Chapitre 86
Les jours suivants s’écoulèrent avec une lenteur étrange. Aubecour pansait ses plaies, comptait ses morts et réparait ce qui pouvait encore l’être. La gare demeurait fermée, mais le gouffre qui coupait les rails s’était refermé après la disparition de Claudius. Les Judarans travaillaient désormais à dégager les wagons et à vérifier si la ligne pouvait encore rejoindre la capitale.
Aaron reprit connaissance le lendemain du couronnement. Son état restait trop fragile pour voyager, mais Lina et Nina avaient décidé de rester avec lui jusqu’à ce qu’il se rétablisse. Elles pourraient aussi aider à remettre la gare en service.
De notre côté, nous préparions enfin notre départ. J’attendais aussi qu’Aria cesse de m’éviter.
Pour la première fois depuis que nous voyagions ensemble, nous dormîmes séparément. Je découvris alors qu’une place vide pouvait occuper tout un lit. Chaque nuit, je me retournais par habitude vers l’endroit où elle aurait dû se trouver, avant de me rappeler qu’elle avait choisi une autre chambre.
Le jour du départ, la cour du Tribunal bourdonnait d’activité. Des habitants apportaient des provisions, des couvertures et des lettres destinées à leurs proches dans d’autres territoires. Milo tentait de faire entrer trop de nourriture dans son sac. Silas vérifiait les fermetures de sa veste avec une attention suspecte. Chrome échangeait quelques mots avec Lucius près de la porte.
Aria se tenait à l’écart, face aux toits que le soleil couchant teintait d’orange. Depuis le couronnement, nous n’avions échangé que les phrases nécessaires, toujours en présence des autres. Jamais assez longtemps pour aborder ce qui restait suspendu entre nous.
Je fis un pas dans sa direction.
— Hé, Ari…
Eriska referma les doigts autour de mon bras avant que j’aille plus loin.
— Pas maintenant, Casimir, murmura-t-elle.
Je m’arrêtai sans chercher à me dégager.
— Ça fait plusieurs jours, lui rappelai-je en gardant les yeux sur Aria.
— Je sais. Elle m’a parlé.
Je regardai de nouveau Aria.
— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
— Que la colère n’était pas encore retombée. Ni contre toi ni contre elle-même, répondit Eriska en relâchant ma manche. Tu veux lui expliquer ce que tu as compris. Je le sais. Mais tu veux surtout vérifier qu’elle ne compte pas partir.
Les paroles de Chrome me revinrent. Je baissai les yeux, incapable de nier.
— Je ne lui demanderai pas de me rassurer.
— Peut-être pas directement, concéda-t-elle. Mais tu guetteras chacune de ses réponses comme un verdict. Laisse-lui de l’espace sans lui donner l’impression que tu disparais.
Aria tourna légèrement la tête dans notre direction. Je crus qu’elle allait me regarder, mais elle se détourna avant que cela arrive.
Je demeurai où j’étais. Ce n’était pas renoncer à elle. Seulement accepter que, pour une fois, rester à ses côtés signifiait ne pas la poursuivre.
Eriska me donna une légère tape contre le bras avant de rejoindre les autres. Je la suivis. Aria se rapprocha elle aussi du groupe, sans venir jusqu’à moi. La distance entre nous ne dépassait pas quelques mètres. Elle me parut pourtant plus vaste que toutes les routes dessinées sur nos cartes.
— On va enfin quitter cet endroit ! lança Milo en tapotant les mains. J’ai aimé les bains, le restaurant et le fait de survivre, mais je commence à manquer de nouveautés.
— Nous sommes restés plus longtemps que prévu, admit Lina. Ça reste peu comparé au temps passé au Point A.
— C’est quand même étrange qu’on se soit tous retrouvés ici, remarquai-je.
Milo m’adressa un sourire rayonnant.
— C’est le destin.
— Dans ce cas notre destinée il laisse a désiré, ironisa Eriska en balayant le groupe du regard. Vous comptez aller où, maintenant ?
Gondovald prit le temps de répondre.
— Je repasserai d’abord par Argemira. Certaines ressources pourraient m’être utiles. Ensuite, je rejoindrai Célestoria ou je reviendrai ici lorsque le train fonctionnera.
— Nina et moi resterons à Aubecour, annonça Lina. Aaron n’est pas encore en état de voyager, et les ingénieurs ont besoin d’aide à la gare. Elle pourra nous emmener à la capitale d’après eux.
Nina acquiesça timidement.
— Nous nous recroiserons un jour… j’en suis sûre.
— Moi, je pars pour Amphithéon, déclara Eriska en balayant ses cheveux. Le territoire a été libéré il y a environ une semaine et, d’après les rumeurs, son système est une véritable plaie. Ça promet d’être intéressant.
À l’évocation de ces lieux, Aria se rapprocha légèrement.
— J’aimerais bien voir la capitale, souffla-t-elle. Et Amphithéon aussi.
Sa voix ne s’adressait pas directement à moi, mais je l’entendis comme si elle avait parlé tout près de mon oreille.
Silas finit par poser la question qui nous concernait directement.
— Et nous ? Où allons-nous exactement ?
J’affichai la carte sur ma montre. L’intérieur des territoires demeurait presque vide, mais leurs frontières et certains passages connus apparaissaient clairement.
— Kellan est parti vers le nord-est, rappelai-je. Si nous atteignons Célestoria, nous pourrons poursuivre vers l’est et chercher un accès vers le nord.
— Personne ici n’est allé assez loin pour connaître le territoire où se trouve votre ami, précisa Gondovald en se penchant vers l’écran. Le train pourrait même nous en éloigner.
— Il existe un passage au nord depuis la région située à l’est de Célestoria, intervint Eriska.
L’information me fit quitter la carte des yeux.
— Comment le sais-tu ?
Elle fit apparaître sa propre carte avec un sourire satisfait.
— Il y a une immense boutique de cartes à Célestoria. J’ai acheté tout ce qu’ils vendaient.
Plusieurs territoires supplémentaires s’affichèrent sur son écran. Leurs contours et les passages vers les régions voisines étaient indiqués, mais l’intérieur de chaque zone restait presque entièrement vierge. À l’est de Célestoria, une frontière s’ouvrait effectivement vers le nord.
— C’est immense, murmura Nina.
Lina se pencha par-dessus son épaule.
— Nous allons passer une éternité dans ce Bloc… Au fait, quelqu’un a regardé les dernières annonces ?
Tout le monde se mit à parcourir le journal de sa montre. Cet onglet regroupait le fichu classement, le nombre de joueurs encore présents, ainsi qu’un résumé des morts et des événements récents. La libération d’Aubecour figurait en tête de liste ; un peu plus bas apparaissait celle d’Amphithéon.
• COMPTEUR •
Nombre de joueurs restants : 84
Éliminations récentes :
— Par un ennemi : 1
— Par le climat ou le manque de provisions : 0
— Par un autre joueur : 2
Lucie Cynial a été éliminée par Gabriel Rusma.
Gabriel Rusma : 55e → 10e.
Gabriel Rusma a été éliminé par Aliénor Romansal.
Aliénor Romansal : 31e → 10e.
Un silence inconfortable traversa le groupe. Gabriel avait atteint le classement en tuant Lucie, puis avait perdu sa place et sa vie presque immédiatement. Deux meurtres avaient suffi à faire passer la dixième place d’un joueur à l’autre.
• CLASSEMENT GÉNÉRAL •
1. Kaedran Ravencroft
2. Sylvestre Ashwood
3. Marrow Duskbane
4. Toma Dumas
5. Casimir Ashford
6. Darian Kaelith
7. Tobias Enrika
8. Aria Liora
9. Aliénor Romansal
10. Chrome Tharnel
Mon nom occupait désormais la cinquième place. Mon estomac se serra. Plus je montais, plus je devenais visible pour des gens prêts à tuer pour prendre ma position.
Chrome, lui, contempla son rang avec une ombre de sourire.
— Dixième au classement… Enfin, murmura-t-il.
— Et Aliénor n’a pas perdu de temps, constata Milo. Passer de la trente et unième à la dixième place en tuant quelqu’un qui venait juste d’y arriver…
La page suivante s’ouvrit.
• QUÊTES : 5/7 — POINT B, AUBECOUR •
Accepter l’invitation du Tribunal : Accomplie
Participer à la notation du restaurant L’Avocat : Accomplie
Retrouver la gare cachée d’Aubecour : Accomplie
Accepter l’aide d’un Judaran : Accomplie — Aide du Clan
Visiter tout les quartiers d'Aubecour : Accomplie
Capturer le condamné Razelus durant la nuit : Non accomplie
Dépenser trois cents pièces au marché d’Aubecour : Non accomplie
• RÉCOMPENSES •
Balance d’Aubecour — Clan : signale les mensonges et les illusions détectés par le bracelet.
Parchemin : retrace toutes les routes empruntées durant trois mois. Amélioration possible.
Trois cents pièces.
• INFORMATIONS DÉBLOQUÉES •
Dans ce monde, cent ans équivalent à dix ans dans le nôtre.
Les informations de chaque dirigeant rencontré sont désormais disponibles dans l’onglet Journal.
• SUCCÈS OBTENU : ADJUGÉ •
Démasquer et vaincre le traître Claudius.
Le reste de l’affichage disparut, mais la première information continua de clignoter en haut de nos écrans.
— Attendez… souffla Milo. Cent ans ici équivalent à dix ans chez nous ?
Je relus la phrase, persuadé d’avoir mal compris. Les chiffres étaient pourtant sans ambiguïté.
— Le temps avance dix fois plus vite dans le Bloc, murmura Lina.
Silas leva les yeux de sa montre.
— Donc les trois mille six cent cinquante jours annoncés au départ…
— Dix ans ici, compléta Gondovald. Environ une année dans notre monde.
Un silence suivit.
Je pensai à ceux que j’avais laissés derrière moi. Une année n’était pas rien, mais elle ne ressemblait pas aux dix années que j’avais imaginées en découvrant le compteur. Nous pouvions passer une décennie entière à lutter ici et retrouver notre monde avec seulement un an d’écart.
Le soulagement aurait dû l’emporter. Une autre idée s’imposa : les participants arrivés cent ans avant nous dans le Bloc n’avaient disparu que dix ans plus tôt chez eux. Toute une histoire avait pu se construire ici pendant qu’une seule décennie s’écoulait ailleurs.
— C’est rassurant, non ? demanda Milo, sans grande conviction. Pour nos proches, je veux dire.
— Jusqu’à ce qu’on se rappelle qu’une année peut suffire à tout changer, répondit Aria.
Sa voix resta calme, mais ses doigts s’étaient refermés autour de sa montre. Je me demandai à qui elle pensait. Je ne posai pas la question.
Silas agita le poignet devant lui.
— Hop, hop, hop ! Il y a un autre problème beaucoup plus urgent, lança-t-il, profondément offensé. Pourquoi je n’ai reçu aucune pièce ?
Lina consulta son solde avant de relever la tête.
— Moi, j’en ai reçu cent.
— Moi aussi, confirma Nina.
Milo fit défiler son écran, puis écarquilla les yeux.
— Les membres de notre clan en ont reçu trois cents chacun.
Aria lui saisit le poignet afin de rapprocher l’écran.
— Hé ! protesta-t-il.
— Tais-toi et laisse-moi voir, ordonna-t-elle.
Elle parcourut les informations.
— Il a raison. Casimir, Milo et moi avons reçu le triple.
Son attention effleura la mienne avant de revenir à Milo. Elle relâcha son bras sans rien ajouter, mais ce simple contact réveilla une chaleur douloureuse dans ma poitrine.
Silas cessa de se plaindre.
— C’est quoi, ça ?
Il me tendit sa montre. Un nouvel onglet venait d’apparaître sur son écran.
Je le reconnus immédiatement. C’était celui de son passif.
Les adieux commencèrent peu après. Gondovald quitta la cour le premier, en direction des commerces où il voulait compléter ses provisions. Lina et Nina retournèrent vers le camp de soins. Eriska nous salua d’un geste avant de prendre la route d’Amphithéon.
Chrome resta près de la porte orientale.
— Tu es certain de ne pas vouloir rejoindre notre clan ? lui demandai-je une dernière fois.
Il secoua lentement la tête. Une légère mélancolie passa dans son regard tandis que ses doigts effleuraient sa montre, là où Saphira était rangée.
— C’est gentil, mais je préfère continuer seul pour le moment. Je compte aussi rejoindre Célestoria, seulement un peu plus tard.
— Je reposerai la question quand nous nous reverrons, le prévins-je.
— Fais-le.
Pendant que nous échangions nos derniers mots, je remarquai l’absence de Silas. Il avait disparu sans prévenir, comme il savait si bien le faire lorsqu’il voulait éviter qu’on lui pose des questions. Milo affirma l’avoir vu retourner vers le Tribunal en prétendant devoir « vérifier une dernière chose ». Cette explication ne me rassura pas vraiment. Avec Silas, une “dernière chose” pouvait couvrir à peu près tout, du détail utile à la catastrophe volontaire.
Lorsqu’il reparut enfin au bout de la rue, son calme beaucoup trop satisfait me donna envie de fouiller ses poches.
Aria plissa les yeux : elle avait manifestement eu la même impression.
— Qu’est-ce que tu faisais encore au Tribunal ? demanda-t-elle en plissant les yeux.
— Je voulais confirmer le fonctionnement de mon passif, répondit-il avec un haussement d’épaules. C’est réglé.
Il rabattit sa manche sur sa montre avant que nous puissions voir davantage. Le geste était trop rapide pour être innocent, mais pas assez pour mériter une confrontation immédiate. Pas devant tout le monde. Pas alors que nous étions censés partir.
— Alors, direction Célestoria, annonçai-je, sans cesser de le surveiller.
Milo réajusta son sac.
— Je me demande ce qui va encore nous tomber dessus.
Une voix nous interpella depuis l’autre côté de la place.
— Casimir ! Aria ! Attendez !
Romulus courait vers nous, sa cape rouge flottant derrière lui et sa couronne toujours légèrement de travers. Malgré sa tenue royale, il ressemblait davantage à un messager en retard qu’à un souverain. Il avait cette façon de courir avec trop d’urgence pour quelqu’un qui portait une couronne, comme si le rôle lui pesait encore plus que le métal sur sa tête.
Silas se plaça entre lui et nous.
— Doucement.
— Je ne vais attaquer personne ! protesta Romulus en s’arrêtant pour reprendre son souffle. Je voulais seulement vous remercier avant votre départ.
Il fouilla sous sa tunique et en sortit un petit médaillon suspendu à une chaîne. Le métal brillant portait un emblème que je ne reconnus pas.
— Prenez-le, reprit-il en le tendant vers nous.
Aria récupéra l’objet avant moi et le fit tourner entre ses doigts avec une attention un peu trop vive pour être totalement désintéressée.
— Un emblème royal ? demanda-t-elle.
Romulus retrouva un peu de solennité. Pendant un instant, malgré sa couronne de travers et son souffle court, il eut presque l’air du souverain qu’Aubecour attendait de lui.
— L’emblème d’Aubecour. Il prouve que vous avez été reconnus comme les héros de la cité. Si votre route vous mène un jour jusqu’au château de Joliflord, montrez-le. Là-bas, personne ne pourra ignorer ce que vous avez accompli ici.
Milo observa le médaillon par-dessus l’épaule d’Aria.
— Joliflord se trouve où ?
— C’est au nord-est de Clockerham, la cité mécanique, expliqua Romulus. Vous ne pourrez pas manquer Joliflord une fois sur place.
Je retins ces indications. Le territoire apparaîtrait probablement sur notre carte lorsque nous nous en approcherions suffisamment. Pour l’instant, ce n’était qu’un nom de plus ajouté à une liste déjà trop longue d’endroits inconnus.
— Nous verrons ça le moment venu, répondis-je avant de lui tendre la main. Prends soin de toi, Romulus. Aubecour est entre tes mains, maintenant.
Il serra mes doigts. Son sourire vacilla lorsqu’il regarda la foule qui l’attendait près du Tribunal. À cet instant, il ne ressemblait plus à un roi, ni même à un héros local. Seulement à un garçon qui venait de récupérer une ville entière sur les épaules et qui faisait de son mieux pour ne pas le montrer.
— J’espère que nos chemins se recroiseront, souffla-t-il.
Je tendis ensuite la main vers Aria pour récupérer l’emblème. Son attention s’y attarda brièvement avant qu’elle glisse le médaillon dans l’une de ses poches avec un naturel presque trop appliqué.
Je retirai lentement mes doigts sans faire de remarque. Il y aurait d’autres moments pour discuter de sa définition très personnelle de la propriété commune.
Après un dernier salut, nous franchîmes la porte orientale. L’agitation d’Aubecour s’éloignait derrière nous, remplacée peu à peu par le bruit de nos pas et le silence plus large de la route. Je commençais à peine à respirer plus librement lorsque Silas laissa échapper un rire satisfait.
— Pauvre Romulus… Il ne pourra même pas profiter du coffre du Tribunal.
Je tournai la tête vers lui.
— Pourquoi dis-tu ça ?
Il sortit de sa poche un reçu qu’il brandit fièrement entre deux doigts.
— Parce que je l’ai vidé.
Nous nous arrêtâmes tous presque en même temps.
— Tu as fait quoi ? s’étrangla Milo.
— Il fallait bien compenser les pièces que le système a oublié de me donner, répliqua Silas comme s’il s’agissait d’une évidence.
Il tourna l’écran de sa montre dans notre direction.
Retrait effectué : 5 000 pièces.
— Tu as volé cinq mille pièces dans le coffre d’une ville dévastée, puis tu les as insérées dans une borne pour les créditer sur ta montre ?
— Les bornes sont très rapides, confirma-t-il avec fierté.
Aria ferma les yeux et expira longuement par le nez.
— Tu viens de voler le nouveau roi quelques minutes après son couronnement.
— Je préfère parler d’une compensation.
Il consulta sa montre. Une notification brillait encore au sommet de l’écran.
Son sourire s’élargit.
— On en discutera plus tard. Maintenant que je comprends mon passif, je ne vais plus me gêner, annonça-t-il en reculant prudemment.
Notre prochaine destination était Célestoria.
Après ce qui venait de se passer avec Aria, j’ignorais encore ce que deviendraient les jours à venir, et surtout combien de temps cette distance resterait entre nous. Silas venait lui aussi de découvrir quelque chose de nouveau sur son passif, sans que nous sachions encore jusqu’où cette capacité pouvait aller.
Et derrière le prochain portail nous attendait Célestoria, le territoire d’origine d’Eriska.
Je ne savais pas encore ce que nous y trouverions.