Chapitre 28
Traductrice : Moonkissed
Jo Ki-jung fut un peu pris de court.
La batterie, le clavier et la basse avaient fait tourner quelques mesures pour se caler — mais lui, on ne lui avait laissé aucun temps.
Han Sion s’était sans doute laissé emporter par le feeling et avait commencé à chanter sans même s’en rendre compte.
Ce n’était pas un problème.
Jo Ki-jung était à la fois le chanteur original et le compositeur de Under the Streetlamp.
Dans cette chanson, il pouvait s’adapter à n’importe quel type de jeu.
L’arrangement volontairement dépouillé de la version originale n’avait plus sa place ici.
Le clavier déversait déjà des mélodies si intenses — s’il restait bridé, il se ferait juste avaler.
Mieux valait que la guitare défie le clavier de front.
« Voilà la beauté de l’impro. »
Sur cette pensée, Jo Ki-jung se mit à jouer comme possédé — en écoutant la voix de Han Sion.
[Les ombres posées, ternes et floues,
Pourquoi sont-elles orangées… ?]
La batterie tenait le sol, le clavier prenait la tête.
La guitare rejoignit le clavier dans un duel féroce, et la basse arrima le tout par derrière.
Au-dessus, la voix de Han Sion déroulait comme une houle.
Jo Ki-jung s’absorba de plus en plus.
Il ne savait pas bien comment, mais l’équilibre était parfait.
On aurait dit un quartette qui avait répété sur une même partition.
Et par-dessus tout —
Le chant de Han Sion était renversant.
[Juste là — figé —
Sous le réverbère, orange…]
Il n’était pas le seul à le sentir.
Même Kang Seok-woo, qui regardait, hébété, était soufflé.
Ce n’était pas « une autre version » de la chanson.
Ce n’était ni l’originale de Jo Ki-jung, ni celle que Sion avait chantée plus tôt.
Plus précisément, on aurait dit la prise voix de Sion superposée à un arrangement entièrement neuf —
et pourtant taillé comme un costume sur mesure.
« C’est… bon. »
Quelqu’un le souffla à peine, mais ça toucha juste.
Ça ne sonnait pas comme la pop d’aujourd’hui — mais ces chansons-là ne vieillissent pas. Elles traversent le temps.
Très vite, ils atteignirent le pré-refrain.
Et là —
CRASH. CRASH.
Han Sion écrasa le clavier d’une dissonance volontaire.
[Toi et — moi —
Sous — le réverbère !]
Batterie et clavier coupèrent net.
Mais la guitare et la basse continuèrent, imperturbables.
Cette seconde de vide semblait retenir son souffle.
Tout le monde attendait quelque chose —
Et le refrain explosa.
[Ici — !
Juste là — !
Juste là — — !]
Under the Streetlamp avait toujours été aimé pour son refrain ascensionnel.
C’est pourquoi Sion ne l’avait presque pas touché.
Changer l’identité d’une chanson, ce n’est plus une reprise — c’est une réécriture.
Il ne le chanta pas pareil pour autant.
Il monta chaque note proprement, comme on monte des marches —
et remplaça la plainte rauque et émotionnelle de l’original par une clarté cristalline.
Résultat ?
Un refrain qui satisfaisait les fans de la première version, et paraissait bien plus ciselé.
La précision du phrasé donnait des frissons.
Dans une salle de concert, ça aurait crié ;
là, caméras obligent, tout le monde ravala.
Mais quand Sion releva encore la tonalité et envoya de nouveau —
[Ici — !
Juste là — — !
Juste là — — — !]
— quelqu’un laissa échapper un souffle coupé.
LB Studio se transforma en salle de concert.
Après l’impro, Jo Ki-jung m’appela sur le toit.
— Tu fumes ?
— Oh, je ne fume pas.
Fumer, c’est rédhibitoire quand on règle sa couleur de voix.
Dit comme ça, on dirait que je m’y mettrai une fois le timbre calé — non.
Je n’y touche pas. Même quand j’étais au fond sous antidépresseurs.
Je ne sais pas combien d’albums il faudra pour atteindre 200 millions, mais au moins dix.
La santé vocale passe avant tout.
Tandis que je pensais à ça, Jo Ki-jung souffla un nuage et dit :
— Cet arrangement, là. Vous l’aviez préparé tous les trois sans moi, hein ?
— Oui, sunbae. Désolé.
— Pas besoin de l’être… Pourquoi ?
— Je voulais montrer au PD Kang à quel point la chanson pouvait être convaincante.
C’était la raison.
On avait répété la veille avec Lee Hyun-seok et Lee Yeong-ha.
— Tu as pensé à réarranger carrément la version originale ?
— Le PD Kang n’aimerait probablement pas.
— C’est sûr que ça peut heurter l’image qu’il a en tête…
Si le PD n’aime pas, la solution est simple :
lui faire aimer.
De tous les producteurs que j’ai croisés, j’ai retenu une chose :
Eux aussi se laissent mener par leur goût.
Ils prétendent décider pour les audiences, mais au bout du compte —
ils veulent diffuser ce qu’ils aiment et couper ce qu’ils n’aiment pas.
Plus finaud que Lee Hyun-seok pour les affaires, Jo Ki-jung comprit tout de suite.
— Il est vraiment si contre que ça, le PD, une version entièrement réarrangée ?
— À l’antenne, j’ai chanté sur votre bande originale. S’il y a deux versions différentes, on peut perdre les gens.
— À ce niveau-là ? On s’en fout. Le PD avait l’air de kiffer, non ?
C’est vrai.
Kang Seok-woo ne l’a pas dit cash, mais il a trahi plusieurs fois qu’il aimait la nouvelle version.
— Le business, c’est pas mon rayon de toute façon… Ce que je veux savoir, c’est comment j’ai fini par me caler sur ton arrangement.
Nous trois avions répété, mais Jo Ki-jung avait improvisé.
Et il s’était retrouvé à jouer exactement dans l’axe que j’espérais.
Pas à 100 % — disons 80 — mais troublant.
Évidemment que ça l’a déstabilisé.
Il croyait improviser, et moi j’avais déjà biaisé le terrain.
— Comment t’as fait ?
La méthode était plus simple qu’il ne pensait.
J’ai analysé Under the Streetlamp.
De là, j’ai dérivé comment Jo Ki-jung relie ses mélodies, quels types d’accords il affectionne, et sa logique de composition.
J’ai aussi senti le type d’écriture qu’il idéalise.
Avec tout ça, j’ai orienté son impro dans la direction voulue.
Ce n’était pas de la prédiction — c’était du guidage.
J’ai attaqué le chant tout de suite pour qu’il n’ait pas le temps d’hésiter ni de surpenser.
Évidemment, ça marche parce que Jo Ki-jung est un compositeur un peu old-school, avec des charpentes classiques.
Même après mon explication, il n’avait pas l’air comblé.
— C’est tout ?
Il finit sa deuxième cigarette, puis hocha lentement.
— Ouais. Quand un génie explique, ça n’enlève rien au génie.
— Ce n’est pas ça, sunbae.
— T’es idol, hein ? Une émission de survie en équipe, un truc comme ça ?
— Oui, monsieur.
Il ne semblait pas connaître le format exact de Coming Up Next, et je ne me suis pas étendu.
Alors Jo Ki-jung posa une question à laquelle je ne m’attendais pas.
— C’est seulement possible que ton équipe tienne ?
— … Pardon ?
— Moi je suis jaloux de toi. Tu crois que les autres ne le seront pas ?
— …
— S’ils ne sont pas jaloux, ils n’ont pas de talent. S’ils ravalent, ils n’ont pas le feu.
— …
— Je me trompe ?
Honnêtement, je pensais qu’il dirait comme Lee Hyun-seok :
Pourquoi un type comme toi fait de l’idol ? Pourquoi pas solo, ou un autre genre ?
Le point de Lee Hyun-seok se tient.
Il n’a pas de mépris pour les idols.
Mais pour lui, les voies artistiques d’un soliste et d’un groupe d’idols diffèrent au fond.
En équipe, l’identité du groupe prime sur l’individu.
Il faut faire de la musique qui colle au groupe, pas à toi.
C’est ce qui le laissait avec un petit regret.
La question de Jo Ki-jung pesait autrement.
Est-ce que ton équipe peut seulement tenir ?
Je suis resté court.
Pas à cause de mes coéquipiers de Coming Up Next — On Saemiro, Lee Ion, Goo Taehwan, Choi Jaesung.
Je ne les considère même pas encore comme « mon équipe ».
Si j’étais muet, c’est parce que ça renvoyait plus loin.
À des souvenirs que j’ai essayé d’enterrer.
6e boucle.
— Tu crois que les gens croiront qui ? Nous quatre, ou toi ?
— Les gens disent qu’ils nous plaignent. Qu’on est juste les larbins de Han Sion.
Et 7e boucle.
— T’es vraiment un égoïste.
— Bien joué pour toi, hein ? Génie né.
— Quoi, tu ne supportais pas que des miettes tombent dans la bouche de nobodies comme nous ?
Pourquoi je suis parti aux États-Unis en ignorant la K-pop ?
Pourquoi j’ai repoussé la voie idol, même en sachant que je n’atteindrais pas 200 millions avec GOTM ?
Et pourquoi…
Pourquoi ce « putain d’idol » ?
Parce que je l’ai déjà fait.
Parce que c’est un de mes pires souvenirs.
— Han Sion ?
— …
— Han Sion !
— Ah. Désolé, j’étais dans mes pensées.
— J’ai touché un point sensible, on dirait. My bad.
— Non, ça va.
Jo Ki-jung me regarda en silence, puis changea de sujet.
— Si tu enregistres la version réarrangée, tu fais comment pour les sessions ?
— J’avais prévu de jouer la plupart des instruments moi-même.
Pour la batterie, soit un batteur de session, soit du virtuel.
— Je peux jouer la guitare ?
— Hm… Pas sûr que le budget prod couvre ton cachet.
— Je le fais gratos. La chanson le mérite.
Peut-être que c’était pour me réconforter…
Mais honnêtement, je préférerais tout jouer.
Cela dit, « featuring Jo Ki-jung » sur le titre, c’est un atout colossal.
Il a des tonnes d’anciens fans, et son nom seul peut éteindre d’éventuels procès d’intention sur la reprise.
— Merci.
— Bon. Je descends.
Seul sur le toit, je ruminais la question de Jo Ki-jung.
GOTM a été l’équipe où je me suis senti le plus à l’aise.
Eux aussi, parfois, ont été jaloux.
En vérité, certains changements de line-up sont arrivés pour ça.
Si même GOTM n’y a pas échappé, qu’en sera-t-il de trainees K-pop en Corée ?
Est-ce que je trouverai des gens avec le talent et la rage pour courir cette course avec moi ?
Même s’ils existent, combien de boucles encore pour en faire mon équipe ?
Je n’en sais rien.
Mais une chose est sûre —
— Putain.
Je déteste toujours ce putain truc d’idol.
À cet instant, mon téléphone vibra.
[Han Sion−ssi. Parlons du morceau. Descends. Han Sion-ssi. Parlons du morceau. Descends. Han Sion−ssi. Parlons du morceau. Descends.]
Message du PD Kang Seok-woo.
Quand je revins à LB Studio, il avait manifestement fini de revoir les images.
— Voilà ce qu’on va faire. Tu sais que tu vas rencontrer TakeScene bientôt, hein ?
— Oui.
— La première mission, c’est du un-contre-un par postes correspondants.
— Tu veux dire main vocal vs main vocal, lead vocal vs lead vocal, ce genre-là ?
— Exact. Tu chanteras la version réarrangée de Under the Streetlamp.
Pas une mauvaise idée.
Répéter un morceau comporte un risque, mais là, ça passe.
On n’a montré que le premier couplet en pré-mission, et Under the Streetlamp vit par son refrain.
— Compris.
— Faut qu’on fasse un truc solide.
— Je ferai de mon mieux.
Ouais… Ce n’est pas l’heure de repartir en boucle.
J’ai encore des cartes à jouer.
Avec ça en tête, je serrai la main du PD Kang.