Chapitre 10
Traductrice : Moonkissed
Le PDG Choi Tae-ho de Lion Entertainment resta un peu perplexe après avoir lu le rapport.
C’était un long document de l’équipe « rookie development » chargée de sélectionner les membres de la Team B, mais l’essentiel tenait en ceci :
Il y a un trainee beaucoup trop bon — au point qu’on ne sait même pas s’il doit être en Team B. S’il entre, il nous faut une stratégie claire pour l’utiliser.
En d’autres termes, ce Han Sion pourrait en réalité menacer les débuts de TakeScene.
— Enfin, à quel point peut-il être bon ?
Certes, le monde est plein de génies. Peut-être que celui-ci l’était vraiment.
Mais quand même —
— Et dans une émission de survie d’idols, le talent musical compte vraiment combien ?
Pour les musiciens, une bonne musique rime généralement avec succès.
Pour les idols ? La bonne musique, à elle seule, ne garantit rien.
C’est pour ça qu’on sous-estime souvent les idols — mais aussi pourquoi l’industrie peut se montrer d’une brutalité implacable.
Choi Tae-ho avait vu passer des tas de situations de ce genre dans sa carrière, et il ne comprenait pas très bien l’inquiétude de l’équipe rookie à propos de Han Sion.
Mais même lui fut pris de court en regardant les images de l’audition de Han Sion.
— Hmm…
Il est bon.
Non — indécemment bon.
Il ne se contentait pas de bien chanter — il jouait avec la chanson.
L’équipe rookie avait mis la barre très haut pour sa chanson libre, Tony Bright, mais Choi Tae-ho n’était pas du même avis.
La chanson imposée, Flower Language, l’impressionnait encore davantage.
Un génie de vingt ans qui réarrange et chante un titre acoustique à la guitare ?
D’accord, on peut comprendre.
Il voulait sans doute faire étalage de son talent éblouissant. Montrer à quel point il était incroyable.
Mais Flower Language n’est pas une chanson qui fonctionne si l’on se contente d’étaler sa virtuosité.
Han Sion l’avait chantée avec une maîtrise posée, comprenant parfaitement le poids émotionnel du morceau.
Ce genre de retenue chez un jeune génie ? Voilà ce qui bluffe.
— Voilà pourquoi ils hésitaient.
Mais l’admiration mise à part, Choi Tae-ho n’hésita pas.
Certes, pour un artiste solo en troisième ou quatrième année, l’histoire serait différente — mais dans une émission de survie, Han Sion ne pourrait pas à lui seul renverser TakeScene.
En réalité, ce serait peut-être frustrant pour lui.
Pourquoi les autres membres de la Team B ne savent-ils pas chanter comme lui ?
Pourquoi les performances de TakeScene — avec des membres clairement moins doués individuellement — semblent-elles meilleures ?
— Le laisser briller sur la mission solo et faire apparaître TakeScene comme des outsiders. Voilà l’idéal.
Évidemment, ça, c’était le point de vue du producteur.
En tant que PDG de Lion Entertainment, il trouvait toutefois Han Sion extrêmement attirant.
Il fallait absolument le signer comme trainee.
Quitte à offrir la plus grosse prime à la signature de l’histoire de la maison.
Et si ce n’était pas possible…
— On ne pourrait pas laisser un membre de la Team B débuter par une voie spéciale ?
Peut-être que passer TakeScene à six membres et y glisser Han Sion ne serait pas une si mauvaise idée.
L’appel d’acceptation pour Coming Up Next arriva.
Vu mon niveau, c’était l’issue attendue — mais je laissai quand même échapper un soupir de soulagement.
Ma tête savait que je passerais, mais émotionnellement, j’étais nerveux.
« Merci. »
— Le tournage est le 23 février. Ce sera un tournage de 3 jours et 1 nuit, il suffit d’apporter des vêtements. Les affaires de toilette seront fournies.
« D’accord. »
— Nous vous avons envoyé le planning détaillé par e-mail. Pour toute question, utilisez le numéro indiqué.
« Entendu. »
Après ce bref appel, je consultai l’e-mail.
Le premier tournage avait un objectif simple :
Finaliser la Team B — celle qui affronterait la Team A, TakeScene.
Il y aurait d’abord dix participants, mais seuls cinq resteraient.
À travers deux épreuves — vraisemblablement une mission individuelle et une mission d’équipe — la moitié serait éliminée.
Aucune précision sur la nature des missions, mais les termes « individuelle » et « équipe » étaient mentionnés.
L’épreuve individuelle serait probablement du vocal.
La mission d’équipe, plus sûrement danse ou performance de groupe.
Dans tous les cas, ça m’était égal.
Je pouvais gérer les deux.
Je n’ai jamais été un performer danse.
Impossible pour un Asiatique de survivre aux États-Unis en artiste dance-pop reposant sur l’attrait sexuel.
Mais il y a des moments sur scène — surtout en R&B ou en hip-hop — où la danse devient essentielle.
Alors j’ai payé des coachs de premier plan (niveau Billboard) des dizaines de milliers de dollars et j’ai obtenu des réactions solides du public.
Je n’ai jamais pratiqué les chorés millimétrées propres à la K-pop…
Mais si quelqu’un m’enseigne, je suis confiant : j’apprendrai.
Je n’avais donc rien de spécial à préparer pour ce tournage.
À la place, j’ai passé les deux semaines suivantes entièrement consacré à la composition et au chant.
Écrire des chansons quand on est encore inconnu, c’est l’idéal.
Une fois que tu débutes et travailles à temps plein, l’énergie devient un vrai sujet.
Même quand il s’agit juste d’ajuster des titres déjà écrits, c’est bien plus facile quand tu as le temps d’affiner et de reprendre.
La formation vocale, en revanche ? C’est un investissement long terme.
Inutile d’en faire trop.
Il me faudra environ deux ans pour atteindre le timbre que je veux.
Je suis encore en croissance — mon corps va continuer d’évoluer jusqu’à l’année prochaine.
À mesure que mon corps change, mes cordes vocales et ma résonance changeront aussi. Ça veut dire que je ne peux pas figer mon timbre tout de suite.
À côté de ça ? J’ai un peu pratiqué la danse et j’ai écouté un max de K-pop.
Ça ferait bizarre de ne pas connaître les tubes que tout le monde connaît.
— Hmm…
Je ne vais pas mentir — c’est un peu ardu.
La K-pop de 2017, c’est… malaisant.
Les 1 ou 2 titres tout en haut des charts, ça va.
Il y en a de très bons. Certains sonnent même comme s’ils marcheraient encore des années plus tard.
Pour quelques morceaux, je me suis dit : s’ils avaient juste décalé la sortie de quelques années, ça aurait pu être énorme.
Mais au-delà de ces têtes d’affiche, la qualité chute clairement.
C’est subjectif, mais je pense que la musique coréenne a level up vers 2020 — autour de l’ère COVID.
Certes, ça ne sonne pas encore comme du Billboard — mais ça, c’est une question de budget.
En termes de savoir-faire de prod, l’écart s’est pratiquement refermé.
C’est ainsi qu’on a vu apparaître des stars de classe mondiale et des fans de K-pop sur leur propre terrain.
Mais 2017 n’avait manifestement pas encore atteint ce niveau.
Puis j’ai pensé…
Le Billboard n’était-il pas dans la même situation ?
Dans ma dernière vie, j’étais lauréat des Grammys 2028. J’ai vécu jusqu’en 2039 au plus loin.
Trouver datés des titres d’il y a 11 à 22 ans ? Parfaitement normal.
Pour vérifier, j’ai écouté quelques hits Billboard — et oui, eux aussi sonnaient démodés.
Donc ce n’était pas juste la faute de la K-pop.
Le temps a passé de façon productive, et avant que je m’en rende compte, on était la veille du tournage de Coming Up Next.
La veille du tournage, j’ai rendu visite à l’hôpital où mes parents gisent inconscients.
Ça faisait un moment.
Objectivement, pas tant de temps — peut-être un peu plus d’un mois depuis ma sortie ?
Mais émotionnellement, ça semblait long.
Parce que ça faisait longtemps que je n’étais pas venu dans cet hôpital — là où ils sont, plongés.
D’ordinaire, une fois parti aux États-Unis, je ne revenais pas en Corée.
Sauf pour des concerts, des soucis de visa, ou l’armée, j’évitais.
Même quand je revenais, je ne passais pas souvent à l’hôpital.
Faire face à mes parents inconscients ravivait toujours la douleur — celle de mes échecs et le vide du succès.
Et si je ne vendais jamais 200 millions d’albums ?
Et si, même après 200… 300 ans, je restais piégé dans cette boucle non linéaire ?
Et si le diable savait tout ça et riait de moi ?
Ces pensées revenaient toujours.
Mais elles sont dangereuses.
Si je pense comme ça, je risque de déclencher une nouvelle régression par accident.
Les médias m’ont souvent collé l’étiquette de psychopathe ou sociopathe parce que je ne visitais pas mes parents quand j’étais en Corée, mais je ne suis pas ce genre de personne.
Juste un lâche.
Si je suis venu aujourd’hui, c’est à cause d’un appel de l’oncle Hyun-soo.
Il m’a dit que je devrais passer à l’hôpital avant la diffusion de l’émission.
Bon sang. Soyons honnêtes.
C’était un calcul.
Si je débute en Corée, la moindre des choses est d’éviter qu’on me traite de sociopathe.
Bip—Bip—Bip
La chambre silencieuse n’était rythmée que par le moniteur cardiaque, et mes pensées s’approfondissaient.
Elles aboutissaient toujours au même endroit : le contrat du diable.
[Si tu atteins ton objectif, leurs morts suspendues seront levées, et ils se réveilleront.]
[Dans la timeline que tu choisiras.]
[Quand tu voudras, où tu voudras.]
C’est ça.
Une fois que j’aurai réussi, je pourrai choisir quand ils se réveillent.
Pendant mon Super Bowl en rap, peut-être.
Quand je reviendrai en Corée pour une tournée GOTM.
Ou même avant l’accident — avant le début.
C’est pour ça que je reboucle. Encore et encore.
Parce que je ne veux pas qu’ils se réveillent quand j’aurai 70 ans et que j’aurai enfin atteint les 200 millions d’albums.
Le « carrefour » du diable, ce n’est pas qu’un croisement littéral.
Ça veut dire frontières, embranchements, singularités.
Des instants où le destin bifurque.
Peut-être… même des dimensions parallèles.
Juste à ce moment, la porte de la chambre s’ouvrit, et l’oncle Hyun-soo entra.
— Depuis quand t’es là ?
— À l’instant.
— Ça va ?
— Oui.
— …
— Je vais vraiment bien. Tout ça me paraît… comme un rêve.
On n’a pas dit grand-chose après. On a juste regardé mes parents en silence.
L’oncle Hyun-soo avait été leur cadet en fac de médecine, mais ils ne se connaissaient pas tant que ça.
C’est quand même lui qui les avait présentés lors d’un blind date.
Ils s’étaient mariés grâce à lui — et je suis né.
Après ça, tous les trois se sont rapprochés. Presque une famille.
À chaque régression où je finis dans une ambulance, je demande toujours qu’on m’amène ici — à cause de lui.
Il accepte même de retarder de plusieurs mois le diagnostic d’état végétatif quand je le lui demande.
Plus on repousse la tutelle légale, mieux c’est pour moi.
Il faut au moins attendre que je ne sois plus mineur.
— …
Merde. Même dans cette chambre d’hôpital, je réfléchis comme ça.
Quand j’ai soupiré, mon oncle m’a regardé avec inquiétude, alors j’ai changé de sujet.
— Tonton, tu finis à quelle heure aujourd’hui ?
— Je suis de garde… mais allons dîner dehors. C’est demain ton premier tournage, non ?
— Oui.
— Tout est prêt ?
— Pas grand-chose à préparer. Ils nous ont juste dit de venir.
— Quand même, tu ne devrais pas préparer quelque chose ?
— Non. Quelqu’un comme moi n’en a pas besoin.
Il a ri.
— Alors allons au karaoké. Je veux t’entendre. Ah, et trouvons-toi des fringues. Je me demande jusqu’à quelle heure les grands magasins sont ouverts.
— T’as pas dit que tu étais de garde ?
— Laisse-moi te donner un tips de vie, gamin. Quand un médecin de garde dit : “Allons manger dehors”, ça veut dire qu’il échange sa garde. Pigé ?
— Ça n’aide que si je fais médecine.
— On ne sait jamais. Tu sortiras peut-être avec une médecin.
— Les idols n’ont pas le droit de sortir avec quelqu’un.
— Quoi ? Pourquoi ?
— Ça nuit aux ventes d’albums.
Il a gloussé, prenant mon sérieux pour une blague.
On a fini par dîner ensemble.
À la cafétéria de l’hôpital.
Parce que personne n’a accepté d’échanger sa garde avec lui.
— …
— Te méprends pas, d’accord ? Ce n’est pas que je n’ai pas d’amis — c’est juste que tout le monde est très occupé aujourd’hui…
— Ça va. T’es le meilleur, tonton.
— Non mais, vraiment !
À part son orgueil froissé, ce n’était pas une mauvaise journée.
Je me suis levé tôt, suis allé courir, ai terminé mes étirements, puis me suis rendu sur le lieu de tournage à 8 h.
Après avoir rempli les formulaires de participation et les accords de confidentialité, et fait une courte pré-interview avec les auteurs, une heure s’était déjà envolée.
— Han Sion, on se rend maintenant sur le plateau.
23 février 2017, 9 h 00.
Le premier tournage de COMING UP NEXT commença.