Chapitre 12
Traductrice : Moonkissed
Le PDG Choi Dae-ho était un homme têtu, pétri d’une mentalité à l’ancienne et de cette fierté propre aux quadragénaires quinquas qui ont réussi.
C’est pour ça qu’il plantait parfois des projets ou prenait des décisions qui paraissaient complètement irrationnelles de l’extérieur.
Mais un fait restait — c’était le PDG qui avait bâti l’une des trois plus grandes agences coréennes.
Il avait l’œil pour le planning et le business.
Et, de son point de vue, le succès de Coming Up Next dépendait entièrement de la Team B.
Si les équipes A et B étaient montrées à parts égales à l’écran, le public se dirait simplement que la B était là pour être sacrifiée.
Il fallait donc un twist.
Le projecteur devait être braqué fermement sur la Team B dans les premiers épisodes.
Au point que les spectateurs se demandent : « Pourquoi on ne nous montre qu’eux ? »
C’est pour ça que le tournage de la Team B avait commencé en premier.
Et dans la même veine, ce qui comptait vraiment dans la pré-mission actuelle n’était pas la qualité des performances.
Le chant ?
Oui, c’est bien si l’on chante bien.
Mais ce qui importait vraiment, c’était l’auto-présentation.
Il s’agissait d’imprimer son personnage dans l’esprit des spectateurs.
Et si quelqu’un, paralysé par le trac, n’arrivait pas à chanter une seule note ?
Il pourrait passer pour un raté.
Mais si, malgré l’impossibilité de chanter, il dansait de toutes ses forces, selon ce que son corps se rappelait ?
Et si ce n’était pas si mal ?
Alors le public comprendrait : « Ce candidat est un danseur — et quelqu’un qui se laisse facilement gagner par le stress. »
C’est une victoire.
Et si, plus tard, ce candidat finissait par chanter correctement dans la compétition principale ?
C’est une énorme victoire.
Bien sûr, on ne peut pas orchestrer de tels moments de drame à volonté, mais Choi Dae-ho espérait au moins que les candidats montreraient une intention intelligente dans leurs choix.
Qu’elle réussisse ou non, il voulait voir cette intention.
Mais…
— Un peu décevant, lâcha le compositeur Lee Chang-jun.
C’était vrai.
Tous étaient trop concentrés sur le fait d’essayer de bien chanter.
— N’est-ce pas ? Personne ne réfléchit vraiment à comment mettre en valeur son charme , ajouta Yoo Seon-hwa.
— Pour être juste, si ces gamins en étaient déjà à intégrer tout ça dans leurs calculs, ce serait leur deuxième vie, conclut Blue.
Il n’avait pas tort — mais ça n’allégeait pas la déception.
Juste alors, le quatrième candidat monta sur scène.
Han Sion.
— Senior Choi. C’est lui, hein ? Celui qui a fait l’arrangement ?
— Ouais.
Choi Dae-ho avait montré la vidéo d’audition de Han Sion au compositeur Lee Chang-jun pour le convaincre de rejoindre l’émission.
Bon, au final, il l’avait surtout convaincu avec de l’argent, mais quand même.
— Il a vraiment fait l’arrangement lui-même ?
— Je n’ai pas vérifié, mais s’il ne l’a pas fait, ça se verra très vite.
La coach vocale Yoo Seon-hwa, restée discrète pendant les autres évaluations, prit enfin la parole.
— Arrangement ? De quoi vous parlez ?
— Ah, ce gamin a chanté une version réarrangée d’un morceau pendant son audition.
— C’était vraiment un arrangement ? Pas juste quelques retouches de style ?
Choi Dae-ho secoua la tête et appuya Chang-jun.
— Non, il a changé le genre. Complètement.
— À ce point ? Là, je suis curieuse.
Tandis que les juges discutaient, ils parcoururent la candidature de Han Sion.
Ils avaient convenu de ne pas aborder son historique personnel, donc les questions restèrent légères.
— Han Sion, pourquoi as-tu postulé à notre programme ?
— Je rêvais de devenir idol, mais je ne savais pas comment m’y prendre. Puis je suis tombé sur l’annonce de Coming Up Next.
— Pourquoi veux-tu devenir idol ?
— Je me pose la question depuis que j’ai rempli ma candidature… et, honnêtement, je ne sais pas.
— Tu ne sais pas ?
— Non. J’en ai envie très fort, mais je ne saurais pas dire où ni quand c’est né.
Blue sourit à cette réponse.
— Hein, oui ? Parfois, on ne sait pas d’où vient un rêve. Un jour, il est juste là, dans le cœur.
Ce n’était pas une mauvaise réponse.
Tous les autres avaient dit qu’ils aimaient chanter ou monter sur scène.
Les juges enchaînèrent quelques questions légères, et les réponses de Han Sion n’étaient jamais plates.
Puis Yoo Seon-hwa posa la dernière.
— Quelle a été ta logique derrière le choix de chanson ? Pour être franche, ce n’est pas un choix très percutant.
Craignant que ses mots ne sonnent comme une critique de la chanson elle-même, Blue intervint vite.
— Under the Streetlight est une excellente chanson, évidemment. Mais dans ce format — se mettre en avant en un seul couplet — c’est peut-être pas l’idéal. Surtout le premier couplet.
Yoo Seon-hwa lui jeta un regard reconnaissant et hocha la tête.
— Exactement. Le premier couplet ne met pas vraiment en valeur l’attrait du morceau.
— Je me suis dit que ça pouvait marcher si je le chantais autrement.
— Autrement ? Comment ?
Han Sion sourit.
— Ne vaudrait-il pas mieux que je vous montre ?
Il avait ce quelque chose — un magnétisme quand il parlait.
Avec les candidats précédents, ça sonnait comme un Q&R. Avec Han Sion, ça ressemblait à une conversation — d’égal à égal.
Ah, je veux ce gamin, pensa Choi Dae-ho, les commissures des lèvres légèrement relevées.
Il avait un charisme naturel. Parfait pour un rôle de leader d’équipe.
— Très bien. On écoute.
— Hâte d’entendre ça.
Les mots des juges s’estompèrent, et l’intro démarra.
Quatre juges.
Neuf autres candidats.
Une douzaine de membres d’équipe caméra.
Un nombre similaire d’auteurs de production.
Un peu moins de quarante personnes dans le public regardaient Han Sion prendre le micro.
La régression sans fin était douloureuse.
Éreintante. Engourdissante.
Parfois, il voulait perdre la raison et s’arracher de la boucle.
Mais s’il n’avait pas abandonné —
C’était grâce aux fans.
Même si tout se réinitialise à chaque régression comme dans un Truman Show tordu, les acclamations pour sa musique restaient réelles.
Est-ce que c’est une raison trop cucul ?
Mais Han Sion le pensait vraiment.
Il aimait particulièrement performer quand le public avait l’air sceptique, les bras croisés.
Parce que lorsqu’il retournait cette expression — c’est là que le monde lui semblait réel.
Alors il ouvrit la bouche.
[Au bout d’une ruelle grise — Sous un lampadaire orange]
Un début différent de l’original.
Ah, il l’a montée d’une octave.
Quelques candidats hochèrent la tête pour eux-mêmes.
L’intro originale du morceau se situe très bas, habituellement chantée d’une voix plate.
Monter d’une octave n’avait rien de révolutionnaire, mais c’était un choix malin.
Les juges, en revanche, n’étaient pas convaincus.
— Hmm…
— Mmh.
Pire choix.
Parce que l’original est si grave, le chanter une octave plus haut ne sonne pas instable — ça restait propre.
Mais le problème, c’est que toutes les forces de la chanson s’évaporaient.
Under the Streetlight n’est pas un super choix, mais il peut devenir singulier si on le chante avec une profonde émotion en appuyant sur les graves.
Ça parle aux gens qui aiment cette vibe à la Dylan, brute.
Mais quand on monte l’octave ?
Il ne reste rien d’exceptionnel.
Il y a déjà des tas de chansons avec de meilleures lignes vocales dans cette tessiture.
Autrement dit, il n’y avait plus de raison de chanter celle-ci.
[Une ombre, doucement étalée — Pourquoi est-elle orange ?]
Son timbre colle bien.
Il chante propre. Pourquoi ce choix ?
Ça sonne stable…
Malgré tout, le consensus restait : mauvais choix.
Jusqu’ici, ça passait.
Le problème du premier couplet de cette chanson, c’est sa répétition — lignes vocales qui reviennent toutes les deux mesures, avec de menues variations.
Même si le timbre est agréable, l’entendre quatre fois devient vite lassant…
[Peut-être que c’est parce que mon chemin / Mène chez toi, au bout de la ruelle —]
Attends, quoi ?
Blue, le juge au sens musical le plus faible, cligna des yeux.
Quel Coréen n’avait pas tenté cette chanson pour montrer ses aigus ?
Mais tout le monde s’accorde — la montée vers le refrain est juste ennuyeuse.
Alors pourquoi… est-ce que c’était bien ?
Quelque chose avait changé.
Ce n’était clairement pas Under the Streetlight tel qu’il le connaissait.
Monter l’octave ne pouvait pas expliquer ça.
[Debout là — figé / Sous le lampadaire, en orange —]
— Hein ?
— Quoi… ?
Les candidats commencèrent à murmurer.
Ils avaient un temps de retard sur Blue, ne réalisant que maintenant que Han Sion faisait autre chose.
Mais quoi, exactement ?
S’il avait changé la mélodie ou était parti en falsetto, ce serait évident.
Mais non.
C’était très proche de l’original.
Peut-être quelques subtiles retouches de lignes vocales ou de bends, mais rien de majeur.
Une seule chose tranchait :
Ce n’était pas ennuyeux.
Ça sonnait bien.
[Orange — / Face au soleil couchant —]
— Hé.
À cet instant, le compositeur Lee Chang-jun laissa échapper un petit rire.
Pas pour la caméra — involontaire.
Alors, c’est bien un génie, hein ?
Il soupçonnait franchement que l’arrangement de Tony Bright n’avait pas été fait par lui.
Et au moment où il avait choisi Under the Streetlight, ce doute s’était mué en quasi-certitude.
Il pouvait respecter malgré tout.
Même si quelqu’un d’autre avait arrangé, interpréter ainsi restait impressionnant.
Mais après cette performance ?
Il savait.
Han Sion avait bien arrangé lui-même.
Personne d’autre ne pourrait réussir ce type de transformation subtile sans une compréhension profonde de l’arrangement.
Même en expliquant, la plupart seraient incapables de reproduire ça.
Et voilà que la fin du couplet approchait.
Tout le monde sentait le refrain puissant pointer.
Puisqu’il a monté l’octave… il va monter très haut au refrain aussi ?
C’est bien trop haut, pourtant…
Le refrain de Under the Streetlight est le vrai morceau de bravoure.
Si tu survis au couplet fade, le refrain délivre une euphorie cathartique.
C’est pour ça qu’il a été un temps la #1 des chansons que les hommes chantaient au karaoké.
Et aussi la #1 des chansons que les femmes détestaient y entendre.
[À quelques pas seulement — / L’endroit où nous, toi et moi — / Sommes restés, restés, restés…]
Han Sion ne cachait plus son intention.
La chanson divergeait maintenant clairement de l’original.
Il avait transformé les mesures 11 et 12 en un pré-refrain — ce que l’original n’avait pas.
Il n’avait pas touché au MR, et pourtant il avait entièrement changé la structure du morceau.
La tessiture grimpait régulièrement vers le refrain.
Comme un grand huit cliquetant jusqu’à son point le plus haut.
Encore une mesure, et ça allait exploser en un refrain d’aigus, un feu d’artifice mélodique.
[Toi et moi — / Sous le lampadaire — !]
Maintenant !
— Coupez.
— ……
— ……
— … ?
Tout le monde resta abasourdi.
Une erreur de diffusion ?
Les candidats, qui chantaient mentalement avec lui, le crurent.
Et ressentirent aussitôt une amertume.
Non — une rage, en fait.
On y était !
Le refrain tueur était juste là !
Bande de bras cassés à la régie, ils ne peuvent rien faire correctement ?
Une seule personne resta calme.
Han Sion.
Il sourit doucement et s’inclina.
— Merci.
C’est là que les autres comprirent la vérité.
— Oh…
— Ah… !
Ils se rappelèrent qu’ils tournaient la pré-mission de Coming Up Next — et que, par règle, ils ne pouvaient chanter qu’un seul couplet.