Chapitre 92
Dix ans plus tard, sur la route entre Aubecour et Célestoria, ce besoin de garder quelque chose rien qu’à lui ne l’avait toujours pas quitté.
— Silas, regarde devant toi.
Il sursauta et se décala juste à temps pour éviter une borne de pierre près du bord.
— Mince… Je ne l’avais pas vue.
J’examinai les environs. Nous avions franchi le portail depuis plusieurs minutes, pourtant Célestoria demeurait invisible. Le chemin s’enfonçait dans une brume fraîche traversée de reflets dorés dont je ne distinguais pas l’origine.
— On aurait dû interroger Eriska avant de partir, souffla Milo. Elle venait de Célestoria. Elle aurait pu nous dire à quoi nous attendre.
— C'est vrai, répondit Aria.
Elle répondit sans tourner la tête vers moi. La distance installée depuis notre dispute n'avait pas diminué pendant le trajet. Aucun de nous ne l'avait réellement choisie, mais chaque tentative pour nous rapprocher semblait raviver ce qui était resté en suspens. Je regrettais encore les paroles échangées durant notre querelle, et sa seule présence à quelques pas de moi suffisait à me serrer la poitrine.
Silas plissa les yeux vers la route, avant de se pencher légèrement pour mieux voir au loin.
— Si Eriska a pu rejoindre le Point A, ça signifie que le passage opposé est déjà ouvert, non ?
— Probablement. Nous ne devrions donc pas avoir à affronter l’ennemi de Célestoria.
Tout en marchant, j’ouvris le journal sur ma montre et parcourus les dernières informations.
— Ça fera bientôt cinq mois que nous sommes dans le Bloc. D’autres territoires ont sûrement été libérés depuis, comme Amphithéon.
— Et puis, avec ton passif de combat, ajouta Milo, on pourrait presque parler de triche.
Je refermai l’onglet du pouce.
— Je n’aime pas compter dessus, mais il faut reconnaître que nous avons eu de la chance.
Silas s’immobilisa en travers du chemin, nous obligeant à faire de même.
— La chance, tu peux te la mettre où je pense.
Il brandit sa montre devant nous, avec la même indignation qu’à notre départ d’Aubecour.
— Mon passif s’appelle La Roulette. Soit il double mes gains, soit je ne reçois rien et il triple ceux des membres de mon clan concernés. Alors, devinez qui n’a pas touché une seule pièce pendant que vous en gagniez trois cents chacun ?
Milo prit un air pensif.
— Toi ?
— Évidemment que c’est moi !
Silas repartit devant nous en marmonnant quelque chose contre l’injustice du système, l’abolition de l’esclavage et l’inégalité des parts de salaire. Milo attendit qu’il ait pris un peu d’avance avant de se tourner vers moi.
La récompense d'Aubecour avait enfin déclenché la révélation de son passif. Contrairement au mien, classé dans la catégorie Combat, La Roulette appartenait au type Soutien : elle agissait sur les gains du groupe plutôt que sur les capacités physiques de Silas.
Pendant les jours qui avaient précédé notre départ, Gondovald nous avait résumé à voix haute ce que son encyclopédie disait des passifs, sans jamais nous montrer sa montre. Tous étaient répartis en différentes catégories. Celui de Kellan semblait relever du type Don, tandis que le pouvoir des jumelles, capable d’agir sur l’esprit, appartenait à la catégorie Psychique.
Cette classification ne révélait pas leurs conditions exactes, mais elle donnait au moins une idée de la fonction que chaque passif était censé remplir. Il existait six catégories de passifs.
— Je n'ai pas affronté l'ennemi parasité, mais entre Claudius et les deux golems, lequel était le plus dangereux ? demanda Milo.
Je pris quelques secondes pour y réfléchir.
— Claudius, et de très loin : il était intouchable, contrairement aux golems.
— Les golems n'étaient pas simples non plus, ajouta Aria. Surtout Émerolyth.
Sa voix resta neutre. Elle continua d’observer la route.
— Albert était surtout dangereux parce que le moindre contact risquait de transmettre l'infection, poursuivit-elle. Et c'était la première fois que nous combattions ensemble. Sans Bikao, même quelques jours d'entraînement n'auraient sans doute pas suffi.
— Vous aviez pourtant fait fabriquer une arme avec le minerai reçu à Champi-Brume, remarqua Milo. Je ne vous ai jamais vus l'utiliser.
— La dague forgée avec le minerai des ceps était trop courte et le poison n’avais aucun effet contre les golems de pierre, expliquai-je. Il nous fallait quelque chose de plus lourd et résistent pour endommager leur corps.
Ma main effleura ma montre. L'arme empoisonnée y demeurait depuis notre départ d'Argemira.
— À Aubecour, je l’ai laissée rangée. Nous affrontions surtout des habitants, et sa lame aurait pu les tuer au moindre contact. Taron m’avait confié une arme plus adaptée. Je devrais malgré tout apprendre à utiliser la dague lorsque la situation le permettra.
À la mention des armes, Silas se rapprocha avec un intérêt grandissant.
— Avec tout l'argent reçu, il faudrait surtout refaire notre réserve d'armes et d'objets.
Aria lui adressa un sourire sans chaleur.
— Avec tes cinq mille pièces et tout ce que tu as vendu avant de garder les bénéfices pour toi, tu devrais avoir l'embarras du choix.
— J'utiliserai les fonds du clan, répondit-il avec le plus grand naturel.
— Dans tes rêves, Silas.
Milo marchait entre Aria et moi. Après quelques coups d'œil de l'un à l'autre, il ne comprit manifestement qu’aucun de nous ne comptait s'adresser directement la parole. Il finit par accélérer légèrement et se concentra sur la route, renonçant à intervenir.
— Regardez là-bas ! s'exclama soudain Milo en pointant l'horizon. C'est Célestoria ?
Nous étions dans le ciel.
Pourtant, ce ne fut pas la cité qui m'arrêta d'abord. En contrebas, il n'y avait rien. Aucun sol, aucune vallée, seulement un abîme couvert d'une brume si profonde qu'elle semblait ne jamais devoir prendre fin.
Un pont de pierre blanche reliait le chemin à une immense masse rocheuse suspendue dans les airs. Il s'étirait sur une distance difficile à estimer, trop long pour que j'en distingue clairement l'autre extrémité. Quelques murets bordaient le passage, mais ils paraissaient dérisoires face au vide. De la pierre, de l'air et, sous nos pieds, l'absence de tout.
— On doit traverser ça ? murmura Milo, beaucoup moins assuré qu'à l'ordinaire.
— Apparemment.
Silas s'avança jusqu'au bord et contempla l'abîme sans rien laisser paraître. Son silence dura suffisamment longtemps pour le trahir.
— C'est hallucinant... J'ai l'impression de rêver.
Au loin, Célestoria se dressait sur sa roche flottante, baignée d'une lumière blanche et dorée. Des bâtiments élancés s'élevaient au-dessus des nuages, si vastes et si nets qu'ils semblaient avoir été dessinés directement dans le ciel.
— Si on m'avait dit qu'un endroit pareil existait, je ne l'aurais jamais cru, murmura Aria.
Elle se tenait à ma gauche, à un seul pas de moi. Je ne me tournai pas vers elle, mais sa voix portait la même fascination que celle qui m'empêchait de détourner les yeux.
Pendant un instant, la distance entre nous parut moins lourde.
Une brise tiède parcourut le pont. Elle n'avait rien du vent glacial que nous avions senti tout le long du chemin.
— La température est parfaite, remarqua Milo. On devrait pourtant mourir de froid à cette altitude.
La chaleur qui caressait ma peau semblait provenir de partout à la fois. Même le soleil avait quelque chose d'étrange : trop fixe, trop régulier pour être naturel.
— Il vous paraît faux, à vous aussi ?
— Nous sommes toujours dans un cube, répondit Milo. Cet endroit doit simuler l'extérieur : la lumière, le vent, la température... probablement même le ciel.
Une nouvelle bourrasque passa sur nous, assez réelle pour soulever nos vêtements et faire danser les cheveux d'Aria.
— Pourtant, on le ressent vraiment, murmura-t-elle. L'air, la chaleur, le vent... Tout donne l'impression que nous sommes réellement là-haut.
Personne ne trouva quoi répondre. Nous préférâmes poursuivre notre route et nous engageâmes sur le pont. La traversée fut plus longue que je ne l'avais imaginé. À mesure que nous avancions, Célestoria semblait se déployer devant nous, révélant peu à peu ses tours blanches, ses arches suspendues entre les bâtiments et ses jardins accrochés à différents niveaux de la cité.
Puis les premières silhouettes apparurent dans les rues.
Elles avaient des ailes. Certaines marchaient parmi la foule, tandis que d'autres se laissaient porter par les courants d'air entre les colonnes et les façades. Elles volaient avec une facilité déconcertante, comme si traverser le vide était aussi naturel que prendre une ruelle.
— Il y en a partout, souffla Milo. Certains ne prennent même pas la peine de marcher.
— Je me demande si on peut apprendre à voler ici, murmura Aria.
— Sans ailes ? demanda Silas.
— Je me sens pousser des ailes ces derniers temps. Il doit bien y avoir un moyen.
Je ne participai pas à leur échange. Mon attention restait tournée vers la cité, suivant les sculptures creusées dans la pierre, les immenses fenêtres ouvertes sur le ciel et les passerelles qui reliaient les différents quartiers.
Je cherchai malgré moi à deviner ce qu'elle pensait en disant cela. Elle se tourna au même moment. Aucun de nous ne soutint le regard de l'autre plus d'une seconde.
Lorsque nous atteignîmes enfin l'autre extrémité du pont, un homme en armure nous barra le passage. Ses ailes déployées dans son dos dépassaient largement sa silhouette, et sa peau d'une pâleur irréelle semblait presque refléter la lumière qui baignait la cité.