Chapitre 97
Avant de me coucher, Névia avait insisté pour me laisser son lit. Elle avait tout préparé devant moi, jusqu’à remettre l’oreiller correctement et nettoyer une partie du sol qui n’en avait même pas besoin. Lorsque je lui avais dit qu’elle pouvait arrêter, elle avait simplement répondu que ça lui faisait plaisir et qu’elle se sentait encore redevable pour ce que j’avais fait plus tôt.
Elle était serviable de nature, ça se voyait tout de suite. Je connaissais suffisamment ce genre de comportement pour ne pas avoir envie de l’en empêcher lorsqu’il venait réellement d’elle. Le problème, c’était les autres. Depuis des mois, ils profitaient de ses complexes pour lui faire chercher leurs affaires, leur rendre des services ou accomplir à leur place ce qu’ils n’avaient pas envie de faire. Névia, elle, prenait probablement ça pour de la confiance. Moi, j’y voyais surtout des gens qui avaient compris qu’elle disait rarement non.
Ça m’agaçait beaucoup plus que je ne l’aurais cru.
Casimir aurait sans doute accepté énormément de choses si je les lui demandais. Je le savais parfaitement, et j’aimais même beaucoup trop cette idée. Pourtant, jamais je ne lui imposerais des tâches uniquement parce que son obéissance pouvait m’être pratique. Quand je prenais le dessus sur lui, je satisfaisais quelque chose de réel chez moi, et lui aussi y trouvait ce qu’il cherchait. Il pouvait refuser. C’était justement parce qu’il ne le faisait pas toujours, et parce qu’il choisissait malgré tout de me laisser cette place, que ça comptait autant.
Avec les Archanges, je ne voyais rien de tout ça. Ils avaient seulement trouvé quelqu’un d’assez docile pour leur faciliter la vie.
Il existait décidément plusieurs façons de se faire lécher les bottes. Certaines étaient beaucoup plus honnêtes que d’autres.
Névia commençait d’ailleurs à se montrer étonnamment réceptive à mes directives. Elle n’avait presque jamais discuté ce que je lui demandais et semblait même plus détendue lorsque quelqu’un décidait clairement à sa place, tant que cette décision n’était pas prise contre elle. Je ne savais pas encore ce qu’elle comptait faire, mais une chose était certaine : si elle voulait quitter les Archanges, je n’allais pas la laisser seule. Et l’idée de la voir rejoindre notre groupe me plaisait déjà beaucoup plus que je ne voulais l’admettre.
Avec elle, au moins, je doutais d’avoir droit aux protestations permanentes de Silas et Milo.
Casimir, lui, était un autre problème.
Depuis notre dispute, je supportais de moins en moins son absence. J’avais cru que quelques jours suffiraient pour calmer les choses, que cette distance lui laisserait le temps de réfléchir et qu’il finirait par revenir de lui-même. À la place, chaque soirée devenait un peu plus difficile que la précédente.
Le pire était que je me sentais encore mal comprise.
Casimir savait pourquoi j’aimais avoir de l’autorité sur lui. Il savait ce que ça représentait pour moi de pouvoir décider, prendre de la place et exercer sur quelqu’un une autorité qu’il acceptait volontairement. J’avais même cru que cette manière de me comporter avec lui suffisait à lui montrer le reste. Je le gardais près de moi, je réclamais son attention, je supportais mal qu’il s’éloigne et je prenais beaucoup plus de libertés avec lui qu’avec n’importe qui d’autre. Pour moi, c’était déjà une manière de lui donner mes sentiments sans avoir à les prononcer.
Lui avait réussi à y voir presque l’inverse.
Il avait pensé que ce qui comptait surtout, c’était ce qu’il m’apportait. Son obéissance, sa confiance, la place qu’il me laissait, tout ce qui répondait à mes besoins. Comme si j’aurais pu remplacer Casimir par quelqu’un d’autre capable de m’offrir la même chose.
Cette idée me restait encore en travers de la gorge.
Je ne pouvais même pas entièrement lui en vouloir. J’avais choisi de lui montrer mon amour de cette manière et j’avais simplement supposé qu’il comprendrait. Lui avait vu exactement les mêmes gestes et leur avait donné un autre sens.
Mais ça faisait mal quand même.
Peut-être même davantage parce que, de mon côté, je pensais avoir été claire.
Deux ou trois jours après notre querelle, j’avais fini par trouver le seul moyen de rester un moment seule avec lui sans avoir à affronter immédiatement cette conversation : attendre qu’il dorme.
Je passais désormais une partie de mes débuts de soirée près de sa chambre. Lorsqu’il s’était suffisamment assoupi, j’entrais quelques minutes et m’installais près de lui. Je ne dormais jamais à ses côtés et je faisais surtout attention à ne pas le réveiller. Je ne le touchais presque pas non plus, même si j’avais déjà laissé mon petit doigt frôler le sien et, une fois, effleuré sa joue.
Chrome m’avait surprise un soir. Il m’avait promis de ne rien dire.
C’était ridicule, mais je n’avais rien trouvé de mieux.
Quand Casimir dormait, je pouvais au moins rester près de lui sans avoir peur qu’il me demande ce que je ressentais, ou pire, qu’il me regarde avec cette expression qui m’obligerait à tout lui dire avant d’avoir trouvé comment le faire.
Je me demandais souvent s’il pensait à moi avant de s’endormir. J’espérais qu’il regrettait notre dispute autant que moi, peut-être même suffisamment pour que ça lui fasse mal. Pas par cruauté. Je voulais simplement que, lorsqu’on finirait enfin par parler, il arrête de tout garder pour lui et me dise réellement ce qu’il avait dans la tête. Même s’il devait pleurer. Même si je devais entendre des choses qui me déplaisaient.
Aujourd’hui, il avait mis plus longtemps que d’habitude à s’endormir. J’étais restée devant sa porte jusqu’à ce que Côme commence à me regarder bizarrement, puis j’avais demandé à Névia d’aller vérifier. Elle était ressortie quelques instants plus tard en me confirmant qu’il dormait.
Alors j’étais entrée et m’étais accroupie de l’autre côté du lit.
Je l’avais regardé longtemps.
Cette distance devenait insupportable, mais comme chaque fois que je voulais réellement quelque chose de lui, quelque chose que je ne pouvais pas transformer en ordre ou en jeu, je devenais incapable de l’exiger.
Je savais lui dire de rester.
Je savais beaucoup moins lui demander de revenir.
Alors j’attendais encore qu’il fasse le premier pas.
Une voix tremblante perça le silence.
— Aria ? Aria, réveille-toi !
J’entrouvris les yeux. La lumière instable d’une lampe suspendue au plafond m’agressa aussitôt.
— Milo ? Qu’est-ce qui se passe ?
— On est enfermés… et attachés. J’ai essayé de me dégager, mais les chaînes ne bougent pas.
Le tintement du métal accompagna ses paroles. Mes souvenirs revinrent par fragments : Casimir, la chambre de Névia, la fatigue, puis plus rien. J’inspectai la pièce. Des murs de marbre nu, une porte close et aucune fenêtre. Je ne retrouvais rien du luxe accueillant de leur logement, sinon cette propreté presque irréprochable.
C’était précisément ce qui me dérangeait. Aucun cri, aucun mouvement derrière la porte, pas même le désordre qu’aurait dû laisser un enlèvement précipité. Tout semblait avoir été préparé avec soin.
Je tirai brusquement sur mes liens. Le métal mordit mes poignets.
— Casimir et Silas ? Où sont-ils ?
— Je n’en sais rien. Je n’ai rien entendu depuis mon réveil.
Un grincement interrompit notre échange. La porte s’ouvrit, découpant une silhouette dans la lumière du couloir.
— Vous êtes réveillés. Parfait. Je craignais d’avoir forcé sur le dosage.
— Côme ?
Il entra avec son habituel sourire discret, un plateau entre les mains.
— Inutile de crier. Je vous apporte à manger.
Je laissai échapper un rire bref, dépourvu de toute joie.
— Tu nous enfermes, tu nous enchaînes et tu viens nous servir le déjeuner ? Détache-nous immédiatement.
— Pas encore. Vous allez avoir besoin de reprendre des forces.
Côme posa le plateau hors de notre portée avec un soin méticuleux. Deux assiettes, deux verres d’eau et même des couverts, comme s’il recevait simplement des invités peu coopératifs.
— Où sont les autres ? Qu'est-ce que tu as fait à Casimir et Silas ?
— Rien. Ils avaient déjà quitté le bâtiment lorsque j’étais en pleins préparations des seringues. Je n'ai donc pas pu leur administrer le somnifère.
Une pointe d'amusement passa sur son visage.
— C'est dommage. Ils auraient dormi aussi paisiblement que vous.
Je me raidis contre le mur, les poignets toujours prisonniers des chaînes.
— Ta gueule, connard ! Détache-moi !
— Je te trouve un peu sévère, répondit Côme. Le Journal retranscrit de plus en plus de récits à votre sujet. Les habitants de Champi-Brume et d’Aubecour parlent beaucoup de Casimir depuis la mort de leurs ennemis territoriaux. Mes camarades ont comparé ces éloges à ceux qui entourent Kaedran et Marrow. Nous pensons que vos exploits reposent sur un passif exceptionnel.
Il commentait ces rumeurs comme s'il ne venait pas de nous droguer et de nous enchaîner.
— Le classement laisse entendre que Casimir est votre membre le plus dangereux. Il occupe la cinquième place, alors que tu n'es que huitième. Nous avons donc d'abord pensé que le pouvoir venait de lui.
Après une courte pause, il revint tranquillement à moi.
— Seulement, depuis votre arrivée, c'est toi qui parles au nom de votre bande. Tu as corrigé Cameloth lorsqu'il a présenté Casimir comme votre chef, et aucun de tes compagnons ne t'a contredite. Même lui t'a laissé revendiquer cette place sans intervenir.
— Ça ne prouve rien, répliqua Milo.
— Non. Mais ça soulève une possibilité qui change tout.