Chapitre 100
Névia et moi pénétrâmes dans l’immense salle du Palais céleste. Je voulais qu’elle reste avec moi, et elle ne semblait pas vouloir s’éloigner non plus. Depuis que nous avions quitté les autres, elle était restée presque constamment à mes côtés.
Elle m’avait raconté avoir croisé Silas un peu plus tôt. D’après elle, l’un des membres de son ancien groupe ne devrait plus avoir à nous recroiser, même si elle ne m’avait pas expliqué ce qui s’était exactement passé. Elle m’avait seulement précisé que Silas lui avait rendu deux services.
Deux services ? Ça, c’était étonnant.
Silas n’était pas vraiment le genre de personne à rendre service gratuitement, encore moins deux fois à la même personne. En regardant Névia, je pouvais toutefois comprendre qu’on puisse facilement avoir envie de lui venir en aide. Elle avait quelque chose d’assez doux dans sa manière de parler et de se tenir, surtout lorsqu’elle cherchait à demander quelque chose sans oser le faire directement.
Mais réussir à convaincre Silas deux fois… J’avais du mal à imaginer comment elle avait pu s’y prendre.
Je lui expliquai ensuite que je voulais profiter de notre passage au Palais céleste pour accomplir l’une des quêtes proposées. Comme elle les avait déjà toutes terminées, elle me proposa de me conduire jusqu’au Panthéon. Elle m’assura que le garde et la déesse m’accepteraient plus facilement si je venais avec elle.
Elle avait probablement raison. Après tout, elle connaissait déjà les lieux et semblait y avoir été assez souvent.
Le Panthéon apparut finalement devant nous.
Il ressemblait à un sanctuaire suspendu entre deux lumières. Des colonnes de marbre blanc s’élevaient si haut que leur sommet se perdait dans la clarté des voûtes, tandis que le jour éternel se brisait contre les parois avant de retomber en longs faisceaux sur le sol poli.
Quelques habitants ailés observaient depuis les balcons. Leurs ailes demeuraient repliées dans leur dos et aucun murmure ne troublait leur attention. Ils avaient l’air de juges ayant assisté à trop de duels pour encore s’émouvoir du suivant.
Un grand garde nous attendait au centre de la salle. Son armure claire ne protégeait que les parties les plus vulnérables de son corps, comme s’il se fiait davantage à sa mobilité qu’au métal. Une longue lame reposait contre son épaule. Il la tenait avec la désinvolture de ceux qui ne doutent jamais de leur maîtrise, et son sourire semblait déjà réserver la victoire à celui qu’il voyait dans son reflet.
— Deux étrangers pour prendre audience avec notre déesse ? demanda-t-il en me détaillant sans chercher à dissimuler son peu d’intérêt. La déesse ne se dérange point pour si peu.
Névia s’avança d’un pas. Elle avait retrouvé cette légèreté de façade qui adoucissait sa voix sans masquer l’attention de ses yeux violets.
— Dubios, cet homme souhaite vous affronter. Quant à nous, nous avons déjà croisé le fer.
Il la reconnut enfin, et son amusement prit aussitôt une nuance moqueuse.
— L’étrangère aux cheveux verts. Trente défaites n’ont donc pas suffi à t’apprendre la prudence ?
— Elles m’ont surtout appris que vous adoriez vous écouter parler, répondit-elle avec une fausse douceur.
Je retins un sourire. La provocation paraissait naturelle chez elle, mais ses doigts s’étaient légèrement crispés contre sa jupe. Elle voulait paraître sûre d’elle et se demandait encore, à chaque phrase, si elle avait le droit de prendre autant de place.
— Je m’appelle Casimir, annonçai-je en ramenant mon attention sur Dubios. Je suis venu accomplir la quête et devenir assez fort pour protéger les miens.
Il évalua mes épaules, mes appuis, puis la garde de mon épée. L’examen ne dura qu’un instant.
— Ta posture répond déjà à ma question. Tu n’es pas prêt.
— Alors vous ne devriez pas avoir besoin de beaucoup de temps pour me le prouver.
Cette réponse éveilla enfin son intérêt. Pas de l’inquiétude. Seulement l’amusement d’un maître auquel un élève trop neuf venait de promettre une distraction.
Pendant qu’il faisait dégager le centre de la salle, je me tournai vers Névia.
— Avec quoi tu te bats ?
Elle matérialisa une longue faux. Sa lame sombre décrivit un arc devant elle avant de s’immobiliser à quelques centimètres du sol.
— Avec ceci. Mon passif lui permet de copier ou d’échanger certains attributs d’une cible lorsqu’ils dépassent les miens : sa force, sa souplesse et, dans certaines circonstances, les propriétés de son arme. Il m’a fallu plusieurs duels contre Dubios pour en comprendre le fonctionnement.
Les explications de Gondovald après Aubecour me revinrent. Ce pouvoir appartenait à la catégorie Armement : il agissait par l’intermédiaire d’un objet lié à son propriétaire, le plus souvent une arme.
— Et vous ? demanda-t-elle en regardant mon poignet gauche.
— Une épée et une dague ordinaire. Rien d’aussi impressionnant.
Je gardai le silence sur le Chevalier Blanc. Sa demande d’intégrer notre clan ne m’obligeait pas à lui confier immédiatement ce que nous avions protégé pendant des mois.
— Pourquoi me révéler ton passif d’ailleurs ?
Névia se frotta le bras, puis soutint mon regard avec un courage un peu trop appliqué.
— Silas m’a dit que vous possédiez un pouvoir de Combat très puissant et que je serais plus en sécurité auprès de vous. Il ne m’en a pas expliqué la nature. Puisque je vous ai demandé de rejoindre votre clan, j’essaie de vous prouver que je n’ai rien à cacher… Grand frère.
Bon.
Ce soir, j’étranglais Silas. Aria pourrait s’occuper du reste lorsqu’elle apprendrait ça.
Grand frère ?
Nous nous connaissions à peine. Névia avait sans doute voulu me flatter ou s’assurer que je me sente responsable d’elle, mais elle avait choisi la pire formule possible.
Je décidai pourtant de laisser passer. Pour cette fois.
— Aria est la cheffe. C’est à elle que tu devras présenter ta demande.
Un léger recul trahit sa déception.
— Je comprends. Je voulais seulement que vous sachiez que je suis honnête.
J’eus envie de lui dire qu’elle n’avait pas besoin de réussir chaque phrase pour mériter qu’on l’écoute. Je me contentai d’acquiescer avant de rejoindre le centre de la salle.
Le véritable problème ne concernait pas son passif, mais le mien. Je n’avais aucun moyen de savoir si le Chevalier Blanc agirait contre Dubios. Il suffisait qu’un adversaire me sous-estime sincèrement ; pourtant, je ne pouvais ni provoquer son activation ni sentir le moment où la condition se mettait en place. Le mépris de Dubios paraissait réel. Il pouvait aussi n’être que l’assurance d’un combattant habitué à dominer les étrangers.
Si mon passif ne répondait pas, il me resterait ce que Brad m’avait appris, mon épée et la certitude que je ne pouvais pas continuer à dépendre d’un pouvoir que je ne comprenais pas.
Dubios prit position face à moi et fit glisser sa longue lame devant son corps.
— Cette étrangère m’a défié trente fois, déclara-t-il en désignant Névia d’un mouvement du menton. Combien de défaites te faudra-t-il pour comprendre que tu n’as rien à faire ici ?
— Commençons par la première.
Il attaqua avant même que le dernier mot ait quitté mes lèvres.
Le choc remonta de mon épée jusqu’à mon épaule. Dubios ne cherchait pas seulement à me frapper : il déplaçait ma garde là où il voulait la trouver, puis changeait d’angle avant que je puisse corriger mon erreur. Sa seconde attaque passa si près de mon flanc qu’elle découpa le bord de mon vêtement.
— Ta garde est trop haute, remarqua-t-il en faisant glisser sa lame contre la mienne. Tes épaules te trahissent.
Je reculai de deux pas pour retrouver mon équilibre.
— Merci du conseil.
— Ce n’en était pas un.
Il revint aussitôt sur moi. Une taille m’obligea à pivoter, puis une pointe fila vers ma poitrine. Je savais que je ne pourrais pas la détourner à temps. Pourtant, au moment du contact, la lame accrocha le col de mon T-shirt et tira suffisamment sur le tissu pour dévier de quelques centimètres au lieu de s’enfoncer dans ma chair.
Dubios eut un rire bref.