Chapitre 178
Traductrice : Moonkissed
Des souvenirs du passé remontent à la surface sans prévenir.
C’est comme si la mémoire humaine avait une capacité limitée et restait la plupart du temps compressée, pour ne se décompresser qu’à la faveur d’un déclencheur.
Au moment même où j’ai pénétré dans la loge des music awards de fin d’année de MBN, les jours de For The Youth m’ont resauté au visage.
Je n’en suis pas absolument certain, mais je crois que l’emplacement de la loge était exactement le même.
Bien sûr, si la pièce est la même, tout le reste, lui, a radicalement changé.
Pas seulement la différence entre Trois Mois, Cent Jours et For The Youth — l’année avait changé. Ce n’était plus 2017 ; on était en 2020.
Ou 2019 ? Je me souviens que les activités ont été restreintes au bout d’un an et demi à cause du COVID.
Naturellement, les accomplissements étaient tout autres.
Trois Mois, Cent Jours était bien supérieur.
À l’époque aussi, j’étais un régresseur, mais je n’étais pas aussi « complet » qu’aujourd’hui.
Je savais chanter correctement, mais je ne jouais que de la guitare et du piano — et pas au niveau tout en haut.
J’étais parmi les bons chanteurs de pop en Corée, sans plus.
J’avais donc besoin de l’aide de mes coéquipiers.
J’avais proposé aux membres de For The Youth une presta pour la fin d’année — quelque chose d’assez proche de ce qu’on prépare aujourd’hui…
— Pourquoi aller si loin ?
— Ouais, c’est pas comme si réussir la scène d’aujourd’hui allait booster les classements musicaux.
— C’est la fin d’année. Profitons juste.
On m’a dit non.
On n’était même pas en froid, à l’époque.
On avait débuté et explosé tout de suite ; on était trop occupés pour se disputer.
Leur refus et leurs raisons étaient sincères.
Ils n’avaient tout simplement pas la motivation de se pousser à ce point.
Je crois que j’étais en colère.
Ça me paraissait absurde que des gens, dans leur unique vie, puissent dire ça.
S’il y avait bien quelqu’un qui n’avait pas besoin de tout miser sur une seule scène, c’était moi.
Aujourd’hui, je comprends leur ressenti.
Tout le monde ne vit pas pied au plancher, et ce n’est pas la seule bonne manière de vivre.
Mais au moins, pour mes coéquipiers, je veux des gens qui donnent tout.
Des gens qui s’acharnent à s’améliorer.
Comme Trois Mois, Cent Jours.
Mais comment en est-on arrivés là ?
— Koo Taehwan.
— Ouais ?
— Les répètes n’étaient pas dures ?
— Bien sûr que si.
— Alors pourquoi tu l’as fait ?
— Hein ? Parce qu’il fallait.
— C’est ça que je veux dire. Pourquoi aller si loin ? On aurait pu se contenter d’une bonne scène.
Koo Taehwan a levé les yeux au ciel.
Chose rare.
D’ordinaire, il est assez vif pour anticiper la plupart des situations.
Mais face à cette simple question, il n’a pas su répondre tout de suite. Après une hésitation, il a fini par ouvrir la bouche.
Sous forme de question, encore.
— Pour le sentiment d’accomplissement ?
Pas satisfait, j’ai posé des questions similaires aux autres et obtenu des réponses similaires.
C’est On Saemiro qui m’a mené à la réponse.
— Pourquoi toi tu vas si loin ?
Sa question ressemblait à celles qu’on me posait souvent du temps de For The Youth.
À l’époque, mes coéquipiers me demandaient parfois pourquoi je poussais autant.
Ma réponse était toujours simple.
— Juste parce que.
— Bah voilà. T’es comme nous.
— …
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien.
Oui, juste parce que.
Parce que je peux.
Ce ne sont peut-être pas de grandes choses — ambition, accomplissement — qui nous propulsent.
Même avant d’être un régresseur, j’étais du genre à peaufiner obsessionnellement une seule chanson.
On s’est juste retrouvés entre gens de ce type.
Pas parce que moi, régresseur, je les ai recrutés un par un — par pure coïncidence.
En y repensant, les seuls idol groups auxquels j’ai appartenu sont For The Youth et Trois Mois, Cent Jours. Et For The Youth, c’était seulement ma deuxième vie.
Surprenant.
D’ordinaire, quand j’entre dans un nouveau domaine, j’y passe au moins cinq vies.
Sauf pour des choses comme le classique, où l’écart de talent était abyssal, ou le gospel, où les clivages culturels et raciaux étaient trop grands.
Donc…
Peut-être que la scène d’aujourd’hui est ma réponse à mes anciens de For The Youth.
La réponse à leur « Pourquoi aller si loin ? » et à leur refus.
Et peut-être que cette réponse convient très bien.
— Un, deux, trois, quatre, click, un, deux, trois, quatre, bam.
À regarder les membres répéter nerveusement des mouvements déjà devenus réflexes à force, je me sens confiant.
2017 avait été une bonne année pour l’économie coréenne.
L’esprit festif de fin d’année emplissait les rues — et l’audiovisuel ne faisait pas exception.
Les pilots et émissions spéciales de fin d’année, casés à la hâte par les chaînes, marchaient plutôt bien.
Ça peut paraître tiré par les cheveux, mais l’audience TV est étonnamment corrélée à la conjoncture réelle.
Non pas parce que les gens ont plus de temps pour regarder, mais parce que leur tranquillité d’esprit change.
Dans ce climat, MBN ouvrait le bal des music awards de fin d’année.
Au temps où les grandes chaînes monopolisaient l’industrie des contenus en Corée, tous les shows de fin d’année passaient en même temps sur des canaux différents.
Plus maintenant.
Désormais, les chaînes négocient le calendrier, guidées par la logique capitaliste.
Par exemple, les autres diffuseurs jaugeraient leurs tarifs pubs en surveillant les audiences de MBN.
Mais tout cela, c’est du business. Les téléspectateurs s’en moquent.
Eux veulent encourager leurs chanteurs préférés ou entendre leurs chansons fétiches.
— Pourquoi les shows musicaux de fin d’année sont toujours un bazar ? Même sur les trois grandes chaînes.
— C’est comme une règle tacite. Va savoir pourquoi, c’est comme ça.
— P’têt parce qu’ils n’ont pas assez de temps de répète ?
— Quand même, c’est abusé.
— Par contre, le son est étrangement excellent MDR, cristal.
— Yep. Tu distingues direct l’AR du live MDR
Quand la première moitié, millimétrée, s’est achevée, les téléspectateurs ont remarqué que certains artistes n’avaient pas encore chanté — ceux qui étaient nommés.
À partir de la deuxième partie, les lauréats monteraient sur scène.
En réalité, après des controverses sans fin, les grandes chaînes s’étaient mises d’accord en 2006 pour abolir les prix de fin d’année.
Mais comme le buzz et les audiences ont chuté, SBN les a relancés en 2012.
MBN a suivi en 2014, tandis que KBN ne bougeait toujours pas.
Relancés, ces prix ressemblaient davantage à une distribution de titres honorifiques qu’à un véritable palmarès.
M SHOW, à la différence des grandes chaînes, continuait à attribuer de « vrais » classements.
Ce soir, la plupart ne s’intéressaient donc qu’à deux trophées : Rookie of the Year (Révélation de l’année) et Grand Prize (grand prix).
Trois Mois, Cent Jours semblait immanquable pour la Révélation de l’année, mais le Grand Prix restait incertain.
Peu d’artistes avaient déjà réalisé le doublé.
Coup de théâtre : MBN a donné la Révélation à FFBA, débuté en janvier.
— FFBA a eu le run le plus chanceux parmi les rookies MDR Ils ont dominé de janvier à juin, puis cap sur la Chine.
— Pourquoi ?
— Ils ont évité l’affrontement direct avec Trois Mois, Cent Jours.
— Oh MDR
— C’est fou comme ils ont cartonné en Chine juste après les débuts. Plus populaires là-bas qu’ici.
— Je pensais que Trois Mois, Cent Jours aurait la Révélation…
— Ils les gardent sûrement pour le Grand Prix.
— Nan, l’agence de FFBA est ultra-copine avec MBN. C’est la famille.
— Ils sont beaux, cela dit MDR
Après la scène de FFBA, les prix secondaires se sont enchaînés.
Puis est venue la surprise.
Trois Mois, Cent Jours a reçu le « Tendance de l’année », une catégorie toute neuve, jamais vue.
— MDR quelle façon d’illustrer les galères d’un groupe indépendant.
— Le journal de bord indé de Trois Mois, Cent Jours n’est pas fini MDR
— MBN a perdu la boule ? Ignorer l’aval d’Apple ?
— Mais Trois Mois, Cent Jours est à peine passé sur MBN. Logique. C’est pas les Korean Music Awards.
— Tu racontes quoi ? MBN, c’est là où Trois Mois, Cent Jours a le plus bossé en TV.
— Hein ? Où ça ?
— Masked Singer.
— MDR
— Ah oui, On Saemiro y est resté quatre semaines.
— Et a même « été diplômé avec les honneurs » MDR
Les spectateurs occasionnels étaient surpris, mais les fans hardcore avaient déjà vu venir.
Même les TT n’avaient pas bronchés.
Certes, les forums privés de fans étaient en feu, mais vers l’extérieur, tout le monde restait digne.
Pendant ce temps, Han Sion avait pris le micro.
Il avait hésité en commençant, avait levé les yeux vers les lumières, puis s’était enfin remis à parler.
Personne ne le savait, mais ces mots n’étaient pas préparés.
Ils étaient spontanés — déclenchés par un souvenir soudain.
[…J’ai l’impression que ça fait longtemps que je n’ai pas fait un discours de remerciement. Techniquement, ça ne remonte pas tant que ça.]
Le public n’y a pas prêté attention, mais les TT avaient penchés la tête.
À leur connaissance, Han Sion n’avait jamais fait de discours de la sorte.
Han Sion se rappelait le dernier moment de sa vie précédente.
En recevant un prix principal aux Grammys 2028, il avait dit :
— Merci pour tout. À vous tous.
— Je n’oublierai jamais. Peu importe le nombre de vies que je répète, il n’y aura jamais de groupe plus parfait que celui-ci.
Après ce discours, il avait régressé — et recommencé sa vie en Corée.
Il y a exactement un an.
Pour un régresseur qui vit des vies sans fin, un an devrait compter pour peu, et pourtant, ça lui semblait long.
[Je suis toujours reconnaissant. Envers mon équipe, et envers les TT.]
[Peu importe le nombre de vies que je répète, il n’y aura pas d’équipe plus confortable, plus parfaite que celle-ci.]
Le fandom de Trois Mois, Cent Jours a été surpris qu’il dise « TT » et non « time traveler ».
Mais les membres l’ont été encore plus par un mot : « confortable. »
Pour eux, Han Sion avait toujours semblé auto-destructeur.
Surtout quand il sombrait dans une mélancolie inexpliquée ou poursuivait ses objectifs avec obsession.
Mais personne n’avait été plus choqué que Han Sion lui-même.
Vivant dans une boucle fermée, il se permettait rarement d’énoncer des conclusions.
Dire — il n’y aura rien de plus parfait revenait presque à se signer son arrêt de mort.
Même après avoir monté un groupe parfait, si je n’atteignais pas les 200 millions d’albums vendus, il n’y avait plus de raison de refaire un groupe.
À l’origine, Han Sion comptait retenter la carte idol K-pop après Trois Mois, Cent Jours.
Mais…
Peut-être que ce sera vraiment mon dernier groupe d’idols.
Même si j’échoue.
Le public n’y a pas prêté grand cas, mais pour les initiés, ce discours pesait lourd.
Après le discours, la préparation de scène a commencé.
Sur place, le montage prenait du temps, mais à l’antenne, la transition était fluide.
Même si c’était du « direct », l’image n’était pas vraiment en temps réel.
Il y avait généralement 3 à 5 minutes de décalage.
Les téléspectateurs ont donc vu enchaîner aussitôt la scène suivante.
— Hein ?
J’ai été un peu surpris.
Au centre de la scène, il n’y avait qu’un piano à queue.