Chapitre 88
L’un des cavaliers se redressa.
— GoldenBrown en personne… On ignorait que c’était vous.
La neige me permit enfin de mieux distinguer leur groupe. Ils étaient une dizaine, installés sur le dos de Berserils, ces grands ours blancs que les Bhalukans parvenaient à apprivoiser.
Rodolphe nous rejoignit bientôt, suivi du reste de notre groupe. Je fis de même, tout en observant les cavaliers avec beaucoup moins de sympathie qu’eux ne semblaient en attendre.
— Je peux savoir ce que vous faites encore ici ? demandai-je. Il me semblait que notre dernière rencontre avait été suffisamment claire. Vous comptez encore vous approprier les ressources ?
Holoryne regarda autour d’elle, complètement dépassée.
— Qu’est-ce qui se passe ? C’est qui ?
Malven se rapprocha légèrement d’elle.
— Des gens dont il vaut mieux se méfier.
Le cavalier secoua la tête.
— Détrompez-vous. Nous sommes ici pour intercepter Oryn.
Je gardai les yeux sur lui.
— Nous avons appris votre capture du drapeau il y a plus de huit mois. Vous l’attendez ici depuis tout ce temps ?
— Oui. Nous avons croisé son groupe à Pyrathis. Ils cherchent à mettre la main sur un artéfact que quelqu’un a pris avant eux. Le problème, c’est qu’ils comptent attendre son détenteur ici pour le tuer et s’en emparer.
Holoryne pâlit.
— Des gens… tuent vraiment d’autres personnes ?
Excella avait cessé de plaisanter.
— C’est inhumain. Pourquoi ils veulent en arriver là ?
— Parce que, d’après les informations que nous avons obtenues, cet artéfact ne fonctionne que dans un environnement froid lorsque sa condition est remplie. Personne ne met les pieds au Mont Céleste, alors la Geôle des Givres reste l’endroit idéal pour l’utiliser.
Il nous observa à son tour.
— Et vous ? Qu’est-ce qui vous ramène ici ?
Gabin répondit pour nous.
— On voulait vérifier que tout se passait bien. Et l’une de nos camarades a également reçu un artéfact dont elle n’a pas vraiment l’utilité. Si l’occasion se présentait, on comptait l’offrir aux Bhalukans pour renforcer leur protection.
Un rire bref échappa à l’un des Colombes.
— Pardonnez-moi, mais il faut être fou pour vouloir se débarrasser volontairement d’un artéfact.
Je ne pris pas mal la remarque.
Mon regard se porta plutôt vers le village que l’on distinguait encore difficilement au loin derrière la neige.
— Je tiens à protéger les habitants d’ici. Ils traversent déjà suffisamment d’épreuves comme ça, et je ne peux pas rester auprès d’eux en permanence. Avec le Flocon Éternel, ils pourraient au moins—
— Le quoi ?
Je me tournai vers lui.
— Le quoi, quoi ?
L’attitude du groupe changea presque immédiatement.
Les cavaliers commencèrent à faire reculer leurs Berserils, lentement, comme si la simple distance pouvait soudain devenir importante.
Je les regardai faire sans comprendre.
L’homme qui venait de m’interrompre fixa quelque chose sur moi, puis releva les yeux.
— Votre truc, là… Le Flocon Éternel.
Son visage avait perdu toute trace d’amusement.
— C’est exactement ce qu’Oryn cherche.
Un silence passa entre nous.
Puis il ajouta :
— Vous êtes morts.
Je restai figée.
Tout sembla s’éteindre autour de moi. Je n’entendais plus le vent, plus les voix, plus rien, seulement les battements de mon cœur qui cognaient beaucoup trop fort dans ma poitrine.
— Givernale ? Givernale !
La voix de Gabin finit par me ramener à moi.
Je clignai des yeux.
— Excuse-moi… Tu disais ?
— Rien. Mais t’as aucune raison de t’inquiéter. Ils ne savent même pas qui détient l’artéfact, et puis on est là.
Un sourire presque impatient apparut sur son visage.
— Depuis le temps que je voulais me frotter à eux !
— Bien dit ! ajouta Oscar.
Je ne partageais pas vraiment leur enthousiasme.
L’un des Colombes reprit :
— Je vais vous conduire au village. Je ne pense pas qu’Oryn se montrera tout de suite.
Nous reprîmes donc notre marche.
Le village n’était plus très loin, pourtant les paroles de l’homme continuaient de tourner dans ma tête.
Vous êtes morts.
Trois mots seulement, et ils suffisaient à rendre le Flocon Éternel beaucoup plus lourd qu’il ne l’avait jamais été.
C’était mon artéfact.
Donc, d’une certaine manière, c’était à cause de moi que nous étions maintenant en danger.
Et je n’avais aucune envie de porter cette responsabilité.
Lorsque nous arrivâmes enfin au village, les Bhalukans nous accueillirent avec la même chaleur dont je me souvenais.
Holoryne resta dans une maison avec Excella et Malven, sous la surveillance d’une Bhalukane. Rodolphe partit discuter avec les mercenaires des Colombes, probablement pour régler définitivement les tensions laissées par notre précédente rencontre. Gabin, lui, resta seul à observer les alentours.
Amandine demeura avec moi.
Plusieurs Bhalukans vinrent rapidement prendre de mes nouvelles. Ils me demandèrent où j’étais allée, ce que j’avais découvert depuis mon dernier passage, si le voyage s’était bien déroulé.
Je répondis du mieux que je pouvais.
Une petite gêne persistait malgré tout.
Lors de ma précédente venue, je n’avais presque rien pu faire pour eux. Ils m’avaient énormément aidée lorsque je m’étais réveillée ici, et pourtant j’avais fini par repartir, loin de ceux qui assuraient leur ravitaillement et leur protection.
Eux, en revanche, ne semblaient m’en tenir aucune rigueur.
Hélénice nous accueillit finalement chez elle avec sa fille.
— Vous êtes certaines de ne pas avoir faim ? Installez-vous et reposez-vous, mes filles.
— C’est gentil, Hélénice, mais je ne mérite pas vraiment tout ce confort chez vous.
Elle me regarda comme si je venais de dire quelque chose de parfaitement absurde.
— Bah voyons.
Amandine se rapprocha aussitôt de moi.
— Givernale… ça ne se refuse pas, un lit. Imagine nous deux.
Je tournai lentement la tête vers elle.
— Non. Je n’imagine pas. Non.
— D’accord. Merci pour votre proposition, on accepte.
— Mais non…
Quelques minutes plus tard, j’étais pourtant installée sur un lit couvert de fourrures, Amandine blottie contre moi comme si ma protestation n’avait jamais existé. Sur une petite table, Hélénice et sa fille avaient déposé plusieurs tranches de poisson préparées avec soin.
Je regardai le repas avec un léger embarras.
Elles nous donnaient encore quelque chose.
Amandine resserra ses bras autour de moi.
— Merci d’être là. Au moins, toi, t’es plus gentille que l’autre manche à balai.
— Si tu le dis…
Elle resta tranquille quelques secondes avant de relever la tête.
— Tiens, j’y pense. Comment t’as rencontré le groupe ? Vu que je suis la dernière arrivée, je sais pas vraiment comment vous vous êtes tous retrouvés ensemble.
Je pris un petit moment pour remettre les événements dans l’ordre.
— J’étais la cinquième à les rejoindre. Il y avait déjà Oscar, Malven, Excella et Holoryne. Enfin… Rodolphe les avait rencontrés avant Excella, mais apparemment, il avait refusé de les accompagner la première fois.
— C'est tout lui.
Je souris légèrement.
— Moi, c’était à Aubecour. Je les ai vraiment rejoints après, lorsqu’ils avaient construit la bibliothèque à Célestoria.
Je ramenai une mèche de cheveux derrière mon oreille.
— À cette époque, j’avais passé six semaines enfermée au Point A. Les neuf autres étaient arrivés seuls ou par deux. Une fois sortis de cette fichue salle, deux joueurs ont été assassinés pendant une nuit. Malven était présent, alors les soupçons sont tombés sur lui.
Amandine se redressa légèrement.
— Sérieux ?
— Pas de chance pour le véritable coupable, j’étais là aussi. Je l’avais vu.
Je laissai échapper un petit rire au souvenir.
— J’ai donc pris la défense de Malven au tribunal. Grâce aux facultés des Juradans, ils ont pu vérifier que je ne mentais pas. Ensuite, Gabin m’a proposé de les rejoindre parce que j’étais seule et que je n’avais pratiquement rien.
Ma main descendit instinctivement vers mon côté.
— Je n’avais même pas encore ma Nulama.
Amandine suivit mon geste.
— Ton sabre, là ?
— Oui.
Je me réinstallai plus confortablement.
— C’est aussi à cette période qu’Holoryne et moi sommes revenues ici pour la deuxième fois. Les autres devaient prendre la gare jusqu’à la capitale, Aurelmont, alors nous nous étions séparées d’eux quelque temps.
— Et Rodolphe ?
— C’est justement le plus amusant. Nous l’avons croisé plus tard et, cette fois, il a accepté de venir avec nous parce qu’il cherchait Holoryne.
Je souris.
— Et elle le cherchait aussi.
Amandine sembla réfléchir une seconde avant d’écarquiller les yeux.
— Mais depuis ici, Aurelmont, c’est super loin ! Comment vous les avez rejoints ?
— Avec des Cercles de téléportation. Gabin en avait sur lui. C’est un artéfact qu’on ne trouve qu’à Aurelmont : tu places deux points, puis tu peux te téléporter de l’un à l’autre avant que le cercle ne disparaisse. Il en avait installé un à leur base dès leur arrivée là-bas.
— Pratique.
— Oui, beaucoup.
Elle attrapa une tranche de poisson avant de reprendre :
— Et la gare ? C’est vraiment un train ? Il y a des sensations fortes, au moins ? Rassure-moi.
— Je ne peux pas te dire, je n’y suis jamais montée. Mais apparemment, une ligne souterraine relie Aubecour à Aurelmont.
Je marquai une petite pause.
— Et le plus surprenant, c’est qu’elle aurait été construite autrefois par un joueur avec l’aide des Dolmari. Karlos Godefroy.
Le visage d’Amandine s’éclaira aussitôt.
— Ah oui ! Le Christophe Colomb de ce monde. Holoryne m’en a parlé. C’est le premier à avoir complété toute la carte.
— Celui-là même.
Notre conversation continua encore un moment, beaucoup plus légère que les pensées qui m’accompagnaient depuis notre arrivée.
Amandine finit cependant par s’endormir contre moi, les bras toujours refermés autour de ma taille.
Je restai encore quelque temps dans la maison avant de réussir à me dégager doucement des bras d’Amandine sans la réveiller.
Dehors, les Colombes avaient commencé à dresser plusieurs tentes faites de peaux animales. Leur groupe n’était visiblement pas au complet ; d’après ce que j’avais compris, d’autres équipes étaient dispersées dans différents territoires, chacune chargée d’une mission particulière.
Je quittai la maison et observai leur campement de loin.
Leur chef, Zolbert, n’était pas avec eux. Je ne l’avais encore jamais rencontré, mais son nom revenait suffisamment souvent pour que je sache qui il était. Troisième du classement, juste devant Gabin.
Il aurait également obtenu le Souverain du Renouveau, comme Holoryne et moi.
Je préférais ne pas poursuivre cette pensée. Je devais déjà survivre jusque-là, ce qui relevait pour moi de l’impossible.
Et puis nous avions déjà suffisamment de problèmes avec Oryn.
Zolbert s’était surtout fait connaître durant sa première année, lorsqu’il avait terrassé un grand nombre d’Ennemis. Certains membres des Colombes affirmaient même qu’il avait fini par comprendre quelque chose à propos de leurs apparitions au cours des neuf décennies suivantes. L’information, elle, n’avait jamais vraiment circulé. Il ne restait que des rumeurs parlant d’anomalies liées à plusieurs dieux.
Des dieux…
J’avais encore du mal à prendre ce genre d’histoire au sérieux. Cela me paraissait beaucoup trop énorme pour être réel.
Holoryne m’avait pourtant déjà parlé d’une déesse à Célestoria. Peut-être que nous ne mettions simplement pas la même chose derrière ce mot.
Dans tous les cas, j’avais bien envie de la rencontrer un jour.
Pour l’instant, j’avais surtout besoin de respirer un peu.
Je quittai le village en direction de mon endroit préféré.
L’Arbre Hivernal.
C’était là que je m’étais réveillée pour la première fois dans ce monde. Il se dressait presque exactement au centre du territoire et, lorsque les tempêtes devenaient trop fortes, il pouvait disparaître entièrement derrière les rideaux de neige.
Ce jour-là, j’eus la chance de l’apercevoir avant même d’arriver jusqu’à lui.
Je ralentis en découvrant enfin l’Arbre Hivernal au milieu de la neige. Même après tout ce temps, il me faisait toujours le même effet.
Je m’installai au pied de son tronc, sortis ma Nulama et plantai doucement la lame dans la neige avant de poser mon menton contre la garde. Pour la première fois depuis notre arrivée, je réussis à laisser mes pensées se calmer un peu. Oryn, le Flocon Éternel, les Colombes et toutes les inquiétudes qui m’accompagnaient depuis le village finirent par s’éloigner suffisamment pour que je puisse simplement profiter du silence.