Chapitre 172
Traductrice : Moonkissed
La durée de ma vie n’a même plus d’intérêt à être dite — moi-même je ne la connais pas exactement.
Pendant mon addiction aux antidépresseurs ou mes régressions inconscientes, mon sens du temps était en vrac.
Parfois, ce qui me semblait une semaine se révélait être des mois.
Mais une chose est sûre — j’ai vécu un temps qu’on ne peut plus estimer.
Et j’ai accumulé un réseau de relations tout aussi inestimable.
Il fut un temps où revoir des gens de mes vies passées me faisait mal.
Dans ces vies-là, nous étions assez proches pour panser les traumas de l’autre. Mais dans celle-ci, il n’y a que moi qui me souviens de ces liens.
Quand je m’avançai vers eux avec familiarité, ils me dévisageaient avec méfiance.
Alors j’ai compris.
Pour un régresseur, les « liens » ne sont pas des relations entre personnes.
À la moindre régression, tout contexte s’efface.
Pour moi, les liens ne sont que des schémas de comportement familiers. « Si je fais ça, cette personne réagit comme ça. »
En ce sens, mes amis de GOTM sont mes liens les plus familiers.
J’ai passé près de dix régressions avec eux (même si la formation d’origine a changé), et je sais ce qu’ils aiment ou n’aiment pas.
C’est pour ça que je sais ce que Dave Logan veut dire quand il lâche :
— Edward raconte n’importe quoi en disant que tu es le meilleur guitariste.
Il ne me remet pas en cause et ne cherche pas la bagarre.
Il exprime juste, à sa façon, qu’il veut m’entendre jouer — indirectement.
Quel manque d’honnêteté.
— Le meilleur, c’est Eric Scott.
— Pas Slowhand ?
— Ça, c’est plutôt une question de goût, non ?
Slowhand est le surnom d’Eric Clapton, gagné par la beauté de son jeu lent.
Dave Logan vénère Clapton, même si, ironie du sort, lui-même n’arrive pas à jouer lentement.
Je balaye la pièce du regard : les membres de GOTM.
Andrew Gunn à la batterie.
Dave Logan à la guitare.
John Sky à la basse.
Steve Lipgren aux claviers.
Et moi « chanteur principal, deuxième guitariste, deuxième claviériste, deuxième bassiste. »
Cette équipe, c’était…
— Le Grammy de l’Album de l’année est attribué à… !
— Gram Of The Minute !
— GOTM ! Félicitations !
GOTM.
À cet instant, quelque chose a remué en moi.
Étrange.
Rencontrer des gens de mes vies d’avant m’est si familier — je ne devrais pas vaciller émotionnellement.
Bien sûr, la dépression de régression frappe sans prévenir.
J’allais déjà mal en sortant The First Day avec Trois Mois, Cent Jours.
Mais là ? C’est autre chose.
Et, honnêtement, je ne crois pas que ce soit de la tristesse.
Une autre émotion tournoyait en moi, sans que je parvienne à la nommer.
À ce moment précis, la porte s’est ouverte et Eddie est entré avec son manager, Alex.
Ils avaient ramené des montagnes de pizzas et de frites.
— Les présentations sont faites ?
— Une poignée de main, c’est vraiment une présentation ? Les instruments font ça mieux, grommela Dave Logan.
Il boudait clairement de ne pas encore m’avoir entendu à la guitare.
Il entendra bientôt.
Ignorant sa remarque, je serrai la main d’Alex.
— Comment tu vas, Alex ?
— Bien. Je suis ta carrière de près. Si je t’avais proposé un million à l’époque, tu aurais signé chez nous ?
Quand Alex est venu en Corée avec Eddie, il m’avait offert une grosse prime à la signature.
Il voulait me signer personnellement chez HR Corporation, en dehors du contrat de Trois Mois, Cent Jours.
Naturellement, j’ai refusé.
Je comptais mener ma carrière en Corée.
Alex semblait encore déçu.
Franchement, même pour un million je n’aurais pas accepté — mais autant jouer le jeu.
— Peut-être, pour un million.
— Trop tard, maintenant ?
— Trop tard. Reviens avec dix.
— À ce prix-là, autant signer Beyoncé.
— Pas faux.
On a ri.
Puis on a parlé distribution.
— Même sans promouvoir aux États-Unis, un deal de distribution ne ferait pas de mal. C’était dommage de n’avoir aucune relance quand tu es entré au Billboard.
HR n’était pas une boîte avec qui j’avais travaillé.
Un bastion des industries musicales blanches traditionnelles — pas idéal pour quelqu’un comme moi, une personne racisée.
Ceux qui me soutenaient auraient pu être déçus si j’avais signé chez HR à l’époque.
Mais maintenant que je travaille surtout en Corée, HR pourrait être un bon partenaire.
Je laisse ma réponse ouverte.
— J’y penserai.
— Allez, gardons les sujets chiants pour plus tard. D’abord, on enregistre. On n’a pas beaucoup de temps.
À ces mots d’Eddie, je secoua la tête.
GOTM, ce sont des ambitieux, des affamés.
Même en gagnant des sommes absurdes, ils préfèrent investir dans l’album suivant que goûter au luxe.
C’est pour ça que je les ai choisis, et qu’on a fait route ensemble.
Ils n’accorderont pas si vite leur confiance aux paroles d’Eddie.
— D’abord, on jamme.
J’appellai le PD Kang Seokwoo.
Les caméras étaient installées, mais il avait demandé qu’on le prévienne dès qu’il se passait un truc notable.
Bientôt, l’équipe de Self Made a envahi le studio de HR.
Le grand studio paraissait d’un coup à l’étroit.
— On joue quoi ?
— Je ne sais pas.
Je ne me sentais toujours pas aligné.
Pas déprimé — plutôt ébranlé ?
Non, même pas.
L’une des raisons pour lesquelles j’aime la musique, c’est qu’elle m’aide à identifier des émotions que je ne sais pas nommer.
Je prends ma guitare et je commence.
L’ossature, c’était « Players. »
Le morceau que j’ai écrit en pensant à GOTM après ma régression — en coréen, il s’appelait d’abord Les Rêveurs.
Eddie l’avait réarrangé. Au début, je n’aimais pas sa version, maintenant elle me convient.
À mesure que ma guitare se met à pleurer, l’expression de Dave Logan change.
La beauté de la lenteur.
Il reconnaît des échos d’Eric Clapton.
Mais ce n’est pas une copie.
C’est un truc poli par des années et des années de travail.
Andrew Gunn, le batteur, entre le premier.
Un drôle de gars qui adore les charleys, mais sait déchaîner la foudre.
Quand Andrew pose le beat, la maison se bâtit.
La guitare emplit le salon ; la basse et les claviers, les pièces.
Mais Logan, lui, ne peut toujours pas entrer.
Parce que je ne le laisse pas.
Il pourrait forcer l’entrée, mais la qualité du jeu chuterait — et il le sait.
Son visage vire au rouge.
Même au centre de désintox de Chicago, tremblant de manque, il disait :
— Mes mains n’ont pas besoin d’être parfaites. Je reste le meilleur.
Il croyait en son talent quand plus personne n’y croyait.
Et, à vrai dire, c’est un vrai génie — qui a besoin de temps pour éclore.
Là, pour la première fois, il se heurte à un vrai mur.
Évidemment, je ne dis pas que je suis le meilleur guitariste du monde.
En pur niveau, il y en a quelques-uns au-dessus.
Je les compte sur les doigts des deux mains ?
Non, peut-être d’une seule.
Mais je connais mieux que quiconque le potentiel de Logan, et je peux devenir son plus grand mur.
À mesure qu’il lutte, les autres s’échauffent.
Ils prennent leur pied à jouer avec moi.
Finalement, Logan ne tient plus et se jette dedans.
Il ne cherche pas à s’accorder ni à me surpasser.
Il veut montrer ce que sa guitare sait faire.
Et c’est parti pour un rodéo.
Sa guitare galope à fond, je la rattrape.
Il y a une différence entre vitesse et précipitation.
S’il l’apprend, il deviendra le meilleur.
— … !
Frustrant, forcément.
À chaque fois qu’il veut jaillir, je le bloque mélodiquement.
M’ignorer mènerait à la dissonance — insupportable pour lui.
Le temps passe comme ça.
— Putain. Tu gagnes. T’es un génie.
Le jam s’achève.
Mais moi, je ne m’arrête pas.
Je prends la basse et je recommence.
John Sky n’est pas aussi extrême que Logan.
D’une certaine façon, c’est le Choi Jaesung de Trois Mois, Cent Jours.
Celui qui équilibre tout.
C’est ça, l’essence de la basse.
Ce dont John a besoin, ce n’est pas de technique — c’est d’un état d’esprit.
La confiance que la basse peut mener le son.
La conviction qu’il peut être le protagoniste.
Puis je passe au clavier.
— Bordel. C’est dingue.
Les réactions fusent.
Montrer des possibles différents sur un même morceau en changeant d’instrument, tout en tenant compte de la personnalité de chacun — pas simple.
Mais je peux le faire.
Et Eddie comme Alex sont soufflés.
Leurs visages parlent pour eux.
Eddie est euphorique ; Alex, lui, regrette.
Regrette de ne pas m’avoir signé.
Le PD Kang Seokwoo est ravi.
Parce que ça fera de très belles images, et aussi parce que les hommes coréens de sa génération ont une vraie nostalgie romantique des bands.
Il ne l’a jamais dit, mais je sais qu’il aime les groupes.
Les plus sidérés restent les membres de GOTM.
Enfin, plus vraiment GOTM — ils hésitent encore sur le nouveau nom.
D’abord, ils résistent à mon jeu — conducteur, puis l’émotion prend le dessus.
La logique s’efface. Il ne reste que le ressenti.
Mais plus je joue, plus je me calme.
Et je finis par mettre un nom sur l’émotion qui m’échappait.
Ce n’est ni la tristesse ni la mélancolie.
C’est le regret.
Pas le regret de devenir des étrangers à GOTM.
J’y suis habitué.
Mais en regardant ces amis avec qui j’ai partagé des décennies… je pense à Trois Mois, Cent Jours.
Un jour, eux aussi deviendront comme ça.
Quand je me relancerai dans une prochaine vie, les membres de Trois Mois, Cent Jours seront dispersés.
Peut-être que Coming Up Next échouera et qu’ils ne débuteront jamais.
Ou peut-être que les quatre, sans moi, débuteront en tant que prochain groupe de Take Scene chez Lion Entertainment.
Quoi qu’il arrive, je ne ferai plus partie de leur vie.
Même si, d’une façon ou d’une autre, on se retrouvait, le temps partagé sera perdu à jamais.
Je reviens à moi.
Ces derniers temps, je crois que j’étais heureux.
Peut-être même vraiment heureux.
Difficile de définir objectivement le bonheur, mais la dépression de régression m’a laissé tranquille depuis un moment.
Même mes cauchemars se sont raréfiés.
Mais le bonheur ne résout rien.
C’est pour ça qu’avant que le regret n’arrive, je dois me lancer.
Quitter l’ordinaire.
Tourner le dos à l’attendu.
— … !
Cette pensée me fait me relever d’un bond.
Surpris par l’arrêt net, Steve Lipgren, aux claviers, panique.
— M-Mon jeu était à ce point mauvais ?
Quel timide.
Je secoue la tête.
— Maintenant, vous savez tous quoi bosser. On se retrouve demain.
Et je quittai le studio.
De retour à l’hôtel, je trouvai les membres de Trois Mois, Cent Jours plongés dans un jeu de plateau.
— Tu rentres tôt.
— Le tournage est déjà plié ?
Aucune caméra ne tourne aujourd’hui, et pourtant ils sont… eux-mêmes.
J’ouvre la bouche.
— J’ai une faveur à vous demander.
— Une faveur ?
Ion pencha la tête.
— Quoi donc ?
— Le deuxième album. Je veux le commencer.
— Un vrai deuxième album ?
— Oui.
C’est peut-être égoïste.
Les membres n’ont pas encore profité à fond du succès du premier.
Même avec un tel carton, on a peu promu.
Mais j’ai choisi d’être égoïste.
Je veux être gourmand.