Chapitre 98
Côme ne se départit pas de son calme.
— Le classement ne montre que les résultats. Ton passif pourrait désigner un bénéficiaire dans ton clan, lui transférer une part des avantages collectifs ou attirer vers lui les meilleures occasions. Casimir accumulerait alors les exploits visibles grâce à ton passif de type Soutien.
Il marqua une courte pause.
— Oui, les passifs sont répartis en plusieurs catégories. En temps normal, cette information devrait apparaître dans l’onglet consacré au passif, mais d’après la créatrice de la Bibliothèque Universelle, elle ne devient visible qu’après avoir passé un certain temps ici. Pour l’instant, seules les anciennes Éditions sont censées pouvoir la connaître. Auboriale a eu la bonté de nous l’apprendre.
Milo tira sur ses chaînes, faisant tinter le métal contre le mur.
— Nous sommes déjà au courant de ton truc de type. Et vous comptez faire quoi ? Nous tuer pour récupérer nos récompenses et nos passifs ?
— Nous n’avons encore rien décidé d’aussi définitif.
La tranquillité de sa réponse rendait la menace plus inquiétante encore.
— Mais lorsqu’un joueur classé meurt, son meurtrier peut récupérer les récompenses qu’il a accumulées, ainsi que son passif. Il serait dommage de négliger une telle possibilité.
Il reporta son attention sur moi.
— Pour l’instant, mes camarades pensent que tu es la candidate la plus crédible. Casimir paraît puissant, certes, mais c’est toi qui diriges le groupe. S’il reçoit les bénéfices d’un pouvoir de soutien qui t’appartient, nous avons commencé au bon endroit.
— Et si vous vous trompez ? demanda Milo.
Côme haussa légèrement les épaules.
— Casimir reste cinquième du classement. Même sans le passif que nous recherchons, ce qu'il laisserait derrière lui constituerait déjà un butin appréciable. Et si nous nous trompons également à ton sujet, ce que tu laisserais derrière toi ne serait pas perdu pour autant.
Le mot « butin » effaça tout le reste. Plus de nom, de visage ni de voix. Seulement des récompenses et une capacité à arracher à son cadavre.
Une colère glacée se referma autour de ma poitrine.
— Si l'un de vous le touche, je vous fais manger le sol.
Côme accueillit ma menace par un bref silence.
— Voilà une réaction qui me réjouit.
— C’est moi, repris-je aussitôt. Le passif que vous cherchez est le mien. Tout ce que notre clan a accompli vient de moi. Casimir n’a rien à voir là-dedans.
Je n'avais pas réfléchi. Le mensonge avait précédé la peur, la stratégie et même mon orgueil.
S'ils avaient besoin d'une cible, ce serait moi. Jamais lui.
Milo m’observa, les lèvres entrouvertes. J'avais répondu trop vite pour que mon mensonge ressemble à une stratégie préparée.
Côme, lui, esquissa un sourire satisfait.
— Intéressant. Nous avions donc raison de commencer par toi. Ton pouvoir nous sera utile contre la déesse.
— La déesse ? répéta Milo. C'est elle, l'ennemie de ce territoire ?
— Pas exactement. Et tu ferais mieux de ne pas poser trop de questions.
Le regard qu'il lui accorda suffit à clore la discussion. Comme je refusais même de regarder les assiettes, il récupéra le plateau sans se presser et se dirigea vers la porte.
— Restez tranquilles. Lorsque les autres seront prêts, nous viendrons chercher Aria.
Il posa la main sur la poignée avant d’ajouter, sans se retourner :
— Quant à Casimir, inutile d'espérer qu'il vienne vous libérer. Son sort est déjà scellé.
La porte se referma dans un claquement métallique.
— Espèce de lâche ! Quand je sortirai d’ici, je te ferai ravaler ce sourire !
Je tirai sur mes chaînes jusqu’à ce que le métal entaille mes poignets. La douleur m’offrait au moins quelque chose de concret contre quoi lutter, contrairement à cette menace suspendue au-dessus de Casimir.
— Aria, arrête. Tu vas seulement te blesser davantage.
— Je m’en fiche, Milo.
— Casimir viendra nous chercher, insista Milo. Tu le connais. Il ne t'abandonnera pas.
Je cessai enfin de tirer, le souffle court.
— Je sais qu’il viendra. Et ça m’énerve que ce soit encore à lui de venir me sortir de là. Depuis que j’ai mis les pieds dans ce Bloc, j’ai l’impression d’être incapable de régler quoi que ce soit seule. Même avant, au fond.
Mais ce n’était pas ça qui m’effrayait réellement. Casimir avancerait droit vers eux s’il apprenait que j’étais prisonnière. Même s’il comprenait que le piège lui était destiné, je savais qu’il viendrait quand même.
Je baissai les yeux vers le sang qui perlait à mes poignets.
— Mais pour une fois, j’aurais préféré qu’il reste loin de moi.
J'expirai longuement. La colère refluait déjà, laissant derrière elle quelque chose de plus difficile à supporter.
— Cette impuissance… Je déteste ça.
Milo hésita avant de reprendre.
— Tu leur as fait croire que le passif était le tien. Tant qu’ils pensent avoir besoin de toi, ils ne te feront probablement rien. Ils ont déjà commis une erreur sans le savoir.
Son front se plissa tandis qu'il réfléchissait.
— Il y a quand même quelque chose qui ne colle pas, reprit Milo. Gondovald connaissait déjà les catégories de passifs grâce à l’encyclopédie. Donc si eux disent vrai et qu’on ne peut normalement pas les connaître aussi tôt, ça veut surtout dire qu’Auboriale leur a donné l’information autrement.
Il marqua une courte pause.
— En fait, ça confirme plutôt ce qu’il nous avait expliqué. L’encyclopédie permet bien d’obtenir ce genre d’informations en terminant toutes les quêtes. Eux ont simplement eu un autre moyen d’y accéder.
— Pour l’instant, je m’en fiche. S’ils avaient vraiment l’encyclopédie, ils auraient surtout cherché des informations sur le Chevalier Blanc, comme Gondovald l’a fait. Et si mon propre passif avait déjà été identifié quelque part, ils l’auraient probablement su aussi.
Je baissai légèrement les yeux.
— D’ailleurs, je n’ai toujours eu aucun signe du mien. Ça commence à m’inquiéter.
— Nous sommes maintenant tous les deux à ne pas encore le connaitre…
Milo mordit l'intérieur de sa joue avant de reprendre :
— Mais si Côme a dit vrai, Casimir et Silas sont seuls dehors. Deux porteurs de passif… Bon, Silas ne risque pas grand-chose, mais soyons sérieux : dans ce genre de situation, il ne sert absolument à rien.
Je ne répondis pas. Je gardai les yeux sur la porte, tandis que mes poignets meurtris reposaient enfin contre le mur. Je revis Casimir quitter le bâtiment sans que nous ayons échangé un seul mot. Maintenant, il ignorait où je me trouvais, et je ne pouvais même pas l’empêcher de se jeter dans le piège qu’on lui préparait.
Le silence s’alourdit entre nous. Milo m’observa quelques secondes, comme s’il hésitait encore à se mêler de ce qui ne le regardait pas.
— Depuis la cérémonie de Romulus, vous êtes étranges tous les deux. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Rien.
Il me lança un regard peu convaincu.
— Ça se saurait.
Je laissai retomber mes poignets contre le mur.
— Il a cru que je tenais surtout à lui pour ce qu’il m’apporte.
Milo prit le temps d’assimiler mes paroles.
— Et toi, tu pensais lui avoir montré le contraire ?
— Oui.
Le mot sortit plus sèchement que je ne l’aurais voulu.
— Je ne lui ai jamais dit que je l’aimais, d’accord. Mais je ne pensais pas avoir besoin de lui faire un dessin. Je ne laisse personne prendre cette place auprès de moi. Je ne supporte même pas qu’il s’éloigne. Tout ce que je lui demande, tout ce que j’aime qu’il m’accorde… ça n’aurait aucun intérêt si ça venait de quelqu’un d’autre.
Milo inclina légèrement la tête.
— Sauf que lui a surtout vu à quel point tu aimais ce qu’il faisait pour toi.
Je me tus. Eriska m’avait déjà fait comprendre la même chose, et l’entendre une seconde fois ne la rendait pas moins agaçante.
— Je sais.
Casimir n’avait jamais douté de ce que son obéissance représentait pour moi. Il avait douté de ce qu’il représentait, lui.
C’était là que je m’étais ratée.
— Il ignorait même que c’était réciproque, repris-je plus bas. Pendant tout ce temps, j’étais persuadée qu’il le savait.
— Et maintenant, tu as pu lui dire ?
— Maintenant, il le sait. Mais ça n’efface pas ce qu’il a cru avant.
Je baissai les yeux vers mes poignets.
— Je veux qu’il comprenne que, même s’il cessait de m’obéir demain, ce serait encore lui que je voudrais.
— Alors dis-lui exactement ça.
Je relevai les yeux vers Milo.
— Facile à dire. Rien n’est jamais compliqué, chez toi.
Il désigna la porte close d’un mouvement du menton.
— Commence peut-être par sortir d’ici. Ce sera déjà assez compliqué comme ça.
Je lui lançai un regard agacé. Sa remarque n’avait rien d’utile, mais elle m’empêcha malgré tout de m’enfoncer davantage dans mes pensées.
Je savais ce que Casimir devait entendre. Restait à trouver comment le lui dire sans avoir l’impression de lui confier quelque chose qu’il pourrait un jour retourner contre moi.