Chapitre 91
Dix ans avant notre arrivée dans le Bloc.
La voix du présentateur résonnait dans la petite maison.
— Cent personnes soupçonnées d’avoir commis un crime ont disparu avant que les autorités puissent les interpeller. Des équipes de recherche ont été déployées dans tout le pays, mais aucune piste sérieuse n’a encore été trouvée.
Assise devant la télévision, une femme se pencha légèrement vers l’écran.
— Encore ? Il s’était passé la même chose il y a dix ans. Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?
— Chérie, éteins ça. La facture d’électricité est déjà trop élevée, lança une voix grave.
— Oui, pardon. Ça a juste piqué ma curiosité.
Elle coupa la télévision, plongeant la pièce dans un silence presque complet.
— Où est Silas ? Je ne l’ai pas vu de la matinée, demanda la voix grave.
— Dans sa chambre, Edwards.
Edwards traversa le couloir et poussa une porte qui grinça sous sa main. La chambre de son fils n’était guère plus grande qu’un débarras. Les murs de bois étaient nus, le lit trop étroit, et les quelques figurines disposées sur le sol avaient depuis longtemps perdu des bras, des jambes ou leur peinture. Silas, âgé de sept ans, les faisait pourtant s'affronter comme s'il possédait une armée entière.
— Silas, tu peux aller chercher une baguette à la boulangerie ?
Le garçon releva la tête tandis que son père lui tendait quelques pièces.
— Il y a quatre-vingt-cinq centimes. Ne les perds surtout pas. Après ça, on ne pourra pas racheter de pain avant deux jours. Il faudra se contenter des pommes de terre du potager.
Silas referma soigneusement ses doigts autour de la monnaie.
— D'accord, papa.
Il quitta la maison et s'engagea sur le chemin qui traversait le village. Les habitations inachevées s'alignaient le long des routes de terre, séparées par des parcelles sèches et des clôtures bancales. Peu de gens vivaient encore là, et ceux qui restaient avaient rarement le temps de faire autre chose que survivre. Chaque pas de Silas soulevait un peu de poussière derrière lui.
La boulangerie ressemblait à toutes les autres maisons du village. Seul le comptoir de bois et l'odeur du pain chaud permettaient de comprendre qu'il s'agissait d'un commerce.
La boulangère le reconnut dès son entrée.
— Ah, voilà Silas. Tu viens plus tard que d'habitude.
— Désolé, madame.
— Ne t'excuse pas. Une baguette, comme toujours ?
— Oui, s'il vous plaît.
Pendant qu'elle disparaissait dans l'arrière-boutique, Silas posa ses pièces sur le comptoir. Deux hommes âgés discutaient à voix basse près de la fenêtre.
— Tu as entendu parler des disparus ?
— Oui. Cent personnes, toutes soupçonnées dans des affaires différentes. Et personne n'a jamais retrouvé celles qui avaient disparu dix ans plus tôt.
— Certains racontent que de riches hommes les enlèvent pour en faire des millionnaires.
— N'importe quoi. Pourquoi quelqu'un rendrait-il riches des gens qui risquent la prison ? ricana l’autre homme.
Silas tendit l'oreille. Des criminels qui devenaient millionnaires.
Il ne comprenait pas vraiment ce que cela signifiait, mais les deux mots s’accrochèrent l’un à l’autre dans son esprit. Dans son village, devenir riche paraissait déjà impossible. Qu’un criminel puisse y parvenir rendait l’idée encore plus étrange.
— Silas ?
Il sursauta en découvrant la boulangère devant lui, la baguette déjà tendue.
— Pardon. Merci, madame.
Elle retourna à son fournil tandis qu'il serait le pain contre lui. C'est alors qu'il aperçut le bocal posé près de la caisse.
Des bonbons.
Dans la grisaille de la boutique, leurs couleurs semblaient presque irréelles. Silas resta quelques secondes à les contempler. Il savait que les pièces de son père suffisaient tout juste pour la baguette. Il savait aussi qu’on ne lui en achèterait jamais.
Il regarda vers l'arrière-boutique, puis vers les deux hommes toujours absorbés par leur conversation.
Sa main plongea dans le bocal. Sur le chemin du retour, il se glissa derrière un mur et ouvrit sa poche. Quatre bonbons reposaient au creux de sa paume, brillants sous la lumière.
Silas ne pensa ni au vol ni à la valeur de ce qu’il venait de prendre. Pour la première fois, quelque chose se trouvait dans sa main sans être destiné au repas du soir, à son père ou aux jours difficiles qui suivraient.
Ces quatre bonbons étaient à lui.
Silas rentra chez lui d’un pas léger, une baguette serrée sous le bras et quatre bonbons au fond de sa poche. Il les touchait parfois du bout des doigts, moins par peur de les avoir perdus que pour vérifier qu’ils existaient vraiment. Pour une fois, quelque chose lui appartenait.
— Bien, Silas. Donne-moi le pain, lui demanda Edwards en retirant ses gants noircis par le travail.
— Tiens, papa.
Il lui tendit la baguette, puis grimpa aussitôt l’escalier grinçant. Dans sa chambre, une chaise lui permit d’atteindre la planche dissimulée près du plafond. Derrière, sa cachette débordait déjà de petits trésors : des capsules de bouteille, quelques pièces, des billes dépareillées, des morceaux de jouets cassés et tous les objets que les autres avaient cessé d’utiliser.
Silas ajouta les bonbons au milieu de ce bric-à-brac, puis contempla l’ensemble avec une fierté silencieuse. Ce n’était presque rien, mais pour lui, c’était une fortune.
Il en conserva un et revendit les trois autres à des enfants du village. Pour la première fois, ce qu’il possédait venait de lui rapporter quelque chose. Pendant les deux années suivantes, il ramassa, répara et échangea tout ce que les autres abandonnaient, auprès de camarades, de voisins ou de marchands trop occupés pour demander d’où venaient ses trouvailles. Les quelques pièces gagnées rejoignirent un bocal caché sous son lit, loin du regard de ses parents.
Lorsqu’il en compta enfin le contenu, il avait neuf ans et possédait sept cent dix euros.
La somme représentait bien davantage que de l’argent. Elle prouvait qu’il pouvait construire quelque chose seul, le préserver, puis lui donner de la valeur. Dans une maison où tout semblait pouvoir disparaître du jour au lendemain, ce bocal était la seule chose sur laquelle il exerçait un véritable contrôle.
Il le remit sous son lit avant de rejoindre ses parents.
Trois morceaux de pain les attendaient sur la table, accompagnés d’un verre d’eau chacun. Edwards resta longtemps silencieux, puis laissa tomber son front contre ses mains.
— J’ai beau travailler dix heures par jour, je n’y arrive pas, souffla-t-il. Cinq ans qu’on traîne cette dette. Cinq ans qu’on s’enfonce.
Sa femme posa une main fatiguée sur son bras.
— Personne ne pourrait rembourser dans ces conditions. Tu gagnes déjà plus que la plupart des hommes du village.
— Soixante-deux euros par jour. Tout part dans le pain, l’eau et l’électricité. Il nous manque encore six cent cinquante euros pour la dernière échéance. S’ils ne les reçoivent pas dans deux semaines, ils saisiront cette fichue maison.
La mère de Silas regarda son fils.
— Lorsqu’il sera assez grand pour travailler, les choses deviendront peut-être plus faciles.
Silas baissa les yeux vers son morceau de pain.
Six cent cinquante euros.
Le nombre resta suspendu dans son esprit. Il possédait davantage. Il aurait pu parler, glisser le bocal sur la table et regarder le problème disparaître. Pourtant, l’idée de vider sa réserve lui parut plus terrifiante encore que celle de perdre la maison. S’il donnait tout, il ne lui resterait rien. S’il n’en donnait qu’une partie, l’argent disparaîtrait sans suffire.
Il se convainquit qu’il devait attendre. Encore un peu. Jusqu’à pouvoir aider sans perdre ce qu’il avait construit.
Il ne comprit pas qu’il repoussait un seuil déjà franchi.
Deux semaines plus tard, deux hommes en costumes sombres se présentèrent dans la cour. Quelques heures leur suffirent pour vider la maison. Les meubles furent emportés, les armoires ouvertes, les murs dépouillés de tout ce que la famille avait réussi à conserver.
Lorsque les hommes repartirent, la pluie avait commencé à tomber. La mère de Silas resta quelques secondes immobile devant la maison vidée par leur passage, puis ses jambes cédèrent et elle s’effondra à genoux dans la boue.
— Ils ont tout pris…
Silas, lui, se tenait encore près du seuil, un bocal serré contre sa poitrine. Il avait couru le récupérer avant que les hommes n’atteignent sa chambre, sans réfléchir davantage. Au milieu de tout ce qu’on leur arrachait, son corps l’avait conduit vers la seule chose qu’il possédait encore vraiment.
Edwards finit par tourner la tête vers lui.
— Qu’est-ce que tu tiens ?
Silas resserra instinctivement les bras autour du verre.
— Mes économies, papa.
Son père s’approcha et lui arracha le bocal des mains. Les pièces s’entrechoquèrent à l’intérieur dans un tintement sec, presque couvert par la pluie qui frappait le toit et le sol autour d’eux.
— Tes économies ? Combien il y a là-dedans ?
— Sept cent dix euros…
Edwards s’immobilisa, les yeux sur le bocal.
— Combien ?
— Je les ai gagnés, expliqua Silas d’une voix tremblante. J’ai vendu des choses pendant presque deux ans. Je voulais attendre d’en avoir assez pour…
— Assez ?
La voix de son père se brisa sur le mot.
— Il nous manquait six cent cinquante euros pour empêcher la saisie.
Sa mère porta une main à sa bouche. Silas regarda alors le bocal entre les mains d’Edwards et comprit enfin ce que cette somme représentait. Pendant presque deux ans, il avait compté chaque pièce, chaque billet, chaque petite vente comme une victoire personnelle. Il avait été fier de voir ses économies grandir, fier de posséder quelque chose qui n’appartenait qu’à lui. Pendant ce temps, ses parents s’étaient privés, avaient travaillé jusqu’à l’épuisement et regardé leur maison leur échapper.
La somme qui aurait pu tout changer était restée cachée sous son lit, à quelques mètres d’eux, simplement parce qu’il avait trop tenu à ce qu’elle reste à lui.
— Je ne savais pas, murmura-t-il. Je pensais que si je vous en donnais un peu, ça disparaîtrait et qu’on n’aurait toujours rien…
— Tu nous as regardés tout perdre alors que tu avais plus que ce qu’on devait !
La gifle le fit chanceler. Edwards parut surpris par son propre geste. Ses doigts s’ouvrirent, le bocal lui échappa et le verre éclata dans la boue. Les pièces roulèrent autour de Silas, emportées par l’eau.
— Edwards, arrête ! cria sa femme en s’interposant.
Il recula, les mains ouvertes, comme s’il ne les reconnaissait plus.
— Depuis tout ce temps… Tu aurais pu nous sauver.
Silas resta rivé aux pièces. Sa fortune, son refuge, tout ce qu’il avait construit venait de se disperser dans la cour.
— Dégage de ma vue, souffla Edwards. Je ne peux plus te regarder.
Silas se releva sans répondre et ramassa une première pièce, puis une deuxième. Même après avoir compris ce que son silence venait de coûter à sa famille, il ne parvenait toujours pas à les abandonner.