Chapitre 173
Traductrice : Moonkissed
En courant vers l’hôtel, j’imaginais la réaction des membres à ma proposition.
Notre premier album n’était pas sorti depuis si longtemps — ils seraient sans doute réticents à se lancer déjà dans le deuxième.
Mais connaissant les personnalités de Trois Mois, Cent Jours, je ne m’attendais pas non plus à un refus net.
Peut-être me proposeraient-ils de sortir d’abord quelques singles ou mini-albums, le temps de faire tampon avant d’attaquer un deuxième album complet ?
C’est ce que je pensais.
La réalité m’a complètement pris de court.
— D’accord.
— Allons-y.
— Le sophomore slump ne nous touchera pas, hein ?
Les membres ont hoché la tête, imperturbables, et se sont reconcentrés sur leur jeu de société.
— … ?
J’étais un peu déboussolé.
J’étais venu armé pour faire un caprice, et… on décide ça aussi facilement ?
Je n’avais même pas la moindre ouverture pour relancer la discussion.
Ils fixaient le plateau avec des têtes de gens prêts à mourir.
À moitié interloqué, à moitié gêné, je me suis assis discrètement à côté d’eux pour regarder.
— Fin de partie ! C’est bon, là ?
Le vainqueur : Koo Taehwan.
— Ah…
— Tricheur.
— Tu gardais la carte bank run depuis le début ?
Après les soupirs de regrets, ils ont rangé le jeu et m’ont regardé.
— Tu veux jouer aussi ?
— Non, en fait… C’est vraiment okay de commencer à préparer le deuxième album ?
— Je te l’ai dit : oui.
— On n’a pas besoin de passer d’abord par des minis ou des singles ?
— Tu veux ? Alors on peut.
Évidemment, je ne voulais pas.
Le diable ne compte que les ventes d’albums physiques.
Mais ça, c’est ma perspective. Peut-être que les membres, eux, voient les choses autrement ?
Court-circuit cognitif. On Saemiro a éclaté de rire.
— Ça fait longtemps que je t’avais pas vu buguer comme ça, Sion.
Koo Taehwan m’a donné la réponse.
— Ça, c’est ton biais.
— …
— Si on était des gens “normaux”, on n’aurait pas tout plaqué pour rejoindre Trois Mois, Cent Jours.
Il ne l’a pas dit crûment, mais il avait parfaitement identifié mon préjugé.
Celui qui veut que des artistes ayant atteint un peu de succès cherchent surtout à le préserver plutôt qu’à se recentrer sur la musique elle-même.
Qu’au lieu de se pousser à refaire de la musique difficile, ils préféreraient gagner de l’argent plus facilement.
Qu’ils voudraient équilibrer leur vie.
Oui, je portais ce biais.
Ou plutôt… c’était moins un biais qu’une répétition de choses vécues pendant très longtemps, avec beaucoup de gens.
Mais Taehwan disait que Trois Mois, Cent Jours était différent.
Qu’on n’était pas exactement « normaux ».
Tout comme moi.
On a déjà eu cette conversation, et je me suis rendu compte que je continuais à douter de mon équipe.
C’était comme si je prenais, pour la deuxième fois, cette résolution :
Ne pas être déçu à l’avance tant que Trois Mois, Cent Jours ne m’en donne pas la raison.
Alors Ion a pris la parole.
— Tu as déjà quelque chose en tête pour le deuxième album ? Ou tu vas commencer à planifier maintenant ?
— J’ai quelque chose.
— Tu y as pensé en bossant sur la pub Apple ?
— Non. En vous regardant en Bandits Masqués.
— Nous ? Quoi donc ?
Ion et Koo Taehwan ont écarquillé les yeux.
Ce n’était qu’une idée vague, mais elle s’est solidifiée pendant que je jouais avec GOTM.
Il n’y a pas longtemps, je me suis dit ceci :
Je ne peux pas laisser une chanson d’une vie passée être ma meilleure.
Si c’est le cas, alors mes compétences stagnent et je vis dans le passé.
Pour un régresseur comme moi, regarder en arrière est ce qu’il y a de pire.
Donc, dans cette vie, je dois écrire ma meilleure chanson de tous les temps.
Je le voulais. Et je sentais que je le pouvais.
— Ion et Taehwan.
— Hein ?
— Jaesung.
— Oui ?
— Moi et Saemiro.
— Ouais ?
— On va sortir le deuxième album en unités.
— En unités ? Donc, trois albums séparés ?
— Non. Un seul album.
— Ça n’a aucun sens.
Les membres ne comprenaient pas, et je n’avais pas envie d’expliquer.
Je voulais leur montrer.
Mais une chose était sûre.
Je leur montrerai de la magie.
Une magie jamais tentée dans l’histoire de la K-pop — non, dans toute l’histoire de la pop.
Au nom de Trois Mois, Cent Jours.
Chris Edwards revoyait Sion pour la première fois depuis Seaside Heights.
Là-bas, Sion paraissait détendu.
Peut-être l’endroit y était pour quelque chose, mais il semblait aussi mentalement différent — plus en paix, délesté de ses compulsions.
Était-ce bon ou mauvais pour sa musique ? À voir.
Certains artistes s’améliorent à force de pratique obsessionnelle au quotidien, d’autres en jouant quand l’inspiration frappe.
L’art et la musique ne se systématisent pas si facilement.
Mais…
— Espèce de taré.
— Pourquoi l’insulte, d’un coup ?
— Je suis juste sidéré. Comment tu fais pour être meilleur à chaque fois que je te vois ?
Sion a ricané aux mots d’Edward.
— Mes skills n’ont pas changé. Je suis passé depuis longtemps le cap où je peux progresser “facilement”.
— Pourtant, tu sonnes toujours différent.
— C’est que ton œil s’est affûté. Tu vois juste mieux ce que je sais faire.
Chris a secoué la tête, incrédule.
Le groupe s’est rassemblé.
Depuis le départ de Sion, la veille, les musiciens n’avaient pas fermé l’œil.
Ils étaient restés au studio à faire des gammes sans relâche.
C’est dire l’impact qu’avaient eu la prestation et la direction de Sion.
— Très bien alors—
Au moment de lancer, Sion s’est arrêté.
— En y pensant… je ne connais même pas le nom de votre groupe. Comment vous vous appelez ?
— Ce n’est pas figé. On a deux pistes. BOTY.
— BOTY ? Band Of The Year ?
— Exact.
— Les gens penseront à Battle of the Year. Tu sais, la compète de street dance.
— Peu importe. On ne va pas vivre dans la crainte de ce genre de trucs.
— Pas mal. Un peu cheesy, mais les noms de groupes sont faits pour ça.
— Tu parles ! Le nom de ton groupe à toi, c’est le summum du cheesy.
— Trois Mois, Cent Jours, c’est stylé.
— Bien sûr.
— Et l’autre piste ?
— Gram Of The Year. Idée de Dave Logan.
Chris Edwards a penché la tête.
Le visage de Sion a laissé passer une émotion étrange.
Qui a disparu aussitôt.
— BOTY, c’est mieux.
— Vraiment ? Je trouvais GOTY plus classe.
— Pas vraiment. Restons sur BOTY pour l’instant.
Personne ici ne le savait, mais à l’origine, le nom de GOTM avait commencé par GOTY.
Sion avait remplacé plusieurs membres en constituant GOTM, tout en gardant le guitariste Dave Logan et le batteur Andrew Gunn.
GOTY, c’était l’idée de Dave Logan.
Chez un régresseur, les souvenirs se mélangent toujours, et Sion modifiait légèrement le nom à chaque “upgrade” de la team.
D’abord GOTY. Après un remaniement, GOTM.
Le — M signifiait d’abord Month, pas Minute.
Ensuite, Gram Of The Day, puis, à la formation finale, c’est resté GOTM.
— De toute façon, le nom compte moins que la musique.
— Et le chant ?
— On reste sur des chanteurs invités, pour l’instant.
Il y a plus de groupes sans chanteur attitré qu’on ne le croit.
Des bands comme Blotted Science ou Maybeshewill ont eu une belle popularité ainsi.
On les appelle en général des groupes de rock instrumental.
Mais BOTY n’était pas tout à fait ça.
Les groupes instrumentaux évitent ou minimisent les paroles, alors que BOTY avait l’intention d’inviter systématiquement des vocalistes.
C’était une stratégie de promo d’HR Corporation.
HR avait une chaîne de production solide mais manquait de musiciens.
Surtout sur un marché musical traditionnel dominé par les Blancs, les groupes “populaires” se font rares.
En suivant la reco de Sion, ils avaient commencé par des sessions projet, puis formé un band officiel.
HR a eu l’œil.
En y repensant, Sion n’avait jamais demandé qui chanterait sur Players.
Pas parce qu’il se fichait de Players.
C’était un morceau hommage, écrit à la mémoire de GOTM — un groupe n’existant que dans des lignes temporelles oubliées.
Il l’avait transmis aux membres de GOTM via Chris Edwards.
D’où l’absence de place pour Sion — lui qui avait été chanteur et second instrumentiste dans GOTM.
Il voulait qu’ils en fassent ce qu’ils voulaient.
Mais Chris Edwards a lancé l’imprévu.
— On décidera après l’enregistrement, mais tu fais partie des candidats au chant.
— Moi ? Qui a dit ça ?
— Pourquoi pas ? Ça pourrait aider le groupe.
— Non merci. Je me contente de composer celui-là.
Parce que cette relation était déjà terminée.
Sion a réuni les membres de GOTM — ou plutôt de BOTY.
Et a commencé la direction.
Leur niveau ne pouvait pas grimper de manière drastique en une journée, mais ils pouvaient ancrer leur direction.
Quand un artiste comprend sa direction, Sion peut produire le meilleur résultat du monde.
— Guitare ! Le timing est bon, mais ton cœur traîne. Ne suis pas par derrière. Une guitare électrique, c’est un orchestre à six cordes.
— Batterie. Ne pars pas devant. L’ossature de la maison n’a pas besoin d’être voyante. Laisse le clinquant aux autres.
— Basse ! Ne te laisse pas enterrer.
— À ce rythme, autant enregistrer séparément et tout recoller au numérique. Autant dire que vous n’êtes plus un groupe.
En filmant tout ça, le PD Kang Seokwoo était honnêtement un peu dubitatif.
Sion était le plus jeune, avec la carrière la plus courte.
Oui, The First Day a cartonné — mais l’historique reste court.
Et pourtant, aucun de ces vétérans ne rechignait à ses critiques tranchantes.
Ils serraient les dents et le suivaient comme l’Évangile.
— Sa direction est-elle vraiment si précise ? Ou bien sont-ils juste humbles ? se demanda-t-il.
Ni l’un ni l’autre.
La vérité, c’est que chacun ici croyait sincèrement que Sion lui était supérieur.
Le temps passait, et les prises s’accumulaient.
— On s’arrête là pour aujourd’hui. On reprend après-demain. Dormez un peu.
Pour Chris Edwards, c’était suffisant, mais Sion a insisté : ils n’étaient qu’à 50 %, et il a replanifié une session.
À la sortie, fourbus, Dave Logan a arrêté Sion.
— Pourquoi tu ne chantes pas ?
— Aux États-Unis, je ne suis personne. Prenez quelqu’un de plus connu.
— Tu veux dire plus connu, ou meilleur ?
— Évidemment plus connu.
— Il n’y a personne de meilleur ?
— Peut-être. Mais pas pour une chanson que j’ai composée.
Sion a tenté de partir, mais Logan a insisté.
— Si HR te nomme chanteur, tu refuseras ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Sion ne parvenait pas à répondre, pas par manque de raison.
Juste parce qu’il ne pouvait pas l’expliquer.
Rechanter avec GOTM — ou plutôt BOTY — ce serait rester dans le passé.
Son présent était avec Trois Mois, Cent Jours.
Même si une chanson avec GOTM — pardon, BOTY — devenait un énorme hit, il n’en serait pas heureux.
Alors, au final, Sion n’a dit qu’une chose :
— Parce que j’ai une équipe.
Et il est parti.
Deux jours plus tard, l’enregistrement a repris.
Et Sion a enfin atteint les 100 % de ce qu’il visait.
Pas 100 points en absolu, mais 100 % au regard du niveau actuel de BOTY.
Alors HR Corporation a fait une proposition.
Une idée : que Trois Mois, Cent Jours chante Players.