Chapitre 85
Deux jours après la mort de Claudius, la place principale d’Aubecour débordait de monde.
Depuis le balcon du Tribunal, la ville paraissait presque intacte. Le soleil de fin d’après-midi recouvrait les façades d’une lumière dorée, les bannières avaient été redressées au-dessus des rues et les pavés les plus sombres avaient été lavés. Pourtant, il suffisait de regarder un peu plus longtemps pour voir les fenêtres condamnées, les murs fendus et les bandes de tissu noir nouées aux portes des familles endeuillées. Aubecour avait survécu à la pleine lune. Elle ne s’en était pas encore remise.
Un homme vêtu d’une tunique blanche s’avança jusqu’à la balustrade. Lorsque les dernières conversations se turent, il leva une main avec une assurance que je lui enviai presque.
— Habitants d’Aubecour, je me nomme Lucius, porte-parole de la cité, déclara-t-il d’une voix assez forte pour atteindre les derniers rangs. Comme vous le savez désormais, Claudius nous a trompés pendant des décennies. Il a entretenu la nuit sans lois, manipulé le Tribunal et utilisé notre peur pour gouverner sans couronne.
Un murmure hostile traversa la foule. Plusieurs personnes levèrent les yeux vers les fenêtres du bâtiment, comme si elles s’attendaient encore à voir la fumée du procureur s’en échapper.
— Quant à notre souverain légitime, poursuivit Lucius en dépliant un parchemin, toutes les recherches entreprises pour le retrouver sont restées vaines. Le Conseil a donc déclaré le trône vacant afin qu’Aubecour ne reste pas sans autorité. La régence temporaire proposée à Chrome Tharnel et Casimir Ashford ayant été refusée, il nous appartenait de choisir, parmi les habitants, celui qui porterait désormais cette responsabilité.
Je sentis plusieurs regards se tourner vers moi. Je répondis par un sourire embarrassé avant de reporter mon attention sur la place. Diriger un clan me suffisait déjà largement, même lorsque je n’en portais plus officiellement le titre. Gouverner une ville qui venait de découvrir que son système judiciaire reposait sur un monstre de fumée ne figurait pas parmi mes ambitions.
Notre groupe se tenait derrière Lucius, légèrement en retrait. Chrome avait croisé les bras. Eriska observait la foule avec une satisfaction tranquille. Lina et Nina se tenaient l’une contre l’autre, tandis que Gondovald demeurait près d’elles, le visage encore marqué par la fatigue. Aaron, toujours convalescent, n’avait pas été autorisé à quitter le camp de soins.
Aria se tenait à quelques pas sur ma droite. Depuis notre dispute, nous n’avions jamais été aussi proches physiquement et aussi éloignés dans tout le reste. Elle regardait droit devant elle, le menton relevé, sans m’accorder le moindre signe. J’aurais pu tendre la main et effleurer la sienne. Je gardai pourtant les bras le long du corps.
Lucius attendit que le silence revienne.
— Avant de vous présenter celui qui guidera notre cité, reprit-il, Aubecour doit honorer les étrangers qui ont combattu le fléau Claudius et permis à cette ville de connaître sa première aube suivant une pleine lune sans massacre depuis des années.
Les premiers applaudissements éclatèrent avant même qu’il termine. Ils gagnèrent la place comme une vague, accompagnés de cris, de sifflements et de coups frappés contre les pavés. Je me raidis malgré moi. Affronter Claudius m’avait paru plus simple que soutenir le regard de milliers de personnes persuadées que nous méritions leur reconnaissance.
— Arrachés à leur monde et pourtant prêts à risquer leur vie pour le nôtre, ils seront désormais reconnus comme les héros d’Aubecour ! lança Lucius en levant le parchemin. Eriska Aderman ! Aaron Sheridan, malheureusement absent ! Lina et Nina Avenelle ! Aria Liora ! Silas Crevin ! Gondovald de Lysandre ! Casimir Ashford ! Milo Novarre ! Et Chrome Tharnel !
Chaque nom provoqua une nouvelle explosion d’enthousiasme. Milo salua la foule avec les deux mains, ravi de l’attention. Silas s’inclina comme s’il venait de recevoir un titre de noblesse, puis se redressa pour vérifier si quelqu’un lui apportait une récompense matérielle. Eriska se contenta d’un sourire. Chrome ne bougea presque pas.
Lorsque le nom d’Aria résonna, elle leva une main avec une maîtrise parfaite. La lumière du soleil accrocha ses cheveux et j’oubliai un instant le bruit de la place.
Elle tourna légèrement la tête et me surprit à la regarder. Ses lèvres se pincèrent sans qu’elle se détourne immédiatement. Ce fut bref, assez pour me rappeler qu’elle était toujours là, pas assez pour savoir si elle souhaitait encore que je le sois aussi.
Lucius replia enfin le parchemin.
— À présent, annonça-t-il, le Conseil d’Aubecour a désigné celui qui portera la couronne. Il n’appartenait pas au cercle de Claudius. Il a vécu parmi les habitants ordinaires, a affronté la nuit sans lois à leurs côtés et a choisi d’aider ceux que le procureur voulait sacrifier. Que s’avance Sa Majesté… Romulus Ier !
La place entière se figea. Derrière moi, quelqu’un laissa échapper un « hein ? » si sincère que je ne sus pas s’il venait de Milo ou de Silas.
Romulus, lui, cligna plusieurs fois des yeux. Il regarda Lucius, puis la foule, avant de se désigner d’un doigt tremblant.
— Moi ? demanda-t-il d’une petite voix.
Les trompettes et les tambours éclatèrent, engloutissant sa protestation. Deux assistants surgirent de part et d’autre du balcon et l’entraînèrent jusqu’à la balustrade. Romulus chercha notre aide du regard, mais Milo riait déjà trop fort pour lui être utile et Silas s’était tourné afin de cacher son sourire.
— Vous auriez pu me prévenir ! protesta le nouveau roi pendant qu’on lui passait une tunique rouge manifestement prévue pour quelqu’un de deux tailles de plus. Puis une couronne fut déposée sur sa tête. Elle glissa légèrement sur le côté, achevant de donner à la cérémonie l’apparence d’une comédie préparée au dernier moment.
— Romulus Ier souhaite maintenant s’adresser à son peuple ! proclama Lucius.
Romulus se retourna brusquement vers lui.
— Maintenant ? répéta-t-il, livide. Je ne n’ai rien préparé !
Lucius recula sans répondre.
Gondovald porta une main à son front. Aria croisa les bras, manifestement prête à assister au désastre. Je frappai doucement dans mes mains et le reste du groupe m’imita. Romulus inspira profondément, s’agrippa à la balustrade puis contempla la foule qui attendait son premier ordre.
— Citoyens d’Aubecour… commença-t-il avant que sa voix se brise. Je ne sais pas encore comment on devient un bon roi.
Un silence prudent lui répondit.
— Mais je sais ce que cette ville ne doit plus jamais accepter, reprit-il en se redressant. Plus personne ne sera autorisé à tuer impunément sous la pleine lune. La nuit sans lois est suspendue, et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’elle ne revienne jamais.
Cette fois, les applaudissements partirent d’un seul mouvement. Quelque chose changea dans l’expression de Romulus. Ses épaules se détendirent. Il venait de comprendre que la foule ne cherchait pas un souverain parfait, seulement quelqu’un qui ne la livrerait plus à ses bourreaux.
Cette première réussite lui monta malheureusement très vite à la tête.
— Et les bains publics seront gratuits pour tous ! lança-t-il avec un enthousiasme renouvelé.
La place explosa de joie.
— Les restaurants devront offrir des coupons de réduction après chaque repas !
Silas se mit à applaudir avec une conviction nouvelle.
— Je déménage ici, c’est décidé, commenta-t-il en hochant gravement la tête.
Romulus leva alors le poing, emporté par l’ovation.
— Et chaque citoyen aura droit à plusieurs conquêtes dans leurs lits !
Le silence tomba si brutalement que même les trompettes semblèrent s’étouffer.
Romulus ne remarqua rien.
— Pour favoriser l’amour, la paix et… l’économie locale ! ajouta-t-il fièrement.
Gondovald ferma lentement les yeux.
— Retirez-lui la couronne, souffla Aria en enfouissant son visage entre ses mains.
— Surtout pas, répliqua Milo, déjà plié en deux. Laissez-le continuer. C’est spectaculaire.
Silas, lui, cessa brusquement d’applaudir.
— Attendez… Qui est censé financer tout ça ? s’inquiéta-t-il.
Le silence dura quelques secondes. Puis une personne applaudit au centre de la foule. Une deuxième l’imita, bientôt suivie par une troisième, jusqu’à ce que la place entière acclame de nouveau son roi.
Romulus posa une main émue contre sa poitrine.
— Je savais que mon peuple comprendrait ma vision, déclara-t-il avec une dignité que sa couronne de travers ruinait complètement.
Lina s’approcha prudemment de lui et lui glissa quelques mots à l’oreille. Gondovald fit de même de l’autre côté. Guidé par leurs indications, Romulus poursuivit avec des mesures plus raisonnables concernant les soins aux blessés, la reconstruction des quartiers détruits, la remise en état de la gare et la création d’une garde chargée d’empêcher les représailles.
Je l’écoutai avec un mélange d’amusement et d’inquiétude. Aubecour venait peut-être de choisir le seul homme capable de proposer une absurdité pareille avant un plan de reconstruction. Pourtant, lorsqu’il promit de faire inscrire les noms des victimes de la pleine lune dans la pierre du Tribunal, sa voix ne trembla pas.
Romulus était maladroit, imprudent et beaucoup trop facilement emporté. Mais il avait vécu la peur de cette ville. Peut-être était-ce précisément ce dont Aubecour avait besoin.