Chapitre 94
Milo réagit aussitôt.
— Le garde à l'entrée nous en a parlé. Il nous a surtout interdit de prétendre l'avoir découverte.
Cameloth laissa échapper un rire bref.
— Un conseil raisonnable. Nous avons fouillé la cité pendant centaines d’heures sans trouver la moindre trace de son entrée.
— Qu'est-ce qu'elle contient ? demandai-je.
— Tout le savoir de ce monde : son histoire, ses peuples, ses cultures, ses territoires… jusqu’aux personnes qui y ont laissé leur marque. Une seule personne a écrit tous ces livres il y a un siècle.
Son sourire s’élargit devant notre étonnement.
— C’est fantastique.
Je levai les yeux vers les étagères chargées d’ouvrages. L’idée qu’une vie entière puisse être conservée entre ces murs avait quelque chose de vertigineux.
— Ça doit être fascinant de pouvoir tout connaître.
— Tu n'imagines même pas. Plus besoin de quêtes ni de combats inutiles. Nous saurions où aller, qui éviter et ce que cache réellement ce monde.
Il désigna les hauteurs de la cité.
— Malheureusement, seule la dirigeante de Célestoria, une divinité, connaît son emplacement exact.
— Alors comment vous comptez la trouver ? demanda Milo.
— Par élimination. Nous quadrillons chaque quartier, rue après rue. Seulement, Célestoria est immense... et certaines voies semblent changer de place d'un jour à l'autre.
Aria leva les yeux vers les façades serrées autour de nous. Toutes se ressemblaient assez pour qu’on puisse facilement s’y perdre ; fenêtres étroites, murs clairs et enseignes suspendues au-dessus de portes identiques.
— Les rues peuvent vraiment se déplacer ?
Cameloth suivit son regard et secoua la tête.
— Pas les rues. C’est la bibliothèque qui change de refuge. Elle apparaît à l’intérieur d’un bâtiment choisi au hasard, puis disparaît quelque temps plus tard pour se cacher ailleurs.
Il contempla les maisons qui se succédaient devant nous et laissa échapper un long soupir.
— Autant dire que la chercher est épuisant. On peut passer devant dix fois sans savoir qu’elle se trouve juste derrière une porte.
Aria ralentit, moins fascinée par cette idée qu’elle ne l’avait d’abord paru.
— Même si vous la trouvez, vous devrez bien repartir un jour. À moins que vous ne comptiez rester ici jusqu’à la fin.
Cameloth continua d’avancer, mais son pas perdit un peu de sa légèreté. Son sourire demeura, comme figé par l’habitude, tandis qu’il prenait le temps de répondre.
— Cette vie nous convient. Mon groupe et moi en avons parlé… et nous avons choisi de rester.
Il ne précisa pas ce que ce choix impliquait. Avant que le silence ne s’installe, il pivota vers nous, comme décidé à laisser le sujet derrière lui.
— Que diriez-vous de rencontrer les autres Archanges du Soleil ? Ce serait agréable de discuter entre clans. Vous avez sans doute découvert des territoires dont nous ignorons encore tout.
— Ça me va, répondis-je.
Silas acquiesça en observant les demeures qui bordaient la rue.
— Et si votre logement est à la hauteur du reste de la ville, je suis curieux de le voir.
— Tu ne seras pas déçu.
Cameloth reprit la marche d’un pas tranquille. Il n’avait pas menti.
Dès l’entrée, le bâtiment affichait un luxe presque irréel. Un marbre blanc veiné de rose recouvrait le sol et renvoyait la lumière jusque sur les murs. Les meubles, sculptés avec une précision minutieuse, semblaient être l’œuvre d’artisans qui n’avaient jamais eu à se soucier du temps. Même l’air différait de celui de la rue : plus frais, légèrement parfumé, chargé d’une douceur que je ne parvenais pas à identifier.
Silas ralentit dès le seuil. Son regard parcourut les murs, les meubles et les objets disposés dans la pièce avec une attention qui tenait moins de l’admiration que de l’estimation.
— Vous avez vraiment payé pour vivre ici ?
— Non, répondit Cameloth. La garde nous l’a offert.
— Offert ? demanda-t-il en se tournant vers lui.
— Oui, en échange de quelques services.
— Quel genre de services ?
— Des quêtes, surtout. Nous avons aidé certains habitants. Rien d’extraordinaire.
Silas hocha lentement la tête avant de reporter son attention sur le salon. Il ne contemplait déjà plus les lieux de la même manière. À Célestoria, rendre service aux bonnes personnes pouvait manifestement rapporter bien davantage que quelques pièces.
Quatre personnes nous attendaient au fond de la pièce. Cameloth nous conduisit jusqu’à elles et les présenta tour à tour.
— Ewen, Charly, Côme… et Névia.
Sous la capuche de son manteau bleu nuit, Ewen nous accueillit sans chercher à dissimuler sa méfiance. Sa tenue noire, soulignée de quelques détails de bronze, renforçait encore la dureté de son allure. À côté de lui, Charly paraissait plus souple. Son long manteau beige, ouvert sur une chemise vert sombre, accompagné d’une boucle d’oreille près de ses cheveux blonds. Côme un peu plus imposant se tenait légèrement en retrait. Ses cheveux blond cendré, coupés très court, contrastaient avec sa peau brune ; des gants noirs complétaient son manteau gris, et un sourire discret flottait sur ses lèvres.
Névia se distinguait plus encore que les autres. Ses longs cheveux vert sapin ondulaient bien au-delà de sa taille et encadraient une robe blanche à la coupe légère. À son poignet brillait une montre de la même couleur, c’est bien la première que je voyais une couleur différente. Jusqu’ici, toutes avaient été noires, y compris celles de ses compagnons. Avec ses yeux violets, cette blancheur lui donnait une élégance presque irréelle. Si Aria n’avait pas déjà occupé mes pensées, Névia aurait sans doute pris sa place.
Elle nous salua d’un sourire délicat, puis son regard se mit aussitôt à circuler entre nous. Il glissa sur nos vêtements, s’attarda sur nos montres, mais revenait toujours à la manière dont nous nous tenions les uns près des autres. Contrairement à Silas, elle ne cherchait pas à évaluer ce que nous possédions. C’était notre groupe qu’elle observait, comme si elle tentait d’en comprendre l’équilibre.
— Cameloth, qui sont-ils ? demanda Charly.
— Le clan sans nom.
— Tu plaisantes ? Exclama Ewen en se redressant.
Cameloth nous présenta d’un geste.
— Casimir, leur chef. Puis Aria, Silas et Milo.
— Non, non, rectifia aussitôt Aria. La cheffe, c’est moi. Je dirige le clan… et les garçons. Ils sont tous sous ma responsabilité.
— En résumé, Casimir a donné le blason à madame et maintenant, on doit subir sa tyrannie, traduisit Milo. Dis-lui qu’il doit reprendre ses responsabilités. On souffre, nous.
Le regard d’Aria effleura le mien.
— Ne lui en demande pas trop. Monsieur a déjà assez de mal à comprendre certaines choses. Je vais plutôt le laisser méditer là-dessus.
Elle se tourna presque aussitôt vers Cameloth, comme si la remarque ne m’avait pas été destinée. Je baissé les yeux.
Le message, lui, était parfaitement passé. Je n’allais pas lui répondre. Cela aurait presque trahi ce qui existait entre nous. Dans cette tension particulière, mon silence restait sans doute la meilleure manière de lui présenter mes excuses : ne pas discuter, lui laisser l’ascendant et accepter qu’elle ait gagné ce point-là.
À la légère satisfaction qui passa sur son visage, elle sembla parfaitement comprendre mon choix. Lorsque je relevai les yeux, je surpris Névia en train de m’observer, la tête légèrement penchée, comme si elle cherchait encore à comprendre ce qui venait de se passer. Son regard passa brièvement d’Aria à moi. Elle n’avait probablement pas saisi le sens de notre échange, mais notre dynamique semblait malgré tout avoir retenu son attention.
Lorsqu’elle croisa finalement mon regard, un petit sourire discret étira ses lèvres, comme si mon silence venait de lui donner la dernière pièce qui lui manquait. Je lui rendis son sourire.
— Bonjour, lança Silas avec une politesse presque irréprochable.
— Bienvenue chez nous, répondit Côme.
Névia n’écoutait déjà plus. Son attention s’était portée sur nos montres.
— Alors, c’est vraiment vous…
Son regard s’arrêta un instant une nouvelle fois sur moi, puis glissa vers Aria, dont l’assurance suffisait à imposer naturellement la place qu’elle occupait au sein du groupe.
— Deux d’entre vous figurent déjà dans le classement général, et votre clan est déjà si connu… Ça doit être agréable de trouver sa place aussi vite.
Son sourire reparut, mais son admiration me parut étrangement douloureuse. Son attention passa de l’un à l’autre, s’attardant sur ce qui nous distinguait, comme si elle cherchait malgré elle ce que nous possédions et qui lui manquait encore.
Cameloth l'observa quelques secondes.
— Tu as déjà terminé ce que je t'avais demandé ?
— Oui. Personne ne m'a remarquée.
Elle tenta de répondre avec détachement, mais son sourire perdit un peu de sa douceur.
— Dommage. J’espérais que, cette fois, quelqu’un remarquerait les efforts que j’avais faits.
Charly se tourna vers Névia avec un naturel déconcertant, comme si la suite allait de soi.
— Tu peux aller chercher le repas ?
Elle était déjà debout avant même qu’il ait fini sa phrase.
— Oui, bien sûr.
— Merci. Tu es la meilleure pour ce genre de choses.
Névia lui répondit par un petit sourire avant de quitter la pièce. Sa docilité avait quelque chose de trop empressé pour paraître tout à fait naturel.
Aria suivit l'échange sans rien dire. Seul son visage s'était légèrement fermé. Lorsque Névia passa près d'elle, sa voix l'arrêta.
— Nous somme pas pressé. Assieds-toi cinq minutes.
Névia hésita, surprise par le ton qui ne laissait pourtant aucune place à la discussion.
— Mais le repas...
— Assis je t’ai dit.
Aria regarda ensuite Charly.