’ordinaire, ce genre de choses ne valait rien.
Quelles étaient les chances qu’un dossier « maison » monté par un garçon de vingt ans tienne la route ?
Quelques minutes plus tard, Choi Jiwoon resta sans voix.
C’était impeccable.
Aucune affectation ; une analyse juridique acérée, structurée à la perfection.
Impossible à sous-traiter à la légère.
La clé contenait aussi des documents vérifiés prouvant que les deux milliards n’étaient pas exagérés.
En réalité, avec le temps, ce chiffre grimperait sans doute.
— Ces obligations… Les liquider maintenant serait du gâchis— ah, pardon.
Se reprenant, Choi retrouva un visage neutre :
— Monsieur Han, que faites-vous exactement ? Comment un jeune de vingt ans a pu assembler ça… ?
— En vérité, une grande partie repose sur des informations sans preuves matérielles.
— Sans preuves matérielles ?
— Oui. C’est pour ça qu’il faudra les mettre en place. Les trouver, les récupérer… voire les fabriquer si nécessaire.
— …
En clair : gagner vos honoraires.
Légal, illégal, et tout l’entre-deux.
C’est comme ça qu’un garçon de vingt ans parle ?
Encore sonné, Choi Jiwoon hocha la tête.
— Rédigeons un accord provisoire. Il prendra effet une fois le contenu de la clé confirmé.
— Bien sûr.
— Bordel, qu’est-ce qu’il fait froid.
En sortant du cabinet, le vent de janvier lui mordit les os.
Peut-être ressentait-il d’autant plus le froid que, dans sa vie passée, il vivait surtout en Californie.
Un climat doux toute l’année.
Quoi qu’il en soit, Choi Jiwoon était un homme constant.
Sans préjugés, pourrait-on dire.
L’âge, la profession, l’origine : il s’en moquait. Si vous étiez utile, il vous prenait au sérieux.
La plupart auraient exigé de savoir comment il avait réuni ces données.
Choi ne se souciait que d’une chose : leur véracité.
Et quelqu’un comme ça—talentueux, en plus—était exactement le partenaire dont Han Sion avait besoin.
Il avait rencontré Choi pour la première fois à sa troisième vie.
À l’époque, il avait de gros ennuis juridiques.
En ayant exploité ses connaissances du futur avec trop de succès, il s’était attiré la haine des poids lourds de l’industrie musicale.
Jeune et naïf, il avait trouvé ça « injuste ».
Avec le recul : il manquait de vergogne.
En cherchant un avocat, il était tombé sur Choi Jiwoon, qui avait résolu la crise d’une main de maître.
Ils étaient restés en contact. Et, un soir, autour d’un verre :
« Maître, vous savez pour mes parents, n’est-ce pas ? »
« Bien sûr. Tout le pays sait. »
« Si j’étais venu vous voir à vingt ans, aurais-je pu prendre le contrôle de leurs biens ? »
« Quel tribunal avait compétence ? »
« Tribunal du district de Seocho. »
« Alors oui, facile. »
« Mais auriez-vous accepté l’affaire ? D’un garçon de vingt ans ? »
« Qui sait ? Peut-être s’il me proposait la moitié des actifs ? C’est la manière coréenne — cinquante-cinquante. »
Alors, au début de la quatrième boucle, Han Sion avait aussitôt cherché Choi Jiwoon.
Ce fut la première fois qu’il prit la main sur le patrimoine de ses parents.
À vrai dire, aujourd’hui, il n’aurait sans doute pas besoin d’offrir la moitié.
Avec quelques avocats locaux, il pourrait probablement obtenir la tutelle seul.
Mais puisqu’il avait décidé de rester en Corée cette vie-ci, il voulait soigner son lien avec Choi Jiwoon.
Parce qu’il était puissant — juridiquement et au-delà.
Du genre à faire ce que des milliards ne peuvent pas acheter.
Et pour un régresseur, l’argent n’est jamais la ressource limitante.
Bzzz—
Perdu dans ses pensées, il sentit son téléphone vibrer dans sa poche.
Il crut que c’était encore son oncle.
Il ignorait ses appels depuis des jours ; l’homme devait bouillir.
Mais l’indicatif était américain.
« Allô ? »
— Hé, l’arnaqueur.
« …Heh. »
Embarrassant.
On dirait qu’HR Corporation avait compris.
Cela dit, « arnaqueur » sonnait plus taquin que « escroc » ou « fraudeur ».
« Rapide à piger, hein ? »
— Tu es bien confiant pour quelqu’un pris la main dans le sac.
« Désolé, j’étais un peu pressé. »
— Pressé de quoi ?
« J’avais besoin de devenir chanteur, mais aucun réseau. Disons que tu as aidé un désespéré. C’est ton numéro perso, au fait ? »
Avant même qu’il finisse, l’autre éclata de rire.
« Voilà. Maintenant, accorde-moi ton pardon. »
— C’était bien BVB Entertainment, n’est-ce pas ? Tu peux éviter d’ébruiter ça ?
« Ce serait parfait. Si je réussis, je te revaudrai ça. »
— D’accord, c’est divertissant. Pourquoi veux-tu devenir chanteur, au juste ?
« J’ai besoin de vendre 200 millions d’albums physiques. »
— Quoi ? Deux cents millions ? On est dans les années 80 ? Les ordis n’ont même plus de lecteurs CD.
« Je ne suis pas conçu pour accepter la réalité. »
Nouveau rire.
— Ha ha, inattendu, mais j’aime bien. Si tu réponds honnêtement à une question, j’accède à ta requête.
Il n’avait pas besoin de l’entendre pour la deviner.
Son intuition de régresseur.
« Comment j’ai fait pour amener ton équipe à accepter ce mail ? Grâce à des infos internes, tout ça ? »
— Exactement.
Aux États-Unis, les relations sont plus décontractées.
En Corée, tissu social serré : on jauge l’âge, l’école, le pedigree.
Les Américains s’en fichent.
S’ils voient quelque chose de crédible, ils y croient.
C’est ainsi qu’une Anna Sorokin — fausse héritière et héroïne de Inventing Anna — peut exister.
— Alors, Arnaqueur. Comment tu savais ?
Il ne pouvait pas répondre « parce que je suis un régresseur ».
Il lança donc un meilleur appât :
« Votre intranet a une faille. »
— Tu nous as piratés ?
« Non. Si tu entres l’URL de l’intranet dans Google Traduction et que tu cliques sur le lien traduit dans une langue non anglaise, tu ouvres la page admin. »
— Quoi ? Tu plaisantes ?
« Pourquoi mentirais-je sur un truc aussi facile à vérifier ? Essaie. »
Au bout du fil, on tapait frénétiquement.
Cet incident devait en fait se produire… deux ans plus tard.
Et semer le chaos en exposant contrats et salaires de célébrités.
— Oh, bon Dieu !
« Confirmé ? »
— Tu as lu ça sur un forum ? C’est public ?
« Non. Découvert par hasard. »
En vérité, les infos qu’il avait utilisées allaient bien au-delà d’un intranet.
C’est comme ça qu’il avait réussi à berner des employés d’HR Corporation.
Mais son interlocuteur, secoué, n’insista pas.
— Je… je dois te remercier ?
« Considère que nous sommes quittes. À moins que tu ne veuilles quelque chose de plus. »
— Comme quoi ?
« Le truc ? Il ne marche pas qu’avec HR. »
Silence.
Si l’autre était assez haut placé, il comprendrait l’intérêt.
« Pour info, je suis très discret. »
— Très bien, petit ami secret. Ton nom ?
« Sion. Nom de famille HAN. »
— Si tu viens aux États-Unis, appelle ce numéro. Que tu deviennes chanteur ou pas.
« Et toi, comment t’appelles-tu ? »
— Andrew Bryant.
« Quoi ? Le PDG ? »
— Voyons. Tu crois que le PDG a ce temps-là ?
« Dans les films, c’est toujours le PDG qui passe ces coups de fil… »
— Ha ha, ça, c’est dans les films. Je bosse au marketing. Pas au bas de l’échelle, ne t’en fais pas. Passe me voir un jour.
Un peu confus.
Andrew Bryant deviendrait plus tard PDG d’HR Corporation.
Était-ce le même homme ? Difficile à dire.
En Amérique, des Andrew Bryant, il y en a un paquet.
Il s’était déjà trompé à cause de ça.
— C’était sympa, Arnaqueur. J’espère que tu deviendras une star. Je dois réfléchir à ce que je fais de cette info.
La communication coupa.
Sion envisagea un moyen de vérifier s’il s’agissait du futur PDG Andrew Bryant— puis renonça.
Il pourrait savoir s’il le voulait vraiment.
Mais… ça n’avait pas d’importance.
Cette vie était un brouillon.
Avec la malchance, il régresserait dans un an ou deux.
Mieux valait juste retenir le numéro.
Ça servirait peut-être.
Tout de même, pas un mauvais résultat.
Avec cette « approbation » d’HR, il pourrait se présenter chez BVB demain avec plus d’assurance.
S’il connaissait mal l’industrie idol coréenne, il connaissait les entreprises.
BVB Entertainment était une agence solide.
D’ici sept ans, ils lanceraient les stars mondiales de K-pop « Prime Time ».
C’est donc là qu’il débuterait, cette fois.
BVB Entertainment. Équipe A&R 1.
Le chef d’équipe Seo Seunghyun avait été prévenu la veille : un employé d’HR Corporation allait passer.
Pas une réunion d’affaires — un entretien informel.
Mais on devait traiter l’invité avec soin.
— Coréano-américain, hein ? Je me demande s’il parle coréen…
Naturellement, il se remémora quelques “second gen” croisés à NYU.
Vint l’heure du rendez-vous.
En entrant en salle de réunion, Seo resta muet.
L’« employé » d’HR paraissait bien trop jeune.
Quel âge avait-il ?
Sans la confirmation du directeur, il n’aurait même pas pensé qu’il s’agissait d’un salarié.
— Je suis Seo Seunghyun, chef de l’équipe A&R 1.
— Je suis Han Sion. Enchanté de vous rencontrer.
— Vous parlez bien coréen.
— J’ai vécu plus longtemps en Corée qu’aux États-Unis, vous pouvez me tutoyer si vous voulez.
— Oh non — je n’oserais pas.
HR Corporation, c’était du très lourd côté Billboard.
Même si BVB était une grande agence coréenne, l’écart d’échelle restait immense.
Le fait que cet « employé » se montre aussi poli fit toutefois bonne impression.