Chapitre 87
Nous étions enfin arrivés à la Geôle des Givres.
Le voyage avait pris un peu plus de temps que prévu à cause de Gabin. En traversant Champi-Brume, plusieurs villageois l’avaient reconnu et s’étaient aussitôt lancés à sa poursuite à travers le territoire. Bien entendu, nous l’avions laissé régler seul ce petit problème. De notre côté, nous avions profité de l’accueil beaucoup plus chaleureux qui nous était réservé pendant qu’il expiait tranquillement ses fautes.
J’appris à cette occasion qu’elles étaient un peu plus nombreuses que je ne l’avais imaginé.
Apparemment, lors de sa première année dans le Bloc, alors qu’il venait tout juste de rencontrer Oscar et Malven, Gabin avait récupéré une quantité assez impressionnante d’un minerai rare que l’on ne trouvait que dans certaines racines de champignons. Oscar s’était immédiatement intéressé à son utilité, ce qui avait fini par éveiller la curiosité de Malven. Celui-ci avait demandé à l’un des forgerons de lui fabriquer une arme avec le minerai ; notre armurier ne pouvait que sauter sur cette occasion.
Le problème était venu ensuite.
Pris dans leur enthousiasme, les trois s’étaient apparemment imaginés en pleine aventure de fantasy, chacun cherchant de quoi améliorer son équipement. Gabin avait alors eu la merveilleuse idée de fouiller Champi-Brume de fond en comble afin de réunir assez de minerai pour son armure, avant de partir jusqu’à Argemira pour trouver un forgeron spécialisé dans les protections les plus solides.
Oscar avait fini par raconter toute l’histoire.
Depuis, Gabin était banni de Champi-Brume et poursuivi par ses habitants dès qu’il avait le malheur d’y remettre les pieds. Cela faisait déjà trois belles années.
Et c’était ainsi qu’était née une partie de la merveilleuse légende de GoldenBrown : l’Homme de Bronze était si généreux et si apprécié que les territoires lui offraient spontanément leurs plus précieux trésors en récompense de sa bonté.
Une très jolie histoire.
Elle aurait simplement gagné à être vraie.
Lorsque la cheffe des nains expliqua enfin toute l’affaire à Excella, celle-ci resta étonnamment calme.
Pendant quelques secondes.
Elle passa ensuite trois jours à poursuivre Gabin dans les bois pour le frapper chaque fois qu’elle remettait la main sur lui. La connaissant, je doutais fortement qu’elle se soit contentée de quelques baffes.
Ce ne serait pas la première fois.
À Lumbréa, Gabin avait un jour eu l’idée de déplacer un félin confortablement installé sur les genoux d’Excella, simplement parce qu’elle refusait de bouger tant que l’animal n’avait pas décidé de partir de lui-même. Elle l’avait giflé jusqu’à l’assommer, puis était restée devant lui en attendant patiemment son réveil pour recommencer presque aussitôt.
Quatre fois.
J’en avais tiré une règle assez simple : ne jamais contrarier Excella lorsqu’un animal de compagnie était impliqué.
Heureusement, cette fois-ci, Gabin finit par survivre à sa punition et nous pûmes reprendre notre route.
Puis nous franchîmes enfin la frontière.
La Geôle des Givres.
Rien que de retrouver cet endroit fit naître en moi une chaleur étrange, malgré le froid qui nous entourait. C’était ici que je m’étais réveillée dans le Bloc, et même après tout ce temps, je restais profondément attachée aux Bhalukans. J’aimais leur culture, leur manière de vivre ensemble et cette importance qu’ils accordaient à la communauté dans un territoire où survivre seul n’avait jamais dû être facile.
C’était la troisième fois que je revenais ici.
La seconde remontait à l’époque où je voyageais avec Holoryne et Rodolphe, peu après notre rencontre avec Gabin. Lui n’avait pas pu nous accompagner à cause de ses petits problèmes avec Champi-Brume.
Lorsque nous étions arrivés, la situation était bien différente.
Un groupe de joueurs appelé les Colombes avait pris possession du territoire en s’appropriant son drapeau. Cela aurait déjà pu poser problème, mais ils s’étaient surtout mis à exploiter les ressources locales autant qu’ils le pouvaient.
Je n’avais jamais réussi à accepter ça.
Les Bhalukans possédaient déjà peu de choses. Le climat leur compliquait la vie, les animaux du territoire étaient dangereux et chaque ressource avait son importance. Voir des joueurs arriver pour emporter ce dont les habitants avaient besoin simplement parce qu’ils en avaient la possibilité me semblait profondément injuste.
Les Colombes n’étaient pourtant pas nées d’une mauvaise idée. Leur faction, devenue l’une des plus importantes du Bloc en nombre de membres, voulait à l’origine venir en aide aux joueurs en difficulté et rendre les territoires moins dangereux. Ils avaient installé de nombreux camps à travers Laquarys pour cette raison.
L’intention pouvait être honorable.
Leur manière de faire, beaucoup moins.
S’attaquer aux ressources nécessaires aux natifs avait été la limite de trop.
À l’époque, je n’avais malheureusement pas grand-chose à offrir pour les arrêter moi-même. Contrairement à Gabin, dont le passif de type Combat tournait presque entièrement autour de la rage d'autrui, le mien appartenait à la catégorie Don et n’avait jamais été particulièrement adapté aux affrontements.
Le Phénix des neiges.
Son fonctionnement était assez particulier. Lorsqu’un corps sans vie se trouvait au contact du froid dans mon périmètre, je pouvais me nourrir de ses besoins. Pendant très longtemps ensuite, mon propre corps cessait de réclamer de la nourriture, de l’eau ou même les besoins les plus ordinaires.
Entre ce passif et mon artéfact, j’avais vraiment un talent remarquable pour hériter des choses les moins élégantes possibles.
Heureusement, Rodolphe compensait largement mon manque d’utilité au combat.
À lui seul, il avait laissé les douze membres des Colombes présents sur place dans un état suffisamment mauvais pour qu’aucun d’eux n’ait envie de recommencer. Je crois que « presque tétraplégiques » résumait assez bien le résultat.
Holoryne, quant à elle, était venue avant tout pour poursuivre ses écrits, mais son passif nous avait également beaucoup aidés.
Transmutation.
Il permettait d’adapter le corps de ses compagnons à presque n’importe quel climat ou environnement. Avec elle, nous pouvions supporter le froid de la Geôle des Givres sans risquer d’y laisser la vie.
Seulement, cette aide avait un prix.
Le passif ne produisait pas le même effet sur Holoryne elle-même, et pour permettre à ses compagnons de bénéficier de cette adaptation, elle devait sacrifier une partie importante de sa mémoire. Heureusement, tout ce qu’elle perdait lui revenait une fois sortie de la zone concernée.
Avec quelques personnes, cela restait encore gérable.
À cinq compagnons, en revanche, Holoryne pouvait devenir complètement amnésique tant que l’effet restait actif.
Et c’était précisément le problème qui se présentait aujourd’hui.
— Je veux voir mes enfants. Ce n’est pas chez moi.
Holoryne avançait à contrecœur dans la neige, complètement perdue au milieu de visages qu’elle ne reconnaissait plus.
— Mais Holoryne, c’est foutu, tu ne les retrouveras jamais, lança Oscar.
Je tournai aussitôt la tête vers lui.
— Oscar, ne dis pas des choses pareilles.
Il haussa les épaules, parfaitement détendu.
— Roh, je rigole. C’est marrant.
Pas pour elle.
Nous poursuivions notre marche vers le grand village du territoire, celui-là même où les Colombes s’étaient installées lors de notre dernière venue. La neige ralentissait notre progression sans vraiment nous arrêter, mais Holoryne s’était accrochée au bras de Rodolphe et avançait avec la démarche hésitante de quelqu’un que l’on aurait arraché à sa maison quelques minutes plus tôt.
Elle leva les yeux vers lui.
— Et toi, tu peux me dire ce que tu fais ici ? Tu ne devais pas t’occuper de Riri ?
— Calme-toi. Tout va bien pour les deux.
— Non… J’étais à la maison. Je ne comprends pas pourquoi je suis ici. Et c’est qui, tous ces gens ?
Gabin, qui marchait devant elle, se retourna.
— Tu fais partie de notre groupe. Ta mission, c’est d’écrire tout ce que tu trouves intéressant dans les endroits qu’on traverse. Cette fille, Amandine, porte ton sac avec tes livres. On t’a amenée ici justement pour ça.
Excella désigna Amandine avec un sérieux qui ne trompait personne.
— Holoryne, ta soumise. Ta soumise, Holoryne.
— Tais-toi, vieille cruche. T’es même pas capable de te taire la nuit.
Excella se retourna immédiatement.
Évidemment.
Il ne leur fallut que quelques secondes avant qu’elles commencent à se chamailler au milieu de la neige. Holoryne fit un bond en arrière et resserra sa prise autour du bras de Rodolphe.
— Sortez-moi de là… Vite, vite.
Je soupirai doucement.
Finalement, son amnésie ne l’empêchait pas de comprendre l’essentiel.
Une ombre passa alors au-dessus de nous.
Puis une deuxième.
Je levai les yeux.
Quatre grandes silhouettes blanches tournaient au-dessus du groupe, presque confondues avec le ciel chargé de neige.
Malven les reconnut le premier.
— Oh merde… C’est des Kalinaigres ?
Mon ventre se serra.
— Oui. Écartez-vous, vite.
Les autres levèrent les yeux à leur tour.
— Et ne cherchez pas à leur faire peur. Ça ne marche pas sur eux. Même blessés, même brûlés, ils continueront à venir tant qu’ils pourront encore vous déchiqueter jusqu’à l’os.
Rodolphe, lui, avait déjà tendu une main vers Malven.
— Bien. Donne-moi l’Arc du Léguane.
Malven fit apparaître depuis sa montre un arc démesuré dont la corde unique avait été fabriquée à partir de chair de Léguania, ces reptiles étranges que l’on trouvait dans le territoire du Royaume Perdu. L’arme imprégnait les flèches d’une odeur particulière destinée à attirer les prédateurs vers leur trajectoire.
Une façon assez élaborée de les pousser eux-mêmes vers leur mort.
Oscar contempla l’arc avant de regarder Rodolphe.
— Quelle arme tu ne sais pas manier, vieux père ? Même un truc aussi gros, tu sais t’en servir ?
Rodolphe récupéra quelques flèches dans le carquois que lui tendait Malven.
— Mon fils est passionné de tir à l’arc. J’avais justement commencé à apprendre avec ma fille.
Il parlait encore lorsqu’il banda la corde.
Les deux premières flèches partirent presque aussitôt.
Deux Kalinaigres furent touchés en plein vol.
Les deux autres rabattirent leurs ailes et plongèrent droit sur nous.
— COUREZ ! cria Gabin.
Le groupe se dispersa.
Excella attrapa Holoryne par le bras et l’entraîna avec elle tandis qu’Oscar, Malven et Amandine s’écartaient dans des directions différentes.
Rodolphe, lui, ne bougea pas.
— Rodolphe ! lançai-je. Ne les prends pas à la légère, cours !
— Ne m’interromps pas, tu veux bien ?
Je n’eus pas vraiment le temps de lui répondre.
Un courant d’air brutal me fouetta le visage.
Je tournai la tête et vis l’un des Kalinaigres fondre directement sur moi.
Ses serres se rapprochaient déjà lorsque quelque chose le frappa de côté.
Sa tête éclata sous l’impact et son corps s’écrasa dans la neige à quelques mètres.
Je m’arrêtai net.
À travers la tempête, plusieurs silhouettes venaient d’apparaître.
Derrière moi, Rodolphe avait saisi le dernier Kalinaigre à la gorge. L’oiseau battait furieusement des ailes entre ses mains, mais il ne semblait même pas parvenir à le faire reculer.
Je reportai mon attention vers les nouveaux venus.
Gabin arriva à ma hauteur et les reconnut avant moi.
— Tiens. Les Colombes. Décidément, vous n’avez vraiment rien compris.