Chapitre 93
Il nous accueillit avec le calme de quelqu'un qui avait vu défiler assez d'étrangers pour ne plus s'étonner de rien.
— Voyageurs, déclara-t-il en nous barrant le passage d'une aile à demi déployée, indiquez le territoire d'où vous venez.
— Aubecour, répondis-je.
Le garde ne bougea pas. Aria comprit avant moi ce qu'il attendait et sortit de sa poche le médaillon remis par Romulus. L'emblème royal capta la lumière lorsqu'elle le lui présenta. L'homme ailé l'examina sans chercher à le prendre, puis replia son aile contre son dos.
— L'insigne d'Aubecour, reconnut-il. Votre cité vous a donc accordé son soutien. Depuis que le Démon du Soleil a été déclaré vaincu, les voyageurs recommandés par un territoire libéré peuvent recevoir la bénédiction de notre déesse.
Une pause presque imperceptible avait précédé le mot « vaincu ». Elle fut trop brève pour que je sache si elle traduisait un doute ou seulement la prudence d'un soldat récitant une formule officielle.
— À quoi servez-vous si un simple médaillon suffit ? murmura Aria, assez bas pour que je sois probablement le seul à l'entendre.
Le regard du garde glissa pourtant vers elle.
— À arrêter ceux qui ne sont pas digne de confiance, répondit-il sans se départir de son calme, et à rappeler aux visiteurs que les lois de Célestoria s'appliquent à tous, quel que soit le territoire qui les recommande.
— Quelles lois ? demanda Milo. Nous avons eu assez des lois je crois.
— N'entrez pas dans les zones sacrées sans y avoir été invités. Ne vous en prenez pas aux habitants. Et ne prétendez jamais avoir découvert la Bibliothèque Universelle sans pouvoir le prouver.
— Pourquoi celle-là en particulier ? demandai-je.
Le garde marqua une légère hésitation.
Chapitre 102 — Lumière sur l’inconnu
— Parce que ce genre de déclaration attire des choses que vous ne souhaitez pas rencontrer. Je n'en dirai pas davantage.
Milo entrouvrit la bouche, mais je posai une main sur son épaule avant que la question qui lui brûlait déjà les lèvres ne sorte.
— Compris. Une humaine nommée Eriska se trouvait ici récemment. Vous la connaissez ?
— L’étrangère aux cheveux écarlates ? Oui. Elle a participé au raid mené il y a quelque temps. Ses compagnons sont toujours dans la cité.
— Ils ne sont pas repartis ?
— Non. Cinq étrangers ont choisi de rester après la libération de Célestoria.
Il n'ajouta rien et reprit sa posture devant l'entrée.
— Merci pour les renseignements, lança Milo. On va visiter.
Le garde s'écarta enfin, et nous pénétrâmes dans les premières ruelles.
Ce qui me frappa d’abord fut le bruit, ou plutôt la manière dont il remplissait l’espace. Dans les villes que nous avions traversées, les voix, les pas et l’agitation des marchés restaient concentrés au niveau du sol. À Célestoria, tout venait d’en haut autant que d’autour de nous.
Des conversations s'échangeaient depuis des balcons suspendus. Des rires descendaient des étages supérieurs, mêlés au bruissement régulier des ailes qui passaient au-dessus de nos têtes.
— On dirait une ville construite sur plusieurs niveaux, souffla Milo. Sauf qu’ils n’ont pas besoin d’escaliers pour passer de l’un à l’autre.
— C'est généralement l'intérêt d'avoir des ailes, répondit Silas.
Un enfant d'une dizaine d'années surgit alors d'une fenêtre. Ses ailes, encore trop petites et maladroites, battirent avec l'énergie désordonnée d'un oisillon apprenant à voler. Il descendit en piqué, rasa notre groupe de quelques centimètres, puis manqua de s'écraser devant nous.
L’enfant nous détailla longuement, le regard passant de nos épaules à nos dos. Sa bouche s’entrouvrit lorsqu’il comprit enfin ce qui le troublait.
— Vous n’avez pas d’ailes.
Silas baissa les yeux sur lui, puis jeta un coup d’œil derrière son épaule, comme pour s’assurer qu’il ne les avait pas égarées en chemin.
— C’est considéré comme une insulte, chez vous ?
L’enfant ignora la remarque. Il fit quelques pas autour de nous, toujours à la recherche d’une paire d’ailes dissimulée sous nos vêtements.
— Mais alors, comment vous faites pour voler ?
— On ne vole pas, répondit Milo, amusé par son sérieux.
Il laissa passer un silence avant de désigner Silas d’un mouvement du menton.
— Enfin… lui, si. Souvent.
L’enfant mit quelques secondes à assimiler cette idée manifestement absurde, puis haussa les épaules. Il repartit en courant vers une ruelle voisine, ses petites ailes battant dans son dos comme si elles cherchaient malgré tout à l’arracher au sol.
Un rire bref échappa à Aria. Elle le retint presque aussitôt, mais le son suffit à attirer mon attention. Je résistai à l'envie de me tourner vers elle et continuai d'avancer.
Les rues de Célestoria ne suivaient aucun plan que je puisse comprendre. Elles s’enroulaient entre les bâtiments en courbes et en spirales, se divisaient autour de jardins intérieurs ou s’interrompaient brusquement au bord du vide. On finissait presque par oublier l’abîme sous la cité, jusqu’à ce qu’un détour nous place de nouveau face à lui, sans autre protection qu’une étroite bordure de pierre.
Milo ralentit devant l'une de ces ouvertures.
— Ils font exprès de laisser des vues pareilles ?
— Pour eux, ce doit être l'équivalent d'une fenêtre, répondis-je. Pour nous...
— C'est surtout vertigineux, acheva Aria.
Sa voix venait de ma droite. Elle marchait toujours près de moi, mais jamais assez près pour que nos épaules risquent de se frôler. Cet espace minuscule entre nous me paraissait plus visible que le gouffre.
Plus loin, des cascades jaillissaient de points invisibles au-dessus des bâtiments. L'eau tombait librement entre les arches avant de rejoindre des canaux creusés dans la pierre, comme si elle avait toujours fait partie de l'architecture.
D’immenses arbres poussaient au milieu des constructions, leurs racines enroulées autour des colonnes et leurs branches dépassant les toits. Leurs feuilles n’avaient pas l’or terne de l’automne, mais l’éclat presque métallique d’un métal précieux. Sous la lumière immobile du ciel artificiel, leurs reflets glissaient sur les façades et donnaient l’impression que la cité entière respirait.
Après un long moment de marche, Milo laissa échapper un souffle.
— C'est gigantesque. On avance depuis un moment et j'ai l'impression de n'avoir encore rien vu.
— Ça change de ce qu'on a connu jusqu'ici, admit Silas. J'essaie de retenir chaque détail.
Milo se pencha au-dessus de l’étal, attiré par les fioles alignées devant la marchande. Dans chacune d’elles, une lueur pâle palpitait doucement, comme une flamme prisonnière du verre.
— Qu’est-ce que c’est ?
La marchande poursuivit son rangement, habituée à voir les étrangers s’étonner de ses marchandises.
— De la lumière conservée. Elle nous servira lorsque la nuit fera son grand retour.
Milo observa de plus près les reflets mouvants qui glissaient sur les parois des fioles.
— Comme à chaque fin de journée ?
La main de la marchande se figea au-dessus de l’étal. Lorsqu’elle releva les yeux vers lui, toute patience avait disparu de son visage.
— Non. Jamais.
Elle répondit sans la moindre nostalgie, puis reprit la disposition de ses sphères, indiquant que la conversation était terminée.
Milo resta quelques secondes devant l'étal avant de nous rejoindre, l'air de quelqu'un qui venait d'ajouter une nouvelle énigme à une liste déjà trop longue.
Nous poursuivîmes notre chemin. Le soleil n'avait pas bougé depuis notre arrivée. Il restait suspendu au même endroit, projetant sur la ville une lumière trop constante pour être naturelle.
— C'est étrange, murmura Aria. Nous sommes partis d'Aubecour en fin d'après-midi, mais ici, rien n'annonce la nuit.
— C'est normal, répondit une voix derrière nous. À Célestoria, le jour est éternel.
Nous nous retournâmes vers un homme aux cheveux bleus, de la couleur de la lazurite, qui se tenait à quelques pas. Son costume trois-pièces bleu nuit contrastait avec la clarté de la cité. La montre fixée à son poignet était identique aux nôtres, et il nous accueillait avec un sourire tranquille.
— Un joueur, je suppose, murmura Silas.
— Cameloth. Je fais partie des Archanges du Soleil.
— Un clan ? demandai-je. C'est le premier que nous rencontrons depuis notre arrivée.
— Il n'en existe que cinq pour le moment.
Milo se rapprocha, immédiatement intéressé.
— Tu connais les quatre autres ?
— Les Égarés d'Astra comptent six membres. Lockness en ont quatre, et les Chasseurs territoriaux, trois. Mais le groupe le plus connu reste celui des quatre joueurs qui n'ont toujours pas choisi de nom.
Le nombre me laissa une impression étrange.
Quatre. Pendant une seconde, il me sembla que Cameloth oubliait quelqu’un. Je cherchai qui, sans rien trouver. Nous étions bien quatre sur cette route. La sensation disparut avant que j’aie le temps de m’y attarder.
— Dans ce cas, enchanté. Casimir.
— Casimir Ashford ? répéta Cameloth, dont l’attention se porta aussitôt sur moi. Celui du clan sans nom ?
Un même soupir parcourut notre groupe, mais Milo prit tout de même la peine de lui répondre avec une patience admirable :
— C’est bien lui, et c’est nous, le fameux clan sans nom.
— Exactement, ajouta Aria avec un sourire fier.
Elle semblait presque heureuse de me présenter ainsi. Pourtant, son sourire s'effaça dès qu'elle s'en rendit compte, comme si elle venait de laisser échapper quelque chose qu'elle préférait encore cacher.
Cameloth, lui, n'avait rien remarqué.
— Sérieusement ? C'est incroyable ! Vous venez de Noctis ou d'Aubecour ?
— D'Aubecour.
Il acquiesça, visiblement ravi. Son enthousiasme paraissait assez naturel pour que je ne cherche pas à y voir autre chose.
— Vous arrivez au bon moment. Je m’ennuie à mourir depuis le départ d’Eriska. Ça vous dérange si je vous accompagne un peu ?
Il se joignit à nous sans attendre longtemps notre réponse. Dans les rues de Célestoria, il parlait avec l'aisance de quelqu'un qui n'avait pas trouvé de nouveaux interlocuteurs depuis plusieurs jours.
— Vous avez traversé combien de territoires avant d'arriver ici ?
— Trois avant celui-ci, répondis-je. Champi-Brume, Argemira et Aubecour.
— Trois territoires avant d’atteindre Célestoria ? répéta-t-il, impressionné. Nous, nous sommes restés ici. On voulait trouver la Bibliothèque Universelle avant de repartir.