Chapitre 67
Eriska repoussa un nouvel assaillant et laissa échapper un rire qui ne me rassura pas du tout.
— Là, je commence à m’amuser.
— Ce n’est vraiment pas le moment ! Il y en a quatre sur nous !
Trois civils profitèrent de mon recul pour tenter de m’encercler. Eriska passa entre eux avant que le premier puisse m’atteindre. Elle évita une lame, frappa la jambe de son propriétaire, détourna le bras du deuxième et força le troisième à lâcher son arme. Je suivais tant bien que mal tout ce qui bougeait autour d’elle, avec la sensation que mon cou allait réclamer sa démission avant l’aube.
Je n’avais jamais prétendu être le meilleur combattant du groupe, mais il y avait une différence entre le savoir et passer une soirée entière à en regarder la démonstration. Eriska trouvait naturellement sa place au milieu de quatre adversaires. Moi, j’essayais surtout de ne pas devenir un cinquième problème à protéger.
— Deux à l’est, un au sud et trois autres à l’ouest !
— Continue de compter. Ça m’évite de regarder derrière moi.
Au moins, ça, je savais le faire. Depuis le début de la nuit, je surveillais les carrefours, les fenêtres et tout ce qui bougeait assez vite pour devenir suspect. Ce n’était pas très glorieux, mais une seconde d’avance valait mieux qu’une arme mal maîtrisée.
Eriska termina de désarmer les trois hommes et profita de leur hésitation pour ouvrir son inventaire. Une petite bague apparut dans sa paume et vola vers moi presque aussitôt ; je la rattrapai de justesse.
— Un avertissement, ça coûte quelque chose ?
— Mets-la. Elle est liée à une ancienne mécanique de Célestoria. Elle ne me sert plus, mais entre tes mains elle peut être utile.
Le métal était terne, presque banal, avec une petite pierre transparente sertie au centre. Je la retournai entre mes doigts, cherchant ce qu’un objet aussi petit pouvait bien faire au milieu d’une nuit pareille.
— Une bague ? Je suis censé frapper quelqu’un avec ?
— Non. Elle estime les chances de victoire dans un affrontement. Tu peux comparer les tiennes à celles d’un adversaire, mais aussi celles de deux autres personnes. Ce n’est pas une prophétie : elle se base sur la situation actuelle et sur ce qu’elle peut mesurer.
Je la passai à mon doigt. Une estimation ne me donnerait ni les réflexes d’Eriska ni la force de Chrome, mais savoir où un combat risquait de mal tourner me parlait déjà davantage que me jeter au hasard sur le premier type armé.
— Ça ne change pas le fait que je suis incapable de faire ce que tu viens de faire. J’ai surtout l’impression de servir de panneau indicateur.
— Tu repères les gens avant qu’ils ne m’atteignent. Tu es encore debout. Et tu fais partie du meilleur clan du Bloc. Arrête de te déprécier.
— Je suis dernier au classement du groupe, et nous sommes littéralement les seuls à avoir fondé un clan.
— Tu prends vraiment tout au sérieux.
Pas tout. Seulement ce qui venait me rappeler ma place dès que j’ouvrais la montre. Être dernier ne m’empêchait pas d’avancer avec les autres, mais je mentirais en prétendant que ça ne me travaillait jamais. Casimir, Aria, Silas ou Kellan finissaient toujours par trouver un domaine où ils devenaient indispensables. Je voulais simplement arrêter d’être celui qu’on plaçait derrière quelqu’un de plus solide dès que les choses dégénéraient.
Les trois civils commençaient déjà à se relever derrière Eriska.
— Tu voulais te rendre utile, non ? reprit Eriska. Grâce à cette bague, tu peux savoir quel combat risque de tourner mal et me prévenir avant qu’il soit trop tard. Essaie avec moi et eux.
Je levai la main dans leur direction. La pierre vibra contre mon doigt et ma montre s’illumina.
Eriska contre les trois adversaires ciblés
Estimation actuelle de victoire : 100 %
Je relus le chiffre, certain d’avoir raté une virgule quelque part.
— Cent pour cent ? Ils osent vraiment afficher cent pour cent ?
— Voilà comment elle fonctionne.
— Ce n’est pas censé être une estimation ?
— Si. Elle estime qu’ils n’ont aucune chance dans la situation actuelle.
Les trois hommes rendaient le résultat presque crédible : l’un boitait déjà, le second avait perdu son arme et le dernier hésitait visiblement entre revenir vers nous et se découvrir soudain une passion pour une autre rue. Pour celui-là, je pouvais presque pardonner le cent pour cent.
Le principe me dérangeait malgré tout. Le Bloc trouvait toujours un moyen de nous résumer à un nombre : une place, une récompense, maintenant un pourcentage. Afficher une valeur ne rendait pourtant pas nos vies plus simples.
Pour une fois, ce nombre pouvait empêcher quelqu’un de mourir. Difficile de lui reprocher d’être utile au moment précis où j’en avais besoin.
Une jeune fille déboucha soudain dans la rue en courant. Elle ne semblait pas agressive ; elle cherchait seulement à traverser le quartier le plus vite possible. Par réflexe, je levai quand même la main vers elle et la bague vibra.
Milo contre la cible désignée
Estimation actuelle de victoire : 0,6 %
Je baissai le bras tandis qu’elle passait devant nous sans même nous regarder.
Le résultat resta brièvement affiché. Je n’avais pas besoin d’en demander la raison. Le chiffre correspondait au moins à ce que je savais déjà.
Ça ne voulait pas dire que la bague savait tout. Eriska venait de préciser qu’elle ne mesurait que la situation actuelle et ce qu’elle pouvait percevoir. Voir une partie de mes limites résumée à un simple pourcentage me fit quand même un drôle d’effet.
— D’accord… Si elle décide de revenir nous attaquer, ce n’est clairement pas moi qui dois l’arrêter.
— Tu commences à comprendre. Surveille les affrontements et préviens-moi quand quelqu’un risque de perdre. Grâce à toi, je saurai où intervenir en priorité.
La bague changeait déjà ma façon de lire les rues. Quelques minutes plus tôt, je n’y voyais qu’une foule grandissante capable de nous tomber dessus ; maintenant, je pouvais repérer un combat dangereux avant qu’il tourne mal.
Je ne deviendrais pas soudain le type capable de mettre quatre adversaires au sol en quelques secondes. Je pouvais en revanche repérer celui qui allait perdre, prévenir Eriska et éviter qu’elle arrive trop tard. Pour la première fois depuis le début de la nuit, mon rôle ne se résumait plus à rester derrière quelqu’un en espérant ne pas gêner.
Pour le moment, ça me suffisait largement.
Gondovald nous guida vers le quartier sud pendant que les rues perdaient le peu de calme qui leur restait.
Silas marchait près de moi, prêt à matérialiser la Gemme au moindre mouvement suspect. Lina et Nina ne se lâchaient pas. Aaron, lui, trouvait encore assez d’énergie pour protester chaque fois qu’un pavé humide menaçait de lui faire perdre l’équilibre.
J’avais laissé Casimir au Tribunal avec Chrome. C’était la bonne décision, même si je devais me le répéter à chaque intersection pour que le reste de mon corps finisse par l’accepter.
— Tu connais vraiment l’accès à cette gare ? demandai-je à Gondovald.
— Oui. Une quête m’y a conduit. Je suis entré assez loin pour comprendre que les galeries ne respectaient pas toujours la distance parcourue. Après ça, j’ai préféré ressortir avant de ne plus en être capable.
— Voilà qui est rassurant, grogna Aaron.
Les lanternes suspendues aux façades vacillaient sous les bourrasques. Plus nous descendions vers le sud, plus les rues se resserraient. Les maisons semblaient s’appuyer les unes contre les autres au-dessus de nos têtes jusqu’à ce qu’une arche de pierre apparaisse derrière des affiches effilochées et des plantes grisâtres.
Derrière l’arche, des marches s’enfonçaient sous Aubecour. Le métal qui renforçait l’entrée jurait avec le reste du quartier par son aspect massif, presque industriel, comme un morceau d’une autre époque encastré sous les pavés de la ville.
— Comment le roi aurait-il pu finir dans un endroit pareil ? demanda Aaron.
Nina allait répondre lorsqu’elle se figea.
— Attendez… quelqu’un arrive.
Des pas précipités approchaient déjà derrière nous, et deux civils débouchèrent d’une ruelle, des couteaux à la main. Leur manière de courir ne ressemblait à aucune tactique. Ils avaient seulement choisi le premier groupe qu’ils pouvaient atteindre.
— Allez vous égorger entre vous au lieu de nous suivre ! leur lança Aaron.
Ma montre s’illumina et l’arc apparut entre mes mains. Je tirai avant qu’ils atteignent l’arche, sans chercher à les tuer. La première flèche entra dans la cuisse d’un homme et le fit tomber. La seconde se planta dans l’épaule de son compagnon. Il continua malgré tout.
Silas passa devant moi, détourna le couteau et projeta l’homme contre le mur.
— Laisse-le-moi. Tu vas finir par gaspiller tes flèches.
L’assaillant s’effondra sur les pavés. Aaron regarda Silas, sembla envisager plusieurs façons de ne surtout pas le remercier, puis se contenta d’un grognement.
Nous franchîmes l’arche avant que d’autres habitants nous remarquent.
La gare s’ouvrit sous nos yeux quelques mètres plus bas.
Elle ne ressemblait pas à une simple station abandonnée. Des voies brisées convergeaient vers une plateforme centrale, sous une voûte assez vaste pour avaler la lumière de nos montres. Un ancien train occupait une partie des rails. Son toit était éventré à plusieurs endroits, ses flancs noircis par le temps. Plus loin, des machines rouillées disparaissaient dans l’ombre et des panneaux métalliques conservaient des directions dont les lettres s’étaient presque entièrement effacées.
L’air sentait l’huile froide, le métal humide et un charbon si ancien qu’il aurait dû avoir perdu son odeur depuis longtemps.
— Charmant, murmura Silas.
Le convoi avait été rompu en deux. Sa partie avant disparaissait dans un tunnel à notre gauche, tandis que les derniers wagons s’enfonçaient vers une seconde galerie. Entre les deux sections, une portion des voies et du quai s’était effondrée dans une fosse noire dont je ne distinguais pas le fond.
Gondovald s’arrêta près d’une vieille borne encore debout et nous demanda de rester groupés. Lors de sa précédente exploration, certaines distances s’étaient modifiées sans qu’il parvienne à comprendre à quel moment, et personne ne semblait particulièrement tenté de vérifier jusqu’où l’anomalie pouvait aller.
Nous longeâmes donc le quai ensemble, avec les wagons sur notre droite. Lina et Nina marchaient quelques pas derrière moi, Aaron près d’elles, tandis que Gondovald ouvrait la marche avec Silas. Je vérifiai leur présence en contournant l’extrémité d’un wagon, puis avançai encore de quelques mètres avant que le silence derrière moi ne m’arrête.
Lorsque je me retournai, le quai avait changé.
Le passage par lequel nous venions d’arriver s’étirait désormais sur plusieurs dizaines de mètres. La fosse avait disparu, remplacée par une succession de wagons immobiles que je n’avais encore jamais vus. Lina, Nina et Aaron n’étaient plus là.
— Lina ?
Ma voix se perdit dans la galerie sans recevoir de réponse. Silas se retourna à son tour.
— Ils étaient juste derrière nous, constata-t-il.
Gondovald observa les rails, puis le tunnel qui venait d’apparaître à leur place.
— C’est ce dont je vous parlais.
— Tu m’avais parlé de distances qui changeaient, pas de gens qui disparaissaient.
— La dernière fois, j’étais seul.
Ça n’avait rien de rassurant. Je fis un pas dans la direction par laquelle nous étions arrivés, mais Gondovald m’arrêta avant que j’aille plus loin.
— Ne cours pas après eux au hasard. Si l’espace se déforme encore, tu risques seulement de nous séparer davantage.
Lina et Nina étaient au moins restées ensemble. Aaron se trouvait avec elles, ce qui me rassurait beaucoup moins, mais partir dans une direction au hasard n’aurait fait qu’aggraver la situation.
La partie avant du train était monumentale. Sous la lumière blafarde des lampes brisées, les wagons semblaient se prolonger bien plus loin que ce que j’avais aperçu depuis le quai. Gondovald avançait en tête. Silas surveillait les portières. Je comptais mentalement les secondes depuis notre départ.
— C’est bien le train que tu avais trouvé ? demandai-je.
— Oui.
— Vu l’odeur, personne n’y a touché depuis des siècles, remarqua Silas.
Nous parlions surtout pour ne pas laisser nos pas devenir le seul bruit du tunnel.
Trois minutes passèrent, puis quatre. Nous aurions déjà dû atteindre l’extrémité visible depuis le quai. Pourtant, les mêmes fenêtres sales, les mêmes portes condamnées et les mêmes plaques rouillées continuaient de défiler à côté de nous, comme si le train refusait de nous laisser avancer.
Je ralentis, puis m’arrêtai devant l’une des plaques.
Une fissure en forme de croissant coupait son coin inférieur. Je la reconnus immédiatement.
— Nous tournons en rond.
Silas regarda derrière nous, puis à nouveau devant, sans parvenir à démentir mes mots.
— On n’a jamais changé de direction.
— C’est précisément le problème, répondit Gondovald.
Sa voix, plus basse que d’habitude, résonna contre le métal du wagon. Le tunnel derrière nous restait aussi long qu’au départ. Aucune lueur, aucun quai, aucun repère ne venait confirmer le chemin parcouru.
Gondovald posa une main contre la paroi du train, les traits fermés.
— La dernière fois, la gare me ramenait vers l’entrée, reprit-il. Cette fois, le chemin derrière nous ne correspond même plus à celui que nous venons de parcourir.
Un froid désagréable me remonta le long du dos.
Je frappai trois fois contre le flanc du train.
Le bruit partit dans le tunnel, sec, métallique, puis s’éparpilla dans la galerie avant de mourir au loin.
Aucune réponse. J’attendis, l’oreille tendue : pas un appel, pas un pas pressé, pas même un écho qui puisse trahir une présence. Je recommençai, plus fort, sans davantage de résultat.
— Lina ! Nina ! Aaron !
Ma voix s’enfonça dans la galerie et me revint déformée, les parois étirant les syllabes jusqu’à rendre leurs noms presque méconnaissables. Personne ne répondit, et cette absence me serra davantage la poitrine.
— On devrait rebrousser chemin, dis-je.
Personne ne protesta et nous repartîmes dans l’autre sens, plus vite qu’à l’aller, en longeant le train sans le quitter des yeux.
Les mêmes fenêtres repassèrent devant nous. Puis la même plaque. Puis une autre qui aurait dû être plusieurs wagons plus loin. Je cessai rapidement d’essayer d’accorder une logique à la distance.
Une portière entrouverte finit par apparaître sur notre droite.
Je ne me souvenais pas de l’avoir vue à l’aller.