Chapitre 9
Le lendemain, Briana nous réunit avant l’aube.
La brume était plus dense que d’habitude, comme si Champi-Brume retenait son souffle. Born avait évalué Aria la veille au soir. Son verdict était tombé avec la sobriété d’un homme qui ne distribuait pas de compliments pour rassurer ses élèves.
— Tu as sacrément progressé. C’était un sans-faute.
Aria l’avait remercié d’un simple signe de tête. Ce matin-là, je distinguais la fierté qu’elle s’efforçait de garder pour elle.
Briana se tenait devant nous, droite malgré la fatigue des dernières semaines. Brad avait choisi une lourde hache et une armure légère dont les pièces cliquetaient lorsqu’il bougeait. Born vérifiait les carreaux rangés dans le carquois fixé à son dos, puis le mécanisme de son arbalète compacte. Briana portait un arc court et une lourde dague.
Avant notre départ, elle inspecta la combinaison qu’elle avait préparée pour moi. Le tissu épais couvrait mes bras, mon torse et mon cou afin de limiter au maximum le contact avec l’infection. Elle resserra une attache près de mon épaule, puis vérifia les protections de cuir d’Aria. Chacun de nous noua un morceau de tissu devant sa bouche. Briana nous avait demandé de le garder pour éviter d’avaler la poussière des champignons. Contre une griffure, il ne servirait à rien.
Lorsqu’elle prit la parole, tout le monde se tut.
— L’heure est venue. Nous allons vaincre cette infection qui nous a pris notre chef, nos amis et mon frère.
Le mot « nous » fit accélérer mon cœur avant même que j’en comprenne la raison. Tous portaient leurs armes. Jusqu’ici, j’avais pourtant cru qu’Aria et moi serions les seuls à devoir affronter cette chose.
— Pourquoi êtes-vous tous équipés ? demandai-je en passant de leurs armes à leurs visages. Je croyais qu’Aria et moi devions être les seuls à lui faire face.
— Pour qui nous prends-tu ? répliqua Briana en me dévisageant comme si je venais de lui manquer de respect. Nous n’allons pas vous laisser accomplir le sale boulot seuls. C’est notre territoire qui est en jeu.
Sa réponse me rassura plus que je ne voulais l’admettre.
Nous partîmes tous ensemble. La hache de Brad reposait contre son épaule et les pièces de son armure cliquetaient à chacun de ses pas. Briana et Born tenaient leurs armes prêtes, le regard passant constamment des troncs au sol. Aria avançait à ma droite, son arc déjà à la main, attentive au moindre mouvement dans la brume.
— Ben, Bobby et les autres sont restés au village, expliqua Briana. S’il nous arrive quelque chose, quelqu’un devra pouvoir témoigner et défendre ceux qui restent.
— Ne dites pas ça, répondit Aria. Nous allons réussir.
— Je l’espère.
Après plusieurs heures de marche, le groupe s’immobilisa dans les sous-bois. Les arbres étaient plus tordus ici et leurs troncs se pressaient les uns contre les autres. Des marques blanchâtres apparaissaient sur l’écorce, comme si quelque chose les avait brûlés de l’intérieur.
— Nous sommes arrivés, murmura Brad. Les champignons blanchis sont là… mais quelque chose cloche.
Au début du sentier, nous n’en avions aperçu que quelques-uns, presque invisibles. Ils couvraient maintenant les racines, les rochers et une partie des troncs.
— On dirait qu’il brouille les pistes, souffla Born.
— Ou qu’il nous attire, corrigea Brad.
Un souffle traversa la forêt. Les spores changèrent de direction au même instant et glissèrent vers les profondeurs du territoire, entraînées par un courant que je ne ressentais pas.
Aria se figea à mes côtés, la main déjà posée sur la lanière de son arc, tandis que Born levait le bras pour nous intimer l'ordre de ne plus bouger. Ses yeux balayèrent la brume jaune qui filtrait entre les troncs.
— Attendez, dit-il d'une voix qui n'était plus qu'un souffle.
Les champignons blancs avaient disparu. Le sentier, les pierres et les troncs avaient retrouvé leur aspect normal, comme si les traces n’avaient jamais existé.
— Il nous a vus, lâcha Briana.
Un sifflement déchira l’air sur ma gauche. Je n’eus pas le temps de prévenir qui que ce soit. Un tentacule surgit derrière Briana et lui traversa l’avant-bras gauche.
— Briana ! criai-je.
Son cri fut bref. Une teinte blanchâtre se propageait autour de la plaie. Elle arracha une sangle de sa ceinture, la serra au-dessus de son coude et posa son bras contre une souche.
Je compris ce qu’elle allait faire lorsqu’elle sortit sa dague.
La lame s’abattit. Le premier coup ne suffit pas. Briana recommença sans laisser à personne le temps de l’arrêter. Ses gestes n’avaient rien d’affolé : elle avait envisagé cette possibilité bien avant ce matin et savait ce que lui coûterait une seconde d’hésitation. Son avant-bras tomba dans la mousse, le tentacule encore accroché.
Born repoussa le membre du pied avant que la chose puisse se contracter de nouveau. Brad se jeta près de Briana et comprima le moignon avec un morceau de tissu arraché à sa propre manche. Le sang traversa l’étoffe. Elle resta à genoux, le visage vidé de ses couleurs, mais sa voix claqua dans le silence.
— À vos positions ! ordonna Briana malgré son souffle haché.
Born sécurisa le bandage au-dessus de son coude, puis la cala contre la souche. Elle ne pouvait plus tenir son arc, et le sang répandu rappelait que chaque seconde comptait. Elle gardait les yeux sur la forêt, mais son menton s’abaissait malgré elle. Il lui fallut un effort visible pour relever la tête.
Brad fut le premier à bouger. Il contourna la zone par la gauche, sa hache tenue basse. Lorsqu’un tentacule fusa vers lui, il plongea en avant, le laissa passer au-dessus de son dos et se releva hors de sa trajectoire de retour.
— Born, maintenant ! cria Brad sans quitter la brume des yeux.
Born s’abrita derrière un arbre, puis se pencha pour trouver une ouverture entre les troncs. La brume ne me laissait distinguer que des formes incomplètes. Il tira ; le carreau ricocha sur une excroissance blanchâtre et se perdit dans les fougères.
À l’appel de Born, Aria décocha dès qu’elle aperçut la tête à travers la brume ; sa flèche atteignit sa cible.
— Aria, sa tête ! cria-t-il en rechargeant.
La corde claqua.
La flèche atteignit sa cible. Le rugissement qui suivit ne ressemblait à rien d’humain. Il vibra dans ma poitrine, à mi-chemin entre le cri d’un homme et le déchirement d’un arbre entier.
Albert sortit entièrement de la brume. Pendant une seconde, la scène me rappela quelque chose tiré des jeux d’horreur.
Ce n’était plus l’homme dont les habitants nous avaient parlé. Son corps avait été colonisé de la tête aux pieds. Des champignons poussaient à travers sa peau comme si sa chair n’était plus qu’un support. Ses épaules, ses bras et son cou disparaissaient sous des excroissances blanchâtres.
Sa peau avait pris la couleur du bois pourri et ses yeux blancs ne contenaient plus la moindre trace de reconnaissance. Des tentacules jaillissaient de son dos et de ses flancs, agités dans toutes les directions, comme des choses qui cherchaient à saisir sans savoir quoi.
— Casimir, à toi ! hurla Born derrière nous, sa voix couverte par le tumulte de la forêt.
Je m’élançai. Ma lame heurta sa mâchoire. Le choc remonta jusqu’à mon épaule, comme si j’avais frappé une racine enveloppée de peau. Je reculai et vérifiai machinalement que l’épée avait tenu.
— C’est bien, petit ! cria Briana depuis la souche.
L’air puait la chair pourrie, le champignon et une substance chimique qui s’accrochait au fond de la gorge. La poussière s’accumulait sur le tissu devant ma bouche. L’odeur le traversait sans peine.
Un tentacule fusa vers moi par la droite. Je le vis trop tard.