Chapitre 8
Ces semaines ne nous avaient pas rendus forts. Elles nous avaient seulement appris à ne plus paniquer au premier bruit dans les arbres.
Je savais mieux tenir mon épée, Aria tirait plus juste, mais aucune de ces petites victoires ne changeait le fond du problème : Albert avait survécu trois ans dans cette forêt, et nous allions le chercher avec quelques semaines d’avance sur notre propre peur.
Les derniers jours de notre premier mois à Champi-Brume, Briana corrigeait encore nos postures, nos réflexes trop lents et toutes les erreurs que nous trouvions le moyen de répéter.
Aria passait une grande partie de ses journées auprès de Born, l’arc à la main et les doigts rougis par la corde. Lorsqu’une flèche manquait sa cible, elle recommençait avec une application presque vexée, comme si le mannequin avait personnellement cherché à l’humilier.
Nous vivions toujours chez Briana, mangions avec les villageois et connaissions assez bien leurs habitudes pour ne plus nous sentir tout à fait étrangers, sans pour autant faire partie des leurs.
Chaque journée nous rapprochait du moment où nous partirions à la recherche d’Albert, jusque dans les repas et les plaisanteries du soir.
Aria et moi parlions bien plus qu’à notre arrivée. Elle s’était aussi habituée à me demander de lui rapporter son repas ou de préparer ses vêtements de rechange lorsqu’elle rentrait trop fatiguée de l’entraînement.
Enfin… je préférais croire que la fatigue expliquait ces demandes.
Le plus important restait sa manière d’agir avec Born. Au début, elle demandait presque toujours à Briana de rester près d’eux. Maintenant, elle pouvait passer des heures seule avec lui, discuter une consigne et finir par l’appliquer sans que sa méfiance reprenne toute la place.
Un matin, les coups secs d’armes de bois et la voix de Briana me tirèrent du sommeil avant même que la lumière ait fini de traverser les rideaux.
Je rouvris les yeux avec la certitude que la nuit avait été beaucoup trop courte.
Aria n’était déjà plus sur le canapé. Son arc avait disparu du mur et sa couverture était soigneusement repliée sur le dossier, comme si elle avait tenu à laisser la preuve qu’elle s’était levée avant moi.
Je rejoignis le terrain en finissant d’attacher ma ceinture. Voilà à quoi ressemblaient mes réveils depuis près d’un mois : des entraînements épuisants, des douleurs dans des endroits dont j’ignorais jusque-là l’existence et la découverte quotidienne que Brad pouvait encore trouver une nouvelle manière de me faire tomber.
À cet instant, mon quotidien d’autrefois me manquait terriblement. Un verre de jus d’orange et une brioche me semblaient maintenant composer une existence particulièrement enviable.
Brad m’attendait au centre du terrain, une lame de bois posée contre son épaule. Il n’était pas cruel, seulement méthodique.
Il testait mes angles morts avec la régularité d’un métronome. Chaque fois que je pensais avoir compris un enchaînement, il en changeait ; chaque fois que je reculais trop tard, son arme me rappelait pourquoi ce détail comptait.
— En garde, lança-t-il.
Je levai ma propre lame. Il attaqua presque aussitôt. J’écartai son premier coup, mais son mouvement suivant me força à pivoter trop vite. Ma chaussure glissa sur la terre et je ne dus qu’à un pas maladroit de rester debout.
— Non ! intervint Briana depuis le bord du terrain. Tu risques de te prendre tout le contrecoup comme ça. Pense à reculer, Casimir !
Brad ne me laissa pas le temps de protester. Sa lame heurta la mienne et me repoussa d’un demi-pas.
— Tu engages le torse trop tôt, articula-t-il sans relâcher sa pression. Le haut du corps n’intervient qu’en bout de course.
— Tes jambes doivent absorber le choc, mon garçon, ajouta Briana. Si tes appuis cèdent, le reste suivra.
— Refaites-moi voir, demandai-je en sortant de sa portée et en posant une main sur mon genou pour reprendre mon souffle.
Il exécuta le mouvement plus lentement. Je suivis ses appuis, tentai de les reproduire, puis sentis de nouveau sa lame rencontrer la mienne. Cette fois, mes talons ancrés dans le sol amortirent la violence de la charge.
— Tu commences à comprendre, admit-il. Mais ce n’est pas encore suffisant. Recommence. Autant de fois qu’il le faudra.
De l’autre côté du terrain, Born s’occupait d’Aria. Je la regardais entre deux attaques sans parvenir à m’en empêcher.
Elle progressait vite. Les mannequins mobiles qu’elle ratait au début du mois recevaient maintenant presque toutes ses flèches, souvent avant même que leur balancement atteigne son point le plus haut.
— Vise les angles morts ! cria Briana.
Aria pivota et décocha dans le même mouvement. La flèche se ficha sous l’épaule du mannequin. Elle baissa son arc, insatisfaite malgré la précision du tir, puis attendit que Born la rejoigne alors que Brad consentait à m'accorder une poignée de secondes pour respirer.
— D’après les témoignages, l’infection utilise tous ses sens, expliqua Born d’un ton grave. Albert ne contrôle plus son corps. Le parasite dirige ses mouvements.
— Vise les organes vitaux. Un tir précis vaudra toujours mieux que trois blessures superficielles.
Aria examina la cible avant de lui demander où frapper en priorité. Leur discussion se prolongea pendant le repas. Son rôle serait décisif : ses tirs devaient désorienter Albert et l’empêcher de concentrer toute son attention sur moi. Le mien était plus simple à résumer : attirer son regard, tenir le terrain et rester vivant assez longtemps pour qu’elle trouve une ouverture.
Au fond, cela me convenait. J’avais toujours fini par devenir celui qu’on envoyait devant, même lorsque personne ne me l’avait officiellement demandé.
L’après-midi, Briana nous conduisit jusqu’aux frontières de Champi-Brume. La brume s’était allégée et les spores dorées dérivaient entre les champignons géants avec une lenteur tranquille.
Leur lumière diffuse révélait une beauté que je n’avais pas remarquée durant nos premiers jours, lorsque chaque ombre me paraissait cacher une créature prête à nous sauter dessus.
Briana s’arrêta dans un large dégagement. Entre les troncs, nous pouvions distinguer les silhouettes lointaines de deux immenses portails, l’un à l’est et l’autre à l’ouest, enchâssés dans les murs qui enfermaient le territoire.
— Champi-Brume est entouré de quatre parois, expliqua-t-elle. L’un de ces passages est fermé depuis trente ans, l’autre depuis quarante. Et depuis l’infection d’Albert, nous ne pouvons même plus les approcher sans risquer notre vie.
Je suivis le mur des yeux jusqu’à le perdre derrière les arbres. Depuis notre arrivée, je n’avais vu que la forêt. Elle avait pourtant une fin, et quelqu’un l’avait enfermée.
— Vous savez pourquoi les passages sont fermés ? demandai-je.
— Cela vient des territoires de l’autre côté. Nous avons déjà vu des passages cesser de fonctionner lorsqu’un Ennemi s’installait dans un territoire. Cela ressemble à une sorte de quarantaine, mais personne ici ne comprend vraiment toutes les règles qui régissent ces passages. Je ne vais pas vous présenter des suppositions comme des certitudes.
Elle contempla un instant les structures immobiles au loin.
— Certains pensent qu’ils se rouvriront lorsque l’infection aura disparu. Moi… je ne sais plus quoi croire. Cela fait trop longtemps.
Je gardai les yeux sur l’horizon. Les habitants avaient déjà perdu plusieurs des leurs. Je comprenais qu’ils aient vu notre arrivée comme une chance, même si je doutais encore de ce que deux débutants pourraient changer.
Nous poursuivîmes notre exploration sans beaucoup parler. Les champignons se tordaient entre des arbres penchés dans des directions improbables, et les spores lumineuses accrochées aux branches ressemblaient à des lanternes oubliées.
L’ensemble dégageait une mélancolie étrange, presque belle, comme si le territoire avait continué à vivre en attendant qu’on vienne le libérer.
— Bon, les jeunes, annonça Briana. On reprend l’entraînement une dernière fois pour aujourd’hui.
Lorsque nous reprîmes finalement le chemin du village, mes jambes commençaient sérieusement à protester. La lumière avait changé entre les arbres, plus basse, et les spores suspendues dans l’air ressortaient plus nettement à mesure que l’ombre gagnait la forêt.
Briana marchait un peu devant nous. Aria et moi suivions à quelques pas, beaucoup moins bavards qu’à l’aller.
De la fumée s’élevait au-dessus des premières maisons. Les habitants préparaient le repas du soir ; nous venions de discuter de la meilleure manière de rester vivants le lendemain.
Je les observai continuer à travailler, à cuisiner, à discuter entre eux alors qu’un territoire entier les retenait prisonniers depuis des décennies. L’infection d’Albert était venue s’ajouter à cet isolement ; leur vie ici ne se résumait pas aux trois dernières années dont Brad nous avait parlé.
— Une fois que tout ça sera terminé… qu’est-ce qu’ils vont devenir, tous ces gens ? demandai-je en tournant légèrement la tête vers Aria.
— J’ai bien l’impression que ce sont de vraies personnes, répondit-elle en regardant les habitants devant leurs maisons. Mais qu’elles n’ont aucune conscience de l’endroit où elles se trouvent vraiment.
Elle marcha encore quelques pas avant de poursuivre :
— Cela fait presque un mois qu’on se démène et qu’on se prépare à risquer notre vie pour sauver un village qui n’est peut-être même pas réel. Et malgré ça, on nous considère comme des criminels. Franchement, je n’y comprends rien.
Je n’avais rien à lui répondre. Ses paroles restèrent coincées quelque part entre ma gorge et ma poitrine pendant tout le trajet.