Chapitre 95
— Quelqu'un d'autre peut s'en charger cette fois.
Elle n'avait pas élevé la voix. Pourtant, le silence qui suivit suffit à faire perdre à Charly une partie de son assurance.
— Ce n'est pas grave, intervint Névia. J'ai l'habitude.
Cette réponse attira de nouveau l'attention d'Aria. Son regard s'attarda sur elle une seconde de trop, avant qu'elle ne se décale pour lui libérer une place près d'elle.
— Justement. Reste avec moi.
Névia finit par obéir, visiblement partagée entre la gêne et un soulagement qu'elle essayait de dissimuler.
Je reportai mon attention sur Charly. Il ne semblait pas avoir cherché à être cruel, et c’était peut-être ce qui me dérangeait le plus. Il avait parlé à Névia avec l’aisance de quelqu’un qui avait répété cette scène assez souvent pour ne plus y prêter attention.
— Elle était partie faire quoi ? demandai-je.
— Cameloth a perdu un objet rare ce matin, expliqua Ewen. On lui a demandé de le retrouver.
Aria tourna lentement la tête vers Cameloth.
— Tu ne savais pas où tu l’avais perdu ?
— Pas vraiment.
— Pourtant, tu étais mieux placé qu’elle pour le chercher.
Un sourire discret passa sur les lèvres des garçons, comme si la remarque confirmait une plaisanterie qu’eux seuls partageaient.
— C’est Névia qui a proposé de s’en charger, précisa Cameloth avec un haussement d’épaules.
Il prononça ces mots comme si cela suffisait à clore la discussion. Aria, elle, continua de l’observer quelques secondes. Elle ne répondit pas. Sa main vint seulement se poser sur le dossier du siège de Névia, dans un geste presque absent, mais suffisamment proche pour signaler qu'elle ne comptait plus la perdre de vue.
Cameloth nous désigna les fauteuils disposés autour du salon.
— Installez-vous. Vous pourrez nous raconter ce que vous avez vécu depuis votre arrivée.
Nous prîmes place dans cette pièce dont le confort invitait presque à baisser la garde. Presque.
Nous résumâmes notre parcours des derniers mois sans révéler les détails vraiment importants : les territoires traversés, les affrontements dont l’issue était déjà connue et quelques anecdotes sans conséquence. Nous gardâmes pour nous les fiches, les récompenses et les informations débloquées par les quêtes. Cameloth écoutait avec attention. Ses compagnons, eux, manifestaient un intérêt plus variable.
Ewen semblait surtout retenir les chiffres. Son attention se précisait chaque fois que nous évoquions une récompense ou un classement.
Aria, elle, gardait régulièrement un œil sur Névia.
— On ne se rend pas compte de ce que ça représente d’arriver à Célestoria après avoir traversé trois territoires en si peu de temps, commenta Côme.
— Je pensais plutôt que nous étions en retard, avouai-je.
Charly secoua la tête.
— La plupart des joueurs sont encore bloqués à leur point de départ. D'après les dernières informations qu'on a reçues, seuls cinq ennemis territoriaux avaient été vaincus.
— Cette annonce doit dater, fit remarquer Milo. Depuis, nous avons éliminé Claudius, et Amphithéon a également été libéré.
Cameloth eut un sourire embarrassé.
— Avec ce jour qui ne finit jamais, on perd complètement la notion du temps. Sans vous, nous n’aurions même pas réalisé que plusieurs mois s’étaient écoulés.
Aria l’observa, incrédule.
— À ce point-là ?
— Imagine un ciel qui ne change jamais, répondit-il. Au bout d’un moment, les journées n’ont plus vraiment de début ni de fin. On dort quand la fatigue nous rattrape, on mange quand on a faim… puis tous les moments finissent par se confondre.
— Et ça ne vous inquiète pas ? demanda Milo.
Cameloth se laissa aller contre le dossier de son siège.
— Au début, si. Puis on s’y habitue. C’est même reposant, d’une certaine manière. Plus d’horaires, plus d’urgence, plus de compte à rebours.
Silas, qui examinait jusque-là les objets disposés dans le salon, s’en détourna lentement.
— C’est justement quand on arrête de compter qu’on commence à perdre.
Un bref silence suivit. Le sourire de Cameloth demeura, mais il ne trouva rien à répondre.
Névia avait disparu sans que je remarque à quel moment. Elle avait dû profiter de la conversation pour quitter discrètement la pièce, sans que personne songe à la retenir.
Névia reparut quelques minutes plus tard avec un large plateau chargé de petit part de gâteaux, de légumes qui ne me dise rien et d’une carafe d’eau. Elle disposa le tout au centre de la table avec la précision de quelqu’un qui avait répété ces gestes trop souvent.
Puis elle resta debout, légèrement en retrait, comme si aucune des places libres ne lui était destinée.
Aria posa la main sur le dossier de la chaise voisine et commença à la tirer. Avant qu’elle n’aille plus loin, je poussai du pied celle qui se trouvait près de moi, jusqu’à Névia.
— Assieds-toi avec nous.
Elle considéra la chaise, puis releva vers moi un regard déconcerté.
— Je peux rester à côté. Ça ne me dérange pas.
— S’il te plait, répondis-je simplement.
Névia hésita encore avant de prendre place. Lorsque je relevai les yeux, Aria me regardait. Sa main reposait toujours sur le dossier de la chaise qu'elle s'apprêtait à tirer pour elle.
Quelque chose s'adoucit dans son expression. Nos regards restèrent accrochés une seconde de plus que les fois précédentes, comme si ce simple geste venait de réduire légèrement la distance entre nous.
— Bon… et les quêtes de Célestoria ? lança soudain Milo. Vous les avez toutes accomplies ?
Son empressement à changer de sujet était évident, mais personne ne le releva.
— Toutes, confirma Cameloth.
— Alors vous avez dû recevoir l'encyclopédie, fit Aria. Gondovald en a obtenu une après avoir terminé les quêtes d'Aubecour.
— Quelle encyclopédie ? demanda Côme, dont le sourire venait de s’effacer.
— Une récompense qui rassemble des informations sur les passifs, précisa-t-elle. Vous n'avez rien reçu de ce genre ?
Une hésitation circula entre les membres des Archanges du Soleil avant que Cameloth ne réponde :
— Non. Rien du tout.
— Étrange, commenta Milo avec légèreté. Les récompenses doivent varier selon les territoires.
Névia, installée près de nous, laissa échapper un petit soupir rêveur.
— Ce Gondovald en a de la chance. J'aimerais bien obtenir quelque chose d'unique, moi aussi.
Elle avait parlé avec le naturel d’une pensée échappée par accident. Pourtant, juste avant, son attention avait glissé vers le collier de Silas.
Milo rebondit aussitôt sur la seule information qui pouvait encore nous être utile.
— Puisque vous avez terminé les quêtes d’ici, vous pourriez peut-être nous transmettre les informations qu’elles vous ont débloquées. On ferait pareil avec les nôtres. Comme ça, tout le monde y gagne.
Son ton était parfaitement naturel ; il donnait seulement l’impression de poursuivre la conversation là où elle pouvait encore nous apporter quelque chose de concret.
Cameloth leva une main pour l'arrêter.
— Mauvaise idée. Les informations obtenues grâce aux quêtes ont un prix lorsqu'elles passent d'un clan à un autre.
— Quel genre de prix ? demandai-je.
Ewen se chargea de répondre, visiblement amusé par notre ignorance.
— Le système ne taxe pas les anecdotes ni ce que vous avez découvert par vous-mêmes, expliqua Ewen. En revanche, dès qu’une information officiellement déverrouillée dans le Journal passe d’un clan à un autre, des pièces sont prélevées à celui qui la transmet. Plus elle est importante, plus ça coûte cher.
Silas perdit aussitôt son sourire.
— Milo, ne propose plus jamais de partager quoi que ce soit, sinon le prochain partage se fera à tes dépens.
— Et si quelqu'un n'a pas assez de pièces ? demanda tout de même Milo.
— Il est endetté, expliqua Ewen. Tant que son solde reste négatif, toutes ses récompenses servent à combler la dette.
Aria laissa échapper un souffle contrarié.
— C'est vraiment de la merde.
Silas promena sur nous un regard menaçant, à mi-chemin entre la plaisanterie et l'avertissement.
— Le premier qui nous endette, je le découpe et je revends les morceaux au marché noir. Avec un peu de chance, vous couvrirez les intérêts.
Quelques rires nerveux lui répondirent, sans parvenir à alléger l'atmosphère. Je préférai changer de sujet.
— Et le Démon du Soleil ? demandai-je. Vous l'avez affronté ?
— Le combattre n’était pas nécessaire, répondit Cameloth avec un naturel un peu trop rapide. À côté de lui, Ewen tourna brusquement la tête. L’avertissement contenu dans son regard suffit à figer son sourire.
— Cameloth… souffla-t-il, assez bas pour que son prénom ressemble moins à une interruption qu'à une mise en garde.
— Disons seulement que nous avons trouvé une autre manière d'ouvrir le passage, reprit Cameloth après une courte hésitation. Je ne peux pas vous en dire davantage.
Milo conserva une expression parfaitement neutre, mais son attention s'attarda une fraction de seconde sur Cameloth.
— Une autre manière ? reprit-il. Le garde nous a pourtant parlé de la défaite du Démon du Soleil.
— Les détails apportent peu, répondit Cameloth en s’adossant à son fauteuil. Le résultat reste le même : le portail est ouvert. La vérité appartient aux Archanges du Soleil.
L'encyclopédie qu'ils n'avaient pas reçue. Un ennemi territorial toujours en vie. Un portail pourtant ouvert. Cameloth nous cachait forcément une partie de ce qui s'était produit ici.
Les pièces ne s'emboîtaient pas encore, mais elles appartenaient forcément au même puzzle.
Nous avions fini de manger depuis un moment lorsque les Archanges du Soleil nous expliquèrent leur manière de vivre à Célestoria. Sans nuit pour marquer la fin des journées, ils dormaient lorsque la fatigue venait et mangeaient lorsqu'ils en ressentaient le besoin. Le temps n'était plus une contrainte, seulement une impression.
De notre côté, nous étions encore habitués au rythme des voyages, aux portails et aux nuits passées à écouter les bruits d’un territoire inconnu. Malgré la lumière permanente, la fatigue finit donc par nous conduire dans les chambres qu’on nous avait prêtées.
Allongé sous un plafond voûté couvert de mosaïques représentant des figures ailées, je contemplai cette lumière de milieu de journée qui ne faiblissait jamais.
Ce n'était pourtant pas elle qui m'empêchait de dormir.
Depuis plusieurs nuits, Aria n'était plus à mes côtés. J'avais cru que dormir seul me rendrait simplement l'espace que je connaissais avant elle. Au lieu de ça, chaque mouvement me rappelait l'endroit où sa chaleur aurait dû se trouver. Et ses dernières paroles revinrent me trouver.
Je pensais que c'était notre manière à nous de dire les choses. Apparemment, j'étais la seule à le croire.
Je regrettais moins ce que j'avais dit que tout ce que je lui avais laissé croire.
Le sommeil finit malgré tout par m'emporter.