Chapitre 7
Deux semaines passèrent, remplies d’exercices, de patrouilles et de travaux autour de Champi-Brume. Nous retournâmes parfois à l’étang, mais jamais seuls. Brad, Born ou l’un des villageois trouvait toujours une raison de nous accompagner.
J’appris à reconnaître son pas avant même qu’elle franchisse le seuil. Elle, de son côté, devinait mon état à la manière dont je posais ma lame. Certaines nuits, nous parlions longtemps. D’autres fois, la fatigue ne nous laissait que quelques phrases à moitié terminées.
Aria inventait encore de petits ordres inutiles : lui passer un outil à portée de main, tenir son arc ou suivre un chemin qu’elle venait de choisir. Je refusais parfois. Elle protestait, puis passait à autre chose. Elle s’était également détendue auprès des villageois. Avec moi, sa peur avait presque disparu depuis la première nuit. Face aux autres hommes, les progrès restaient plus lents, mais réels. Elle ne se crispait plus lorsque Brad ou Ben s’approchait et répondait parfois aux plaisanteries de Born. Bobby, lui, restait silencieux.
Quand le sommeil me faisait dériver vers le sol, son bras se tendait dans le noir pour me retenir. Plus d'une fois, je fis semblant de dormir. J'ignorais si je craignais qu'elle lise trop facilement en moi, ou si je redoutais d'admettre que ces instants m'étaient devenus indispensables.
Ce matin-là, Briana nous avait chargés d’apporter du matériel au hameau. Depuis l’attaque des groinios, nous n’avions rien croisé de dangereux, mais je restais prudent. Albert ou une autre bête pouvait surgir derrière les arbres.
J’aimais sa présence et les attentions qu’elle avait pour moi ; cela ne me donnait pas envie de recommencer la scène où elle m’avait frappé. Elle ne s’était toujours pas excusée, et je n’avais pas encore trouvé comment en reparler sans gâcher l’un de nos rares moments tranquilles.
— Tu es si gentil, mon garçon.
Je regrettai toutes les pensées positives que je venais d’avoir à son sujet. Aria marchait devant moi, les mains libres, tandis que je portais mon propre sac et celui que Briana lui avait confié personnellement. Je lui rappelai à qui appartenaient ces affaires. Elle trouvait pourtant très beau de les partager de cette façon ; lorsque je contestai sa définition du partage, elle m’assura que j’apprendrais.
Elle finit par ralentir pour se placer à ma hauteur. Depuis quelques jours, elle décidait aussi facilement de mon rythme que du chemin à suivre. Les sacs, eux, restèrent sur mes épaules.
Aria revint sur mes origines : j’étais franco-anglais, mais j’avais toujours vécu en France ? Je le lui confirmai. Ma mère venait d’Oxford et avait rencontré mon père pendant un voyage professionnel organisé par l’université. Lui, en revanche, je ne l’avais jamais connu. En réajustant les sacs, je réalisai que nous avions beaucoup parlé de moi depuis notre arrivée, alors que je savais encore très peu de choses sur elle. Je lui retournai la question.
— Je ne garde que très peu de souvenirs de ma mère. Même son prénom, je l’ignore. Je sais seulement qu’elle était écrivaine. Elle remplissait des journaux intimes qui se déroulaient dans un monde fantastique, alors ça ne m’apprend pas grand-chose sur elle.
Elle parlait presque d’une inconnue dont il ne lui restait que quelques traces. Je m’attardai surtout sur ces journaux : des récits situés dans un monde fantastique… Dans notre situation, le détail avait de quoi me troubler. Je n’avais rien de concret à en tirer, mais je continuais d’y penser en l’écoutant.
Aria repoussa une branche qui barrait le sentier et m’expliqua qu’elle ne connaissait pas davantage les origines de son père. Elle parlait français ; Tobias, lui, parlait couramment italien. Elle supposait donc que l’un de leurs parents venait d’Italie ou avait des origines italiennes. Je lui demandai comment était son père, en précisant que je ne voulais pas être indiscret. Elle continua quelques pas, le regard devant elle, avant de me répondre.
— Il était fort. Vraiment fort, physiquement. Il avait la même couleur de cheveux que moi, jusque dans sa barbe. Je suis contente de lui ressembler un peu. Je l’admirais beaucoup.
Le sentier nous éloignait des champs et des habitations. Sous les arbres, je l’entendais d’autant mieux que nos pas et le froissement des feuilles accompagnaient seuls sa voix. Elle me raconta le départ de ses parents, dix ans auparavant. Ils s’étaient absentés pendant près d’un an, laissant Tobias et elle seuls. C’était à cette époque qu’ils s’étaient rapprochés : son frère l’emmenait notamment pêcher, comme elle me l’avait raconté à l’étang.
Sa mère était finalement revenue seule. Tobias avait compris avant elle ce que cela signifiait ; on l’avait tenue à l’écart, et il avait dû lui annoncer que leur père ne reviendrait pas. Les journaux avaient commencé après ce retour. Aria avait toujours pensé que sa mère y cherchait un moyen de faire son deuil, d’oublier. Pendant plus de huit ans, elle s’était enfermée, n’ayant presque plus d’interaction avec sa fille.
— C’était comme si j’avais perdu mes deux parents pour toujours, dit-elle. Et peu après, Tobias a disparu à son tour.
Elle avait resserré les bras contre elle. Jusqu’alors, elle m’avait parlé de ces absences avec assez de calme pour que je l’écoute sans l’interrompre ; le léger tremblement de ses épaules me fit regretter ma question. J’avais voulu la connaître davantage, pas lui faire revivre ce qu’elle avait peut-être passé des années à garder pour elle. Je lui dis que je ne voulais pas la ramener à tout cela.
— Ce n’est rien. Je voulais en parler.
Je restai à sa hauteur. Elle n’avait décrit aucune image du retour de sa mère, et j’ignorais ce dont elle se souvenait elle-même ou ce qu’elle avait appris par Tobias. Je n’allais pas lui réclamer les détails qui manquaient. Pour l’instant, je ne trouvais rien d’utile à répondre ; je préférai l’accompagner sans essayer de remplir le silence.
Le hameau apparut peu après entre les arbres. Encore plus modeste que le village où nous logions, il comptait quatre maisons autour d’une place de terre battue, chacune accompagnée d’un atelier ou d’un potager. Quatre personnes seulement y vivaient. Elles étaient venues nous rencontrer dès les premiers jours ; cette fois, nous arrivions avec une livraison, des armes à la ceinture et presque trois semaines passées parmi elles.
— Tiens, tiens… Voilà les fameux venus du ciel ! nous lança Brandon depuis son atelier.
Il abandonna ses outils pour traverser la place à notre rencontre. Je déposai le sac et lui expliquai que Briana nous envoyait lui apporter ce matériel. En vérifiant le contenu, il nous apprit que sa sœur l’attendait. Aria, qui croyait Briana pourvue d’un seul frère, s’étonna aussitôt. La benjamine s’appelait Bathilda ; elle vivait ici avec Brandon, Beldorin et Bucky.
Puisque nous avions fait tout ce chemin, notre hôte nous proposa de les aider aux récoltes. Il referma le sac avant de nous montrer les parcelles derrière les maisons. Je suivis son geste, encore chargé de mes propres affaires : la livraison allait manifestement nous occuper plus longtemps que prévu.
Les rangées de plantes me rappelèrent vaguement les nuits passées sur Stardew Valley. J’y avais tout de même eu un avantage : jamais je ne m’étais demandé si mes récoltes allaient essayer de me contaminer. Certaines cultures ressemblaient à des légumes ordinaires ; d’autres portaient des chapeaux inconnus ou des excroissances spongieuses qui ne m’inspiraient aucune confiance.
— Je n’ai jamais jardiné de ma vie. J’ai toujours vécu en ville, prévins-je Brandon.
Aria ferma les yeux en soufflant mon prénom. Je préférais pourtant annoncer mon incompétence avant de détruire leurs récoltes. Brandon ne parut pas découragé : ils possédaient justement un livre d’apprentissage. Malgré ses cinq siècles d’existence environ, ses techniques étaient bien plus efficaces que les leurs et venaient peut-être de notre monde.
— Cinq siècles ? Vous parlez bien de cinq cents ans ? demanda Aria, oubliant aussitôt les plantations.
Brandon confirma cette estimation. Aria remarqua qu’elle ne s’était encore jamais interrogée sur l’âge de ce monde ; moi non plus. J’avais multiplié les questions sur les territoires et les passifs, sans chercher depuis combien de temps le Bloc existait. Ce livre nous précédait peut-être de cinq cents ans. Nous étions là depuis quelques semaines, occupés à survivre, et je commençais seulement à mesurer toute l’histoire qui avait pu se dérouler avant nous.
Brandon alla chercher dans son atelier un vieux livre fermé par une courroie usée. Il me le tendit en espérant que nous y reconnaîtrions certaines choses, mais Aria réclamait déjà l’ouvrage avant que j’aie pu regarder la première page.
— Tu viens d’avouer que tu n’y connaissais rien. Laisse-moi regarder.
Je soutins son regard un instant. Elle semblait si certaine de pouvoir nous apprendre à cultiver que j’étais curieux de voir sa première démonstration. Je lui cédai le livre. Sa moue de triomphe accompagna l’ouverture du fermoir ; elle se plongea aussitôt dans les premières pages, oubliant apparemment ma présence et celle de Brandon. Il lui suffit pourtant de les examiner pour que son expression se crispe.
— C’est de l’anglais… Je n’y comprends rien.
Je me penchai par-dessus son épaule. C’était nouveau, en effet. Brandon observait notre réaction avec intérêt : l’autrice était connue dans de nombreux territoires, où elle aurait enseigné l’écriture. Ses premiers ouvrages employaient ces symboles, puis elle avait écrit dans leur langue. On lui attribuait aussi les premières techniques de culture de Champi-Brume et d’autres territoires.
Marjolaine Simone : ce nom que je venais de lire avait quelque chose de trop ordinaire pour appartenir au Bloc. Aucun des habitants rencontrés ne portait de nom de famille, et je n’avais pas davantage croisé de texte anglais. Si Brandon disait vrai, quelqu’un avait laissé ici ces pages des siècles avant nous. Le nom me frappait presque autant que la langue.
— Elle a un nom de famille, releva Aria en levant les yeux vers moi. Personne ici n’en utilise, à part les étrangers. Mais qu’une femme de chez nous ait pu arpenter ces clairières il y a des siècles… c’est inconcevable.
Je repris le livre pour en tourner les premières pages. Le papier avait jauni, mais l’encre restait lisible. Je reconnaissais les mots, les phrases, jusqu’à des conseils que j’aurais pu lire chez moi. Plus j’avançais, plus cette écriture familière m’absorbait. Je finis par m’asseoir à même le sol, l’ouvrage sur les genoux. Aria demeura quelques instants près de moi avant de constater qu’elle se retrouvait toute seule.
Brandon lui proposa de manger quelque chose pendant que j’étudiais, en désignant l’une des maisons. Elle releva aussitôt les yeux vers lui pour refuser, non sans le remercier. Il partit prévenir les autres de notre arrivée et s’éloigna vers les champs. Dès qu’il fut assez loin, Aria vint se placer devant moi pour savoir si j’avais bientôt fini. Je continuai de lire au lieu de lever la tête.
— C’est plutôt plaisant de te voir assis à mes pieds, mais le charme disparaît un peu quand tu m’ignores. Je me sens délaissée.
Je levai enfin les yeux pour lui expliquer ce qui me retenait : malgré certaines tournures vieillies, je pouvais presque tout lire. L’autrice connaissait réellement l’anglais ; ces symboles ne ressemblaient pas aux nôtres par hasard. Aria s’accroupit près de moi pour examiner les pages, mais elle n’y comprenait toujours rien.
— Mais Brandon vient de dire que le livre avait cinq cents ans.
— Je sais. Mais je serais incapable de vérifier son âge.
La couverture menaçait de se détacher à chaque mouvement. Des bandes de tissu réparaient certaines pages ; les doigts avaient poli le cuir aux endroits où l’on saisissait le livre. D’autres personnes en avaient pris soin bien avant nous. Aria voulait savoir ce qu’une femme connaissant notre langue aurait fait ici cinq siècles plus tôt. Moi aussi ; rien dans ces traces d’usure ne me permettait de lui répondre.
Je n’avais qu’un nom, une langue et cet ouvrage dont les habitants ne connaissaient plus toute l’histoire. Ni l’origine de Marjolaine Simone ni l’âge de cet exemplaire n’étaient prouvés. J’y aurais consacré des heures, mais Brandon nous attendait pour ses récoltes. Le livre n’allait pas disparaître si je le fermais quelques instants.
Aria me proposa d’aller les aider. Je n’avais pas fini de lui répondre que je n’y voyais pas d’inconvénient : elle annonçait déjà que nous allions leur prêter main-forte. À mon « Bien reçu », elle s’empressa de répartir les rôles.
— Parfait. Dès cet instant, tu entres à mon service. Tu te feras la voix de ce grimoire, et je distribuerai les tâches.
Je refermai lentement le livre en lui faisant remarquer qu’elle pourrait donc nous aider, puisqu’elle savait s’y prendre. Elle protesta n’avoir jamais prétendu savoir jardiner. Je crus rêver : après m’avoir pris l’ouvrage des mains, elle regardait les siennes, parfaitement propres, puis les champs où les autres remuaient la terre.
— Tu vas demander à une personne comme moi de se salir les mains ?
Je l’avertis que ses larmes de crocodile ne fonctionnaient plus. Elle céda avec un « Roh… » contrarié et accepta de nous prêter main-forte, mais me tendit le dos de sa main avant de bouger.
— Un baiser ici, avant d’y aller.
Je regardai ses doigts, puis les villageois au travail. Elle venait d’accepter de les aider et réclamait déjà son petit hommage. J’aurais pu la laisser patienter ; je me surpris surtout à vérifier que Brandon ne revenait pas. Quand je la traitai de plaie, elle insista à voix plus basse en surveillant les alentours : il fallait me dépêcher avant que quelqu’un nous surprenne. Je retrouvais la gêne qu’elle avait eue devant Brad pour ses bottes. Elle semblait apprécier ce jeu avec moi bien davantage qu’à l’idée d’en donner le spectacle aux autres.
Je pris ses doigts entre les miens et effleurai le dos de sa main d’un baiser furtif. Son visage s’éclaira d’une joie presque enfantine.
— Tu vois, tu sais être charmant, murmura-t-elle en retirant sa main. Allez, viens. Mais écoute-moi bien lorsque je te montre ce qu’il faut faire.
Je lui rappelai qu’elle venait d’avouer ne pas savoir jardiner. Elle prétendit aussitôt le contraire : elle avait seulement voulu me taquiner.
Elle marcha vers les cultures avec une assurance qui ne m’aidait pas à savoir laquelle de ses deux affirmations je devais croire. Je la rejoignis avec le livre sous le bras : si elle comptait distribuer les tâches, j’avais bien l’intention de lui réserver une rangée entière.
Nous entamions notre quatrième semaine. J’ignorais toujours quel crime m’avait conduit dans le Bloc. Les visages de mes deux anciens amis refusaient toujours de revenir nettement. Parmi tous ceux que j’avais rencontrés ici, un seul devenait chaque jour plus familier : celui d’Aria.