Chapitre 99
Plus tôt, avant le réveil des autres, j’avais quitté le bâtiment seul.
Le jour éternel de Célestoria rendait toute notion d’horaire inutile. Aucun lever de soleil pour annoncer le matin, aucune ombre qui s’allongeait pour rappeler qu’une journée s’achevait. Puisque je ne parvenais plus à dormir, autant utiliser ce temps pour découvrir ce que la cité pouvait offrir.
Je parcourais les rues en observant les façades blanches, les colonnes de marbre et les étals suspendus entre les bâtiments. Je ne cherchais pas seulement à savoir combien tout cela valait. Un endroit capable d’offrir un logement aussi luxueux en échange de quelques services devait regorger d’occasions. Il suffisait de les comprendre avant les autres.
Au détour d’une allée bordée d’arbres, j’aperçus Névia penchée au-dessus d’une fontaine. Ses très longs cheveux verts glissaient presque jusque dans l’eau, tandis que sa robe claire se froissait autour d’elle chaque fois qu’elle fouillait dans l’eau avec une précipitation qu’elle tentait maladroitement de dissimuler.
— Je te reconnais, toi.
Elle sursauta et porta une main à sa poitrine avant de me reconnaître.
— Vous m'avez fait peur... Silas, c'est bien ça ?
— Exactement. Tu saurais où se trouvent les boutiques intéressantes ? J’aimerais voir ce que cette ville propose à quelqu’un qui possède un peu d’argent.
Névia détailla aussitôt ma montre, puis mes vêtements, comme si elle cherchait à estimer ce que signifiait exactement « un peu ».
— Vous en avez au moins ? Ici, tout est horriblement cher. Même les objets parfaitement inutiles coûtent une fortune.
Je n’aurais probablement pas dû lui répondre. Pourtant, garder pour moi une réussite aussi durement acquise aurait presque ressemblé à du gaspillage.
— Cinq mille six cent soixante pièces.
Névia cessa net de fouiller. Ses doigts restèrent suspendus au-dessus de l’eau.
— Vous plaisantez ?
— Ça irait à l’encontre de mes principes. Mentir sur mon argent ne m’en rapporterait pas davantage.
Son envie fut trop franche pour qu’elle puisse la dissimuler. Elle baissa brièvement les yeux, embarrassée d’avoir été si facile à lire, avant de relever le menton.
— Comment avez-vous réussi à obtenir autant ? J’aimerais tellement avoir une somme pareille...
Elle s’interrompit, embarrassée par son propre enthousiasme. Je connaissais ce regard : celui de quelqu’un persuadé que posséder davantage suffirait à combler ce qui lui manquait.
— Si tu passes un jour par Argemira, ramasse tout ce qui brille. Certaines pierres peuvent se revendre à bon prix, selon les trouvailles.
Je désignai ensuite la fontaine du doigt.
— Je te comprends parfaitement. Les gens jettent bêtement leurs pièces là-dedans ; autant tout ramasser. Je pourrais aussi t’apprendre à emprunter définitivement ce qui ne t’appartient pas. Ma formation en ligne garantit cent pour cent de réussite, sans la moindre arnaque.
Névia se redressa, soudain intéressée. Toute prudence avait disparu de son visage.
— Combien ?
— Deux cents l’inscription, payables avant le premier cours. Aucun remboursement.
Elle plissa les yeux, puis comprit enfin où je voulais en venir.
— Votre formation, c’est l’arnaque.
— Première leçon offerte.
Un rire lui échappa malgré elle, mais son expression retrouva vite son sérieux.
— Voler ici reste une très mauvaise idée. Si les gardes nous attrapent, ils nous jettent dans le vide. Littéralement.
— C’est parce que tu as essayé sans formation.
Elle secoua la tête et se remit à fouiller la fontaine, les bras plongés jusqu’aux coudes dans l’eau.
— Je ne cherchais pas des pièces, au fait. Il y avait quelque chose que je voulais récupérer dans cette fontaine. Tout à l’heure, un garde a fouillé exactement au même endroit, puis il a rangé quelque chose dans sa sacoche. Je n’ai pas réussi à voir ce qu’il avait pris.
Voilà qui expliquait sa présence ici. Elle fouillait le fond dans l’espoir que le garde ait laissé l’objet derrière lui, ou qu’elle se soit trompée sur ce qu’il avait ramassé.
— Je vois, tu penses que le garde a volé ton truc.
— Probablement.
Après avoir vérifié la rue, elle se rapprocha.
— Puisque vous êtes si... habile, vous pourriez peut-être le récupérer pour moi.
Le compliment était calculé. Pas très subtil, mais suffisamment juste pour que je ne lui en tienne pas rigueur.
— Mes services ne sont pas gratuits, en revanche.
Névia mordit légèrement sa lèvre. Je la vis évaluer ce qu’elle pouvait m’offrir ; j’avais commencé bien avant elle.
— Charly garde les économies des Archanges du Soleil, murmura-t-elle. Vous récupérez l’objet dans la sacoche du garde et, en échange, je trouve un moyen d’éloigner Charly des autres assez longtemps pour que vous puissiez vous servir sur lui.
Je la dévisageai quelques secondes.
Cette fille était plus redoutable que je ne l’avais imaginé. Elle venait tranquillement d’utiliser son propre coéquipier comme monnaie d’échange pour obtenir ce qu’elle voulait. Pire encore, elle avait parfaitement choisi son offre. Elle savait très bien ce que j’étais capable de faire pour une occasion pareille.
Elle me manipulait.
Et elle le faisait suffisamment bien pour que je n’aie aucune envie de m’en plaindre.
Restait à comprendre pourquoi son truc comptait autant pour elle. Si elle voulait seulement le retrouver pour gagner la reconnaissance de Cameloth, pourquoi ce truc s’était-il retrouvé dans une fontaine ? Et surtout, pourquoi un garde avait-il pris la peine d’aller le chercher ? Non. Il y avait forcément autre chose derrière tout ça.
— Combien garde-t-il ?
— Je ne sais pas exactement.
— Mauvais début.
— Beaucoup.
— Meilleur début.
Je pris quelques secondes pour évaluer le risque, le trajet probable du garde et, surtout, ce que Charly pouvait transporter sur lui. Même avec autant d’inconnues, l’offre restait beaucoup trop intéressante pour être refusée.
— Ça me va. Mais si tu m’envoies dans un piège, ma prochaine formation te coûtera le double.
Névia hocha la tête, presque soulagée que je n’exige pas davantage d’explications.
— Une dernière chose. À quoi ressemble cet objet ?
— C’est un petit pendentif transparent. Il ressemble presque à un simple morceau de verre.
— Et tu es certaine que le garde l’a récupéré ?
Elle secoua légèrement la tête, puis baissa les yeux.
— Je n’ai pas vu ce qu’il tenait. Mais il a fouillé exactement à l’endroit où je l’avais caché, puis il a rangé quelque chose dans sa sacoche. Il ne pouvait s’agir que de ça.
Voilà une précision qu’elle aurait pu donner un peu plus tôt. Elle l’avait donc cacher volontairement.
— Pourquoi l’avoir jeté dans une fontaine ?
Névia vérifia les alentours avant de baisser la voix. L’assurance qu’elle venait d’afficher se fissura légèrement.
— Parce qu’au moment où je l’ai trouvé, quelqu’un de mon clan me suivait. C’était la récompense d’une quête confiée par la déesse, que j’avais accomplie seule. Le pendentif rend son porteur invisible tant qu’il ne touche personne. Au premier contact, l’effet disparaît et l’objet devient inutilisable pour lui ; quelqu’un d’autre doit ensuite le porter.
Elle marqua une courte hésitation, les doigts resserrés sur le bord de la fontaine.
— Je l’ai caché quand j’ai compris qu’ils comptaient s’en servir pour accomplir le pacte.
Je cessai de sourire. Un objet pareil pouvait servir à espionner, à fuir ou à pénétrer presque n’importe où sans être vu. Sa valeur marchande devait être énorme. Entre de bonnes mains, sa valeur réelle l’était probablement davantage encore.
Et si le garde avait fouillé exactement à l’endroit qu’elle venait de m’indiquer, il y avait peu de chances qu’il ait récupéré autre chose.
— Pourquoi ne pas simplement le réclamer ?
Un rire sans joie lui échappa.
— Parce qu’il demanderait à qui il appartient. Si Cameloth l’apprenait, je ne le reverrais jamais.
Elle soutint mon regard, malgré une légère hésitation.
— Récupérez-le et gardez-le quelque temps. Ils fouilleront probablement mes affaires, pas les vôtres.
— Tu confies un objet pareil à un voleur rencontré hier ?
— Je ne vous fais pas confiance.
Sa franchise me plut davantage qu’elle ne l’aurait dû.
— Mais avec vous, au moins, je sais ce que vous voulez. Si vous essayez de le garder, je pourrai encore négocier. Avec eux, je n’aurais même pas le droit de protester.
Cette fois, mon sourire revint. Elle commençait enfin à parler ma langue.
La mission exigea surtout de la patience. J’observai le garde assez longtemps pour retenir sa ronde, ses pauses et le côté auquel pendait sa sacoche. Lorsqu’il traversa une rue encombrée, je me laissai entraîner par la foule, heurtai son épaule comme un passant maladroit et poursuivis ma route sans modifier mon allure.
La sacoche disparut sous ma veste avant qu'il remarque qu'elle n'était plus à sa place.
Je ne courus pas. Courir attire les regards et donne aux gens l'impression qu'ils possèdent encore une chance de récupérer ce qu'on leur a pris.
Névia m’attendait dans une ruelle proche de la fontaine. Elle se redressa dès qu’elle m’aperçut.
— Vous l’avez ?
J’ouvris la sacoche à l’abri des regards. Elle contenait un insigne de la garde et un petit pendentif transparent dont la surface disparaissait presque entre mes doigts. Je gardai le tout. Une sacoche de plus ne pouvait pas faire de mal, surtout avec un insigne assez lourd pour servir à autre chose qu’à prouver une fonction.
Le visage de Névia s’éclaira.
— C’est lui.
Je retournai le pendentif dans ma paume. Un objet aussi discret pour une capacité aussi intéressante. N’importe qui aurait facilement pu le prendre pour un simple morceau de verre sans valeur.
N’importe qui de suffisamment stupide.
— Gardez-le, souffla-t-elle. Si je rentre avec, ils finiront par me le reprendre.
J’examinai encore le pendentif. Simple, discret, presque banal. Rien ne laissait deviner ce qu’il valait réellement.
— Tu devrais retrouver Casimir et lui parler des Archanges du Soleil. De ce que tu sais sur eux et de cette histoire de pacte. Il saura quoi faire de l’information.
Névia regarda aussitôt autour de nous.
— Il est encore au repaire ? Il dormait quand je suis rentrée dans sa chambre.
— Non. À le connaître, il est probablement parti accomplir ses quêtes. Retrouve-le avant qu’il ne revienne là-bas.
Elle acquiesça, mais son attention revint presque aussitôt vers le pendentif entre mes doigts.
— Vous allez vraiment me le rendre ?
— Nous n’avons pas encore négocié cette partie.
Étrangement, ma réponse sembla la rassurer. Avec moi, au moins, elle savait à quoi s’attendre.
— Pourquoi Casimir plutôt qu’un autre ? Aria, par exemple.
Je glissai le pendentif hors de vue.
— Parce qu’il possède un passif de Combat suffisamment puissant pour que même nos ennemis puissent se tromper sur ce qu’ils sont capables de lui faire. Je ne vais pas t’expliquer les détails, mais tu seras plus en sécurité avec lui qu’en retournant chez eux. Et s’il pense que tu risques quelque chose, il voudra te protéger. Probablement beaucoup plus qu’il ne devrait.
Névia resta partagée entre la curiosité et le doute.
— Et il me croira ?
— Dis-lui que c’est moi qui t’envoie. Ça ne garantira pas qu’il te croie simplement sur ma parole, mais au moins, il t’écoutera. Avec ce qu’ils nous ont raconté sur l’ennemie de ce territoire, il doit déjà avoir quelques raisons de se méfier d’eux.
— Et Charly ?
— Je vais m’occuper de ce qu’il garde. Je te suivrai de loin.
Son expression changea légèrement. Ce n’était toujours pas de la confiance, mais elle venait au moins de comprendre que, pour l’instant, nos intérêts allaient dans la même direction.
— Merci, Silas. Et ne le ménagez pas à cause de moi. Je veux le voir en sang.
La remarque m’arracha un sourire.
— Alors je te laisserai admirer le résultat.