Chapitre 96
Lorsque je me réveillai, rien dans la lumière ne permettait de savoir combien de temps s'était écoulé. Ma montre indiquait pourtant qu'une nouvelle journée avait commencé.
Incapable de rester couché à ruminer, je quittai la chambre avant que les autres membres de mon groupe ne se lèvent.
Le salon baignait dans un silence presque complet. Assis au pied d’un pilier de marbre, Côme avait la posture de quelqu’un qui attendait depuis si longtemps qu’il ne savait plus très bien pourquoi.
— Ah, Casimir. Tu n’as pas dormi longtemps.
— Pas autant que je l’aurais voulu.
Son habituel sourire en coin reparut.
— Les premières nuits sont souvent comme ça. Le soleil ne bouge pas, la lumière ne faiblit jamais… Ton corps finit par ne plus savoir quand il doit s’arrêter.
— Et toi, tu t’y es habitué ?
— Depuis longtemps. Je ne sais pas si c’est une bonne chose, à vrai dire, mais je me sens plus libre depuis que je ne planifie plus mes nuits.
Je jetai un regard aux fenêtres, toujours traversées par le même éclat doré.
— Oublier qu’on est prisonnier ne rend pas plus libre.
Côme accueillit ma réponse d’un léger haussement d’épaules, sans chercher à me contredire.
— C’est une façon de voir les choses. Mes camarades sont déjà sortis, au cas où tu les chercherais.
— Je vais plutôt avancer dans les quêtes. Préviens les autres quand ils se réveilleront.
— Je leur dirai. Mais… tu n’étais pas seul dans ta chambre ?
Je m’arrêtai, la main déjà posée sur la porte.
— Comment ça ? Non. Il n’y avait personne avec moi.
Côme resta un instant silencieux, comme si ma réponse ne correspondait pas à ce qu’il avait vu.
— Aria est restée un bon moment devant ta chambre à te regarder dormir. Ensuite, elle est entrée. J’ai pensé qu’elle t’avait rejoint.
Mon cœur manqua un battement.
Aria ?
Je tentai de remettre mes derniers souvenirs dans l’ordre, mais ils se dérobèrent presque aussitôt. La chambre. Le lit. La fatigue qui alourdissait mes paupières… puis le vide. Je ne me souvenais même pas d’avoir fermé les yeux.
Une inquiétude sourde remplaça peu à peu ma confusion. Aria n’était pas du genre à rester là sans raison. Encore moins à entrer dans ma chambre pendant mon sommeil sans m’en parler ensuite.
Qu’avait-elle fait là-dedans ? Et pourquoi ne m’avait-elle rien dit ?
Merde.
— Tu peux vérifier si elle est retournée dans la chambre de Névia ? demandai-je. Juste par précaution.
Côme me dévisagea quelques secondes. Mon changement d’attitude l’avait visiblement surpris, mais il eut le bon goût de ne pas poser de question.
— Ça roule.
Je quittai le bâtiment et consultai ma montre, autant pour m’occuper l’esprit que pour vérifier les quêtes. À peine l’écran allumé, une nouvelle liste apparut.
• QUÊTES — CÉLESTORIA : 0/ ? •
Rendre visite à la Divinité Auboriale et accepter sa requête.
Récupérer les fragments de plumes dispersés dans Célestoria : 0/30.
Accepter le duel de Dubios au Palais céleste.
— Je vais commencer par la troisième.
À ce moment-là... si une notion pareille avait encore un sens ici... Célestoria semblait presque assoupie. Peu d'habitants volaient entre les bâtiments et de longs silences s'étendaient sous les arches. La plupart des étals étaient encore fermés, laissant aux ruelles une ampleur que la foule nous avait empêchés de remarquer lors de notre arrivée.
Sous le même soleil, le monde paraissait simplement plus calme.
Je traversai une ruelle bordée de marbre et d'arbres, dont les branches s'étendaient au-dessus des façades, lorsqu'une silhouette se détacha de l'ombre d'une arche. C'était Névia. Dans la lumière blanche de Célestoria, elle paraissait plus frêle que la veille. Ses longs cheveux verts retombaient en vagues sombres autour d'elle, tandis que ses yeux cherchaient les miens avec une urgence que son expression neutre ne parvenait pas à dissimuler.
— Casimir… Tant mieux. Venez avec moi, s'il vous plaît, souffla-t-elle en refermant aussitôt ses doigts autour de mon bras.
Elle m'entraîna dans une venelle étroite, à l'écart des passants. Sa prise n'avait rien de brutal, mais ses doigts tremblaient.
— Névia, qu'est-ce qui se passe ?
Elle vérifia que personne ne nous avait suivis avant de relâcher mon bras.
— Ils ne sont pas ici, murmura-t-elle.
L'amertume contenue dans ces mots sembla la surprendre elle-même. Elle baissa les yeux, puis joignit ses mains devant elle comme si ce simple geste pouvait en dissimuler le tremblement.
— Pardon. Je sais que ça paraît étrange, et vous n’avez aucune raison de me croire.
— Vous n'avez aucune raison de me mentir non plus, répondis-je sans chercher à la presser.
Névia resta silencieuse quelques secondes avant de relever la tête. La peur affleurait sur son visage, mêlée à une honte plus difficile à comprendre.
— J’ai passé tout mon temps à vouloir leur ressembler, reprit-elle. Je voulais qu’ils me remarquent, qu’ils reconnaissent enfin ce que je savais faire… Je pensais que, si je devenais comme eux, je finirais par mériter ma place. Maintenant que je sais ce qu’ils cachent, j’ai honte d’avoir voulu leur ressembler.
Je ne répondis pas immédiatement. Elle ne cherchait pas seulement leur reconnaissance. Elle voulait savoir ce que ça faisait d’être quelqu’un qu’on ne pouvait pas ignorer.
— Les Archanges du Soleil n'ont jamais vaincu le Démon du Soleil, poursuivit-elle en abaissant encore la voix. Soléïge est toujours en vie. Ils ont conclu un pacte avec lui pour un objective égoïste et ouvrir le territoire.
Le nom me ramena aussitôt à la formulation prudente de Cameloth : ils avaient trouvé une autre manière d'ouvrir le passage.
— Quel genre de pacte ?
— Je l’ignore, admit Névia. Ils ne me disent pas tout. Je sais seulement qu’ils sont liés à lui et que, plus le temps passe, plus j’ai l’impression qu’ils deviennent malhonnêtes.
Elle vérifia de nouveau l’entrée de la venelle, comme si l’un d’eux pouvait surgir à tout instant.
— Si je reste avec eux, je finirai peut-être par devenir comme eux, ajouta-t-elle. Et je ne veux pas.
La suite resta un instant bloquée dans sa gorge. Ses mains se resserrèrent l’une contre l’autre avant qu’elle relève les yeux vers moi. Cette fois, elle ne cherchait même plus à dissimuler ce qu’elle ressentait.
— Hier, vous avez été très gentil avec moi… et Aria n’a pas hésité une seule seconde à prendre ma défense. Elle ne voulait même pas me laisser continuer à leur rendre tous ces services alors qu’on ne se connaît presque pas.
Sa voix avait changé. La peur était toujours là, mais autre chose perçait maintenant derrière : une admiration qu’elle n’avait jamais laissée paraître aussi franchement devant Aria.
— Eux vivent avec moi depuis des mois et j’ai l’impression que je ne compte pas vraiment. Ils savent très bien comment je suis, ils connaissent mes complexes… et ils s’en servent. Aria, elle, l’a compris presque immédiatement et elle a voulu m’en sortir.
Elle baissa brièvement les yeux.
— J’aimerais pouvoir être comme elle.
Je restai silencieux.
— Elle est sûre d’elle, elle dit ce qu’elle pense, elle prend les décisions sans craindre qu’on cesse de l’aimer pour ça… Moi, je n’arrive même pas à dire non sans me demander si je vais décevoir quelqu’un.
Cette fois, lorsqu’elle releva les yeux, quelque chose de presque envieux brillait dans son expression.
— Et j’aimerais me rapprocher de vous aussi. Je pourrais suivre ses directives comme vous le faites. Même la servir, si elle le voulait… ou me montrer soumise à son autorité comme vous… et aussi-
Oh là. Elle idéalisait déjà Aria à ce point ? Elle ne doit surtout pas lui dire ça, c’est un piège Névia, écoute-moi.
Attends ? Commença comme moi ? Je dois vite regagner tout mon aura.
— Attends, Név—
Elle inspira lentement, comme si elle craignait que son courage disparaisse avant d’avoir prononcé les derniers mots.
— Je voudrais rejoindre votre clan.