Chapitre 10
— Ne t’en fais pas ! Nous sommes là ! lança Brad après l’avoir tranché d’un coup de hache, sa voix couvrant les sifflements de la bête.
Je profitai de ce bref répit pour reprendre mon souffle. Tant qu’elle gardait son attention sur moi, leur plan pouvait encore fonctionner.
— Maintenant qu’elle te vise, le plan peut commencer, ajouta-t-il en cherchant déjà la prochaine attaque.
Je pris de la distance dans la direction opposée à Aria, comme nous l’avions répété. Albert me suivit, ses tentacules creusant des sillons dans la terre humide. Brad cherchait à le contourner par la gauche, Born rechargeait en se déplaçant et Aria attendait que les arbres lui offrent une ligne de tir propre.
Ce n’était pas comme à l’entraînement. Rien ne l’était. Pourtant, nous tenions encore.
— Aria, sa nuque ! hurla Born en rechargeant son arme.
La corde claqua de nouveau. Une flèche se planta près de la nuque d’Albert. La créature chancela, ses tentacules frappèrent le vide, puis elle se redressa avec la lenteur d’un corps qui recevait la douleur sans la comprendre.
Ses orbites vides balayèrent la clairière. Elle changea de cible.
Albert se retourna vers Aria avec une rapidité que ses mouvements n’avaient jamais montrée. Born bondit pour l’intercepter. Un tentacule le balaya avant qu’il puisse lever son arbalète et l’envoya s’écraser plusieurs mètres plus loin.
Je mesurai la distance. Trop loin. Je n’arriverais pas à temps.
— Aria, baisse-toi ! cria Briana.
Elle obéit. Le tentacule passa au-dessus d’elle et arracha des branches derrière son dos. Aria roula dans les fougères, récupéra son arc et se remit à genoux.
Brad était là. Il intercepta la seconde attaque avec le manche de sa hache, la dévia et recula pour absorber le choc. Un autre tentacule lui frôla l’avant-bras. Sa manche de cuir se déchira, mais sa peau demeura intacte.
— Merde, souffla-t-il.
Albert se mit à changer. Ses tentacules se multiplièrent, plus rapides et moins prévisibles, comme si le parasite avait compris qu’il risquait de perdre et consumait tout ce qui lui restait. Born cherchait son arbalète dans les herbes. Brad couvrait Aria sans pouvoir défendre toutes les directions. Briana restait adossée à la souche. Sa voix nous parvenait par moments, plus faible, lorsqu’elle repérait une ouverture.
Le monstre fonça de nouveau vers Aria. Des branches craquèrent sur le bord de la clairière.
Une lance traversa son torse de part en part. L’impact le projeta en arrière et l’immobilisa une seconde.
Une silhouette se redressa dans la brume.
— Je me disais bien que j’avais reconnu ta voix, frangine.
Je ne connaissais pas cette voix. Briana, elle, se figea avant même que l’homme soit entièrement visible.
Lorsqu’elle parvint à parler, sa voix ne ressemblait plus à celle qui nous dirigeait depuis le début du combat.
— Ce n’est pas… Ce n’est pas possible. Bikao… tu es en vie ?
Sa main vide était encore tendue vers Albert. Son visage était creusé par une longue solitude, ses vêtements déchirés en plusieurs endroits, mais il était vivant.
— Je vous expliquerai plus tard. Ce n’est pas terminé.
Albert arracha la lance de son torse comme s’il ne s’agissait que d’une épine. Le bruit humide fit reculer Born d’un pas. Bikao plongea sur le côté avant que le premier tentacule ne l’atteigne, roula dans l’herbe et se releva en mouvement. Je longeai la clairière pendant qu’Albert se tournait vers lui, l’épée serrée entre les mains. Les tentacules me tenaient encore à distance, mais je me rapprochais de son flanc à chaque attaque dirigée contre Bikao.
— Jeune fille ! cria-t-il. Tirez-lui dans le crâne lorsque je vous le dirai !
— Compris ! répondit Aria en levant son arc.
Les tentacules se resserrèrent autour d’Albert avant de repartir selon des trajectoires plus courtes. Le parasite ne cherchait plus à nous repousser. Il voulait toucher quelqu’un le plus vite possible.
Toute coordination se défit sous la violence de ses attaques. Born avait récupéré son arbalète, mais chaque angle se refermait avant qu’il puisse tirer. Dès qu’il levait l’arme, un tentacule cinglait dans sa direction et l’obligeait à rompre sa visée. Brad couvrait Aria, sa hache en travers du corps, sans pouvoir défendre plusieurs côtés à la fois. Bikao recula pour contourner Albert, mais son talon accrocha une racine et il perdit l’équilibre.
Aria leva son arc, mais aucune flèche ne partit. Ses jambes restèrent figées une seconde, puis elle recula tandis qu’Albert fondait sur elle. Bikao essayait de se remettre debout ; Born ne pouvait pas tirer sans risquer de la toucher et Brad se trouvait du mauvais côté. Je quittai le flanc de la créature pour courir vers elle, mais un tentacule me barrait encore le passage.
J’allais le prendre de face. Quelques semaines plus tôt, devant les groinios, je n’aurais peut-être pas cherché autre chose à faire. Cette fois, je vis Aria ouvrir la bouche et tendis l’oreille au milieu du vacarme.
— À gauche ! cria-t-elle. Passe sous le tentacule et ne t’arrête pas !
Je changeai d’appui. Le tentacule balayait devant moi à hauteur de poitrine, comme celui sous lequel Brad s’était jeté. Je pliai les jambes, trop tard pour croire que je passerais. Pourtant, le balayage se poursuivit au-dessus de mon dos sans me toucher. Je me redressai de l’autre côté avec la certitude désagréable de n’avoir pas eu assez de place pour faire ce que je venais de faire.
J’arrivais près d’Albert, trop bas encore pour atteindre sa tête. Je ramenai mon épée contre moi en voyant le tentacule commencer à revenir.
— Maintenant ! cria Bikao.
Aria décocha. La flèche se planta dans le haut de son crâne. Albert se ramassa brusquement, le menton rentré, et sa tête descendit devant moi. Je poussai sur mes jambes en frappant avant qu’il la relève. Sa tempe demeurait au-delà de la pointe ; je la vis pourtant rencontrer ma lame, comme si la distance entre nous s’était refermée au milieu du geste.
Albert resta debout plusieurs secondes, un tentacule toujours levé vers Aria. Puis celui-ci retomba sans force. Les autres suivirent, un à un, avant que son corps ne bascule dans la boue.
Il ne bougea plus.
Le silence revint sur Champi-Brume. Pas le silence de l’attente. Celui qui arrive après.
Je gardai les mains refermées autour de la poignée, les genoux tremblants et le souffle brûlant dans la gorge. Ma lame restait plantée dans le crâne de celui qui avait été Albert. Sans Bikao, je serais resté trop loin ; sans la voix d’Aria, j’aurais couru droit dans le tentacule. Sa flèche m’avait donné l’instant nécessaire pour frapper. Mais je n’arrivais toujours pas à retrouver, en regardant nos positions, la distance qu’il m’avait semblé franchir. Je n’osais pas lâcher mon épée.
Briana s’approcha avec l’aide de Brad. Elle planta sa dague dans une excroissance du cou d’Albert et attendit.
Rien ne réagit.
— Nous ne risquons plus rien, déclara-t-elle.
Il est mort.
Deux grondements résonnèrent au loin, l’un après l’autre.
À l’est et à l’ouest, les grands portails s’ouvrirent lentement. Leurs mécanismes faisaient vibrer toute la forêt, et le grondement remontait par le sol jusque dans mes jambes.
Je restai immobile, les doigts engourdis à force de serrer la poignée et le souffle court.
Puis Aria me percuta.
Elle se jeta contre moi, les bras refermés autour de mon dos et les mains agrippées à ma combinaison. Son corps tremblait légèrement sans qu’elle cherche à le cacher.
— Merci. Merci mille fois.
Ses doigts se crispèrent sur le tissu, comme si elle venait seulement de se rappeler que tout le monde pouvait nous voir. Pourtant, elle ne s’écarta pas.
Je mis quelques secondes à lever les bras avant de les refermer autour d’elle, avec la maladresse de quelqu’un peu habitué à ce genre de proximité.
— Tu te souviens ? Cette nuit-là, je t’ai dit que je m’entraînerais pour que tu puisses te sentir en sécurité à mes côtés.
Ma voix sortit plus basse que prévu.
— Quand je t’ai vue en danger… j’ai eu l’impression de ne pas avoir tenu cette promesse.
— Tu n’es qu’un imbécile, souffla-t-elle contre moi en gardant les mains accrochées à ma combinaison.
Mais elle ne me lâcha pas.
Au loin, les deux portails continuaient de s’ouvrir. Champi-Brume retrouvait des passages fermés depuis trop longtemps, et nous avions réussi après un mois à peine.
Je ne savais pas si ce que je ressentais ressemblait davantage à de la fierté ou au soulagement d’avoir eu de la chance.
Probablement les deux.