Chapitre 89
— Givernale ? Revenue ?!
J’ouvris les yeux.
Un petit Bhalukanus se tenait devant moi, emmitouflé dans ses vêtements, avec ce visage que j’aurais reconnu entre mille.
— Santa-santa ?
— Youpi ! Givernale retour ici !
Un sourire me vint aussitôt.
— Tu as grandi, Santa-santa. Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Voir toi. Vu humains sans poils village.
Je laissai échapper un petit rire.
— Et tu es aussitôt venu me chercher ici. Tu me connais vraiment trop bien.
— Eh oui.
Santa-santa n’avait pas de famille, mais il possédait depuis toujours une ambition qui me touchait énormément. Il voulait devenir assez fort pour protéger les autres, avec tout le sérieux dont un enfant pouvait faire preuve lorsqu’il parlait de son avenir.
— Alors, ta quête avance bien ?
Il se redressa fièrement.
— Bien ! Savoir porter grosse épée de Vector.
— J’espère que tu deviendras le grand protecteur de la Geôle des Givres.
Son visage s’illumina encore davantage.
— Être grand chevalier monsieur muscle pour protéger toi, Givernale !
Je penchai légèrement la tête, amusée.
— Tu sais bien que je suis assez grande pour me protéger toute seule.
Il gonfla aussitôt les joues, visiblement peu convaincu.
Je souris davantage.
— Mais promis, un jour je compterai sur toi. Personne ne pourra te résister. Tu arriveras comme ça… fiouuu, pan, slash !
— N’importe quoi ! Moi pas battre comme bébé !
— Mais non ! J’étais sérieuse !
Des pas lourds dans la neige interrompirent notre petite démonstration. Je tournai la tête et aperçus Gabin qui montait la pente vers nous avec un peu de difficulté.
— Donc c’est ici, ta cachette ? demanda-t-il en levant les yeux vers l’arbre. Impressionnant.
Santa-santa se plaça aussitôt devant moi, les bras largement écartés.
— Valeureux Santa Kigne ! Pas toucher Givernale, sinon gare aux fesses !
Gabin leva immédiatement les mains.
— Je me rends sur-le-champ. Je capitule.
Santa-santa se retourna vers moi avec des yeux brillants.
— Trop fort !
Je ris doucement.
— Gabin, je te présente Santa-santa. Santa-santa, voici Gabin, un très bon ami à moi.
Gabin se pencha légèrement vers lui.
— Alors comme ça, toi aussi, t’aimes les chevaliers ?
Santa-santa redressa fièrement le menton.
— Non. Moi être chevalier. Santa Kigne !
— Knight, c’est admirable. Moi aussi, je suis un chevalier. Le Chevalier de Bronze !
Santa-santa le détailla quelques secondes avec beaucoup trop de sérieux.
— Non. Toi moche.
Gabin resta figé, la bouche légèrement entrouverte.
Je dus retenir mon rire.
— Il ne faut pas dire ça, Santa-santa. C’est méchant.
Gabin finit tout de même par retrouver l’usage de la parole.
— Et si tu lui donnais le Flocon, Givernale ? Un vrai chevalier doit savoir assurer la protection.
Mon sourire s’effaça presque aussitôt.
— Efface cette idée de ta tête pendant deux secondes. Ça peut être dangereux. Tu as entendu les Colombes tout à l’heure.
Santa-santa leva immédiatement les bras.
— Veux ! Veux !
— Non, Santa-santa.
Je tournai les yeux vers Gabin.
— Et pourquoi tu lui en as parlé ?
— Oryn, on l’arrêtera avant qu’il arrive jusque-là. Ne t’inquiète pas pour lui.
— C’est non.
Il leva les mains en signe de reddition.
— D’accord, j’insiste pas.
Le calme revint progressivement autour de nous. Santa-santa, lui, oublia très vite la conversation et repartit jouer autour de l’arbre.
Je le suivis du regard quelques instants.
Il courait dans la neige avec toute l’insouciance de son âge, et je me surpris à sourire en le regardant. Peut-être était-ce justement parce que j’étais revenue ici, à cet endroit précis, que certaines pensées devenaient plus difficiles à repousser.
— Si un jour je meurs, Gabin, je—
Il tourna aussitôt la tête vers moi.
— Doucement. Pourquoi tu me dis ça ?
Je passai une main contre l’écorce derrière moi.
— Écoute-moi, s’il te plaît. Ça me tient vraiment à cœur. Si ça arrive un jour, je veux que tu m’enterres dans les racines de cet arbre.
Sa réponse fut immédiate.
— Non.
Je le regardai, surprise.
— Pourquoi ?
— Parce que tu vas pas mourir. Arrête de penser à ça.
Je gardai ma main contre le tronc.
— Promets-le-moi quand même.
— Non, Givernale. Ça n’arrivera jamais. Ça ne sert à rien de promettre quelque chose qui n’arrivera pas. J’ai dit que je vous ferais tous sortir de là, alors, tout cool.
Je baissai légèrement les yeux.
— Non. Pas « tout cool ».
Son sourire disparut enfin.
— Je vous mets déjà en danger avec cet artéfact.
— Si ça te stresse autant, débarrasse-t’en.
— Je ne veux pas qu’Oryn s’en prenne aux villageois à cause de lui.
Gabin souffla doucement.
— Mais on est là. Il ne leur arrivera rien, Givernale.
Mes doigts se resserrèrent lentement contre ma jupe.
Il cherchait encore une solution. À chaque phrase, il répondait comme s’il suffisait de trouver la bonne manière de faire pour que tout puisse finir correctement.
J’aurais aimé pouvoir le croire.
— J’ai un cancer, Gabin.
Cette fois, il ne répondit pas.
Son visage se vida presque entièrement.
— Q… quoi ?
Je relevai doucement les yeux vers lui.
— Tu te rappelles de mes problèmes de peau ?
Il acquiesça à peine.
— En réalité, c’est un lymphome T cutané.
Gabin resta silencieux plusieurs secondes, comme si les mots venaient de lui parvenir sans qu’il sache encore quoi en faire.
— Tu me fais marcher, là… Dis-moi que tu peux guérir. C’est quoi, un lymphome ?
Je pris une inspiration lente avant de répondre.
— Un cancer qui prend racine dans la peau. Ça fait déjà un moment que je le sais. Au début, les médecins me donnaient entre cinq et huit ans si les traitements ne fonctionnaient pas.
Il ne disait plus rien.
Je continuai malgré tout, aussi calmement que possible.
— J’ai essayé de faire comme si tout allait bien, de continuer normalement. Mais le temps passe, et j’arrive au bout de ce que la médecine peut encore faire pour moi.
Les mots devenaient plus difficiles à sortir à mesure que j’avançais, mais je refusais de m’arrêter maintenant.
— La maladie commence à aller plus loin que la peau. À toucher le reste. Et ça fait trois ans que je n’ai plus aucun traitement, Gabin.
Ses jambes cédèrent presque aussitôt et il tomba à genoux dans la neige, le regard perdu devant lui.
— Je… je… je…
Je secouai doucement la tête.
— Ne dis rien.
Je tournai les yeux vers l’Arbre Hivernal, dont les racines disparaissaient sous la neige.
— Fais-moi juste cette promesse, s’il te plaît. Si ça arrive, je veux être enterrée ici, au pied de cet arbre.
Les poings de Gabin se serrèrent.
— Rien n’est fini… Il doit encore y avoir—
— MAIS TA GUEULE !
Ma propre voix me surprit.
Santa-santa s’immobilisa un peu plus loin, tandis que Gabin resta figé devant moi.
Toute la colère retomba presque aussitôt, ne laissant derrière elle qu’une fatigue immense.
Je baissai la voix.
— C’est fini…
Le silence qui suivit me parut beaucoup plus lourd que celui d’avant.
— Tout cool ? cria Santa-santa. Parler fort, danger ?
Je tournai légèrement la tête vers lui et lui adressai le sourire le plus rassurant que je pus.
— Non, Santa-santa… Tout cool.
— Oh. Dokidoki.
Il sembla satisfait de la réponse et repartit jouer autour de l’arbre.
Lorsque je revins vers Gabin, il regardait toujours la neige entre ses genoux.
Sa voix finit par sortir, beaucoup plus faible qu’à son habitude.
— Je… te promets.
Ma poitrine se desserra légèrement.
— Merci.
J’hésitai encore quelques secondes avant d’ajouter ce qui comptait presque autant pour moi.
— Je veux aussi que mon sabre reste dans mes mains.
Il releva enfin les yeux.
— Givernale…
— D’accord ?
Il resta longtemps silencieux, comme si accepter cette dernière demande rendait tout le reste trop réel.
Puis il hocha lentement la tête.
— … On fera ça.
Un fracas énorme éclata au loin.
Gabin bondit sur ses pieds.
— C’était quoi, ça ?
Je tournai aussitôt la tête vers le village. Le bruit semblait être venu de cette direction.
— De là-bas, je crois.
— On va voir.
Il partit presque immédiatement et je me relevai pour le suivre, avant de me souvenir que nous n’étions pas seuls.
— Santa-santa, reste ici ! Ça peut être dangereux.
Le petit Bhalukanus se redressa avec tout le sérieux du monde.
— Moi protéger. Moi chevalier Santa Kigne.
— Pas aujourd’hui. Tu restes là, d’accord ?
Il gonfla les joues.
Pendant une seconde, je crus qu’il allait m’écouter.
Puis il se mit à courir vers le village.
— Pas t’écouter aujourd’hui !
— Non ! Santa-san— Merde !
Je partis aussitôt derrière lui, abandonnant Gabin qui continuait déjà dans l’autre direction sans même remarquer que je ne le suivais plus.
Santa-santa avait grandi ici. La neige ne le ralentissait presque pas, contrairement à moi qui m’y enfonçais à chaque foulée. Je n’avais ni son habitude du terrain ni suffisamment d’endurance pour le rattraper facilement, mais il était hors de question que je le laisse foncer seul vers un danger dont nous ignorions encore tout.
— Santa-santa ! Attends-moi !
Il ne m’écouta évidemment pas.
À proximité du village, il bifurqua brusquement vers une petite cabane. Je le vis disparaître à l’intérieur avant d’en ressortir quelques secondes plus tard en traînant un énorme espadon qui paraissait presque disproportionné entre ses mains.
Je ralentis, essoufflée.
— Oh, oh, oh… repose-moi ça tout de suite. On ne sait même pas ce qui s’est passé. Ce n’était peut-être rien de grave.
Santa-santa secoua vivement la tête.
— Non. Odeur forte. Plus humains sans poils ici.
Je le regardai un instant.
Nous avions une odeur ?
Première nouvelle.
Des bruits de course dans la neige m’empêchèrent d’y réfléchir davantage.
Trois joueurs portant les couleurs des Colombes fonçaient vers nous à dos de Berserils. Les énormes ours blancs soulevaient la neige sous leurs pattes tandis que leurs cavaliers nous faisaient signe de nous écarter.
Le premier ralentit brusquement en nous apercevant.
— Vous êtes avec GoldenBrown ?
Je me redressai encore à moitié essoufflée.
— Moi ? Oui.
Son visage se ferma.
— Alors dégagez d’ici. En vitesse.
Je sentis immédiatement quelque chose se nouer dans mon ventre.
— Pourquoi ?
Il jeta un regard derrière lui avant de revenir vers moi.
— Il est là… Oryn.