Chapitre 84
Je restai au bord de la falaise, les bras croisés contre moi. En contrebas, la lumière du matin se brisait sur les remous, mais je ne voyais encore que le visage de Casimir lorsqu’il m’avait demandé s’il comptait réellement pour moi.
Le vent refroidissait les traces humides sur mes joues. J’aurais dû les essuyer depuis longtemps. Je n’en avais simplement plus la force.
J’étais en colère contre lui.
Mais plus le silence s’étirait, plus je comprenais que cette colère se trompait peut-être de cible.
Pendant des semaines, j’avais cru que mes ordres, ma possessivité, mes caprices et mon refus de le voir se sacrifier suffisaient à lui montrer qu’il occupait une place unique. Pour moi, cela avait toujours été évident. Je ne réclamais pas son obéissance comme j’aurais pu réclamer celle de n’importe qui. Je la voulais parce qu’elle venait de lui. Parce que Casimir pouvait refuser. Parce qu’il n’avait besoin de personne pour décider à sa place et qu’il choisissait malgré tout de m’en confier une partie.
Seulement, je ne lui avais presque jamais dit ça.
Je lui avais surtout montré combien j’aimais ce qu’il me donnait. Beaucoup moins pourquoi cela n’avait de valeur que parce que c’était lui.
Eriska me rejoignit sans que je l’entende approcher.
— Tu as une mine affreuse.
— Ah… C’est toi, soufflai-je en reconnaissant sa voix avant de me retourner.
— Essaie de ne pas avoir l’air aussi heureuse de me voir.
Son demi-sourire disparut lorsqu’elle vit mon visage. Elle ne posa aucune question. Elle vint seulement se placer à côté de moi, face au vide, et laissa le vent passer entre nous. Cette absence d’insistance me fit presque plus de bien qu’une parole douce.
J’avais encore besoin d’un peu de temps pour détester ce qui venait de se passer.
— Je crois que j’ai tout gâché.
Elle n’eut besoin que du prénom de Casimir pour comprendre.
Je lui racontai la dispute en réduisant les détails à ce qui comptait vraiment. Casimir m’avait demandé si je le garderais encore près de moi s’il cessait de m’obéir. Moi, j’avais entendu derrière cette question qu’il croyait mon attachement dépendant de sa soumission, comme si n’importe quel homme assez docile pouvait prendre sa place.
Eriska ne parut choquée ni par les bottes ni par le fait que j’aimais voir Casimir à mes pieds.
C’était presque vexant.
— Et la réponse ? demanda-t-elle seulement.
— Bien sûr que je le voudrais encore.
Les mots sortirent trop vite pour laisser place au moindre doute.
Je n’avais jamais voulu un homme incapable de me résister. Si cela avait été le cas, Casimir aurait été le pire choix possible. Il pouvait prendre la tête d’un groupe, imposer une décision lorsque tout le monde hésitait et exprimer son désaccord lorsqu’il le jugeait nécessaire. C’était précisément pour cela que son obéissance comptait autant.
Elle n’existait que parce qu’il me l’offrait.
— C’est lui que je veux, poursuivis-je. Pas seulement quelqu’un qui m’obéit.
Eriska me regarda sans ironie cette fois.
— Donc tu aimes le voir à tes pieds parce que c’est lui qui choisit de s’y mettre.
— Oui.
Le dire aussi simplement me serra la gorge.
Un homme habitué à prendre naturellement les choses en main avait choisi de poser entre mes mains la partie de lui qui voulait cesser de tout porter seul. Et moi, au lieu de lui montrer ce que cette confiance représentait pour moi, je m’étais surtout contentée d’en profiter avec toute l’assurance dont j’étais capable.
Je lui avais dit que sa vie m’appartenait. Je l’avais empêché de partir seul, réclamé son attention, ses gestes, ses concessions. Dans mon esprit, cette possessivité ne pouvait signifier qu’une chose : personne d’autre n’avait le droit d’occuper cette place.
Je n’avais jamais envisagé que Casimir puisse surtout y voir la preuve que j’avais besoin de ce qu’il me donnait.
— Je croyais qu’il le savait, avouai-je. Il m’avait dit qu’il en avait assez d’être toujours celui qui dirigeait, que ça lui faisait du bien de pouvoir lâcher prise avec moi. Je savais qu’il m’aimait, et j’étais persuadée qu’il avait compris que c’était réciproque. Pour moi, nos habitudes avaient fini par tenir lieu d’aveu.
Eriska ne me laissa pas m’en tirer aussi facilement.
— Tu les as déjà prononcés, ces mots ?
Je détournai les yeux. La réponse tenait dans mon silence avant même que je parle. Je revoyais toutes les occasions où j’aurais pu le faire. Tous ces moments où Casimir m’avait regardée avec cette patience douloureuse, comme s’il attendait quelque chose que je ne savais pas lui donner. Chaque fois, j’avais choisi une plaisanterie, un ordre, une provocation. Quelque chose qui me permettait de rester debout sans trop exposer ce que je ressentais vraiment.
— Pas vraiment.
— Donc tu attendais qu’il devine que tous tes ordres voulaient dire « je t’aime ».
Je grimaçai. Dit ainsi, cela paraissait insupportablement simple, presque ridicule. Et pourtant, c’était exactement ce que j’avais fait : espérer qu’il lise entre les lignes d’un langage que je n’avais même pas pris la peine de lui enseigner.
— Dit comme ça, cela paraît stupide.
— Parce que ça l’est un peu, confirma Eriska.
Je lui donnai un coup d’épaule, sans réussir à la faire vaciller.
Elle ne me demandait pourtant pas de renoncer à ce que Casimir et moi avions construit. Je le sentais. Elle ne jugeait ni nos jeux ni cette façon étrange que nous avions trouvée de nous faire confiance.
Le problème n’était pas là. Le vrai problème, c’était tout ce que j’avais cru pouvoir lui faire comprendre sans jamais accepter de me rendre aussi vulnérable que lui.
Je lui avais montré la reine que son obéissance rassurait. Beaucoup moins la femme qui avait peur de perdre l’homme derrière le chevalier.
— Je ne sais pas lui dire ce genre de choses, murmurai-je en baissant les yeux vers mes mains. Chaque fois que j’essaie, j’ai l’impression de lui remettre quelque chose qu’il pourrait utiliser pour me blesser.
Cette fois, Eriska ne plaisanta pas.
— Et lui s’est agenouillé devant toi en sachant très bien que tu pouvais le blesser avec ça.
— Ce n’est pas pareil, protestai-je en tournant la tête vers elle.
— Non. Mais ça demande la même chose.
La comparaison me déplut surtout parce qu’elle était juste.
Casimir m’avait confié la part de lui qui voulait cesser de tout contrôler. Moi, je continuais à protéger celle qui craignait qu’il ne reste pas. Je voulais qu’il me confie ce poids qu’il ne voulait plus porter seul, mais je m’étais gardée de lui offrir clairement ma peur en retour.
J’avais fini par lui lâcher que c’était réciproque sous le coup de la colère, puis j’étais partie avant de réussir à dire quoi que ce soit de plus.
— J’avais l’impression que si je restais, j’allais finir par lui dire que je l’aimais.
Eriska me regarda comme si je venais d’annoncer une catastrophe naturelle.
— Ce serait terrible.
— Tu sais ce que je veux dire.
Oui. Elle le savait. Tant que tout passait par des ordres, des provocations et cette manière de prétendre que Casimir m’appartenait, je pouvais encore faire semblant de contrôler la distance entre nous. Dire clairement ce que je ressentais revenait à reconnaître qu’il pouvait me détruire simplement en choisissant de partir.
Et c’était peut-être exactement ce qui m’avait fait fuir.
Je n’étais pas prête à le revoir tout de suite. La colère restait trop proche, surtout celle que je gardais contre moi-même. Eriska ne tenta pas de me pousser vers lui. Elle resta simplement là, assez près pour que je ne sois pas seule, assez loin pour ne pas m’étouffer sous ses conseils.
— Attends que ça retombe, dit-elle enfin. Mais ne te cache pas dedans indéfiniment.
Je fermai les yeux. Lorsque nous reparlerions, je n’aurais plus besoin de lui expliquer pourquoi j’aimais qu’il m’obéisse. Il l’avait déjà compris, peut-être même trop bien.
Il fallait que je lui dise autre chose.
Pourquoi l’idée de le perdre, lui, suffisait à me mettre dans cet état. Pourquoi son absence me ferait plus peur que son refus. Pourquoi je l’aurais voulu près de moi même s’il ne s’était jamais agenouillé une seule fois.
— Et s’il ne me croit pas ? demandai-je.
— Alors tu recommenceras. Avec des mots plus simples. Tu pourras toujours lui ordonner de t’écouter jusqu’au bout si ça t’aide.
Un rire m’échappa malgré moi. Il trembla un peu, mais il était réel.
Je voulais encore le voir baisser les yeux devant moi, entendre ce ton résigné qu’il prenait lorsqu’il acceptait un nouvel ordre, sentir cette confiance particulière chaque fois qu’il choisissait de céder. Je n’avais aucune envie d’effacer cette part de nous simplement parce que nous avions échoué à la comprendre de la même manière.
Mais je voulais aussi qu’il comprenne que, s’il se relevait, il resterait Casimir.
Celui qui prenait les décisions lorsque tout s’effondrait. Celui qui discutait mes choix quand il estimait nécessaire de le faire, avant de me laisser trancher lorsque cette décision m’appartenait. Celui qui remarquait parfois ce que je tentais de cacher et qui continuait malgré tout à me laisser cette place.
Je l’aurais voulu près de moi même sans ses genoux au sol, même sans ses concessions, même sans cette obéissance qui me donnait l’impression, pour une fois, de ne pas devoir lutter pour exister.
C’était précisément cela qui me terrifiait. Je l’aimais. Je le savais déjà.
Le problème, désormais, était que je ne pouvais plus compter sur lui pour le deviner.
— Merci, Eriska.
Elle posa brièvement une main sur mon épaule.
— Pas besoin. C’est ce qu’on fait entre femmes cabossées.
Elle commença à s’éloigner, puis se retourna une dernière fois.
— Et la prochaine fois que tu lui fais nettoyer tes bottes, évite peut-être de lancer une crise sentimentale au milieu.
Je la regardai partir, partagée entre l’envie de lui jeter quelque chose et celle de rire de nouveau.
Pour la première fois depuis que j’avais quitté Casimir, la honte me parut un peu moins lourde. Je n’étais pas encore prête à retourner le voir.
Mais je savais enfin ce que je devrais lui dire lorsque ce moment viendrait.
Pour une fois, il faudrait que je lui parle sans me cacher derrière un ordre.