Chapitre 5
Le lendemain, la voix de Brad me tira d’un sommeil encore lourd. J’avais froid dans le dos et quelque chose m’écrasait le nez. En soulevant un coin du coussin, je découvris le plancher sous ma joue, puis les bottes de Brad et de Born. J’avais dû glisser du canapé pendant la nuit. Aria, elle, y était toujours installée.
— Quelle délicatesse, ce garçon, commenta Brad de sa voix grave.
Je ne lui répondis que par un marmonnement, avec le vague espoir qu’on me laisse encore dormir. Au-dessus de moi, une main froissa la couverture à l’endroit où j’aurais dû être ; le visage d’Aria apparut au bord du canapé. Encore ensommeillée, elle constata que j’étais tombé, tandis que Born s’approchait pour vérifier que « le petit » allait bien. Il me considérait avec le sérieux qu’il aurait réservé à une blessure inhabituelle.
Aria leur expliqua sans ciller qu’elle m’avait coiffé de son propre oreiller avant de me dérober le mien. Je laissai retomber le coussin sur mes yeux pendant que Born jugeait la méthode étrange, mais l’attention touchante. Nous n’avions manifestement pas la même idée d’un réveil agréable.
Briana nous rejoignit dans sa tenue de nuit, les cheveux libres sur les épaules. Sans son épaisse tresse, elle avait l’air moins sévère que la veille ; cela ne l’empêcha pas de reprocher aux deux hommes leur arrivée en avance. Ils auraient pu nous laisser dormir. Brad lui opposa leur impatience de commencer l’entraînement et accepta, à sa demande, de nous montrer ensuite l’étang. Elle préparerait du poisson aux champignons pour le soir.
— Casimir. Debout, m’ordonna Aria en me secouant légèrement par l’épaule depuis le canapé.
Entre le contact rugueux du plancher et les commentaires dont je venais de faire les frais, je finis par recoller les morceaux. Je retirai le coussin et rejoignis Aria et Briana à table. La lumière du matin traversait les fenêtres, adoucie par la brume de Champi-Brume. Aria prenait tranquillement son repas, comme s’il était parfaitement normal de m’avoir laissé à ses pieds sous un oreiller. J’aurais sans doute dû lui demander depuis combien de temps elle savait que j’étais par terre. Le contenu de nos assiettes m’amena plutôt à interroger Briana sur ce que mangeaient les habitants.
J’avais cru comprendre qu’ils se nourrissaient uniquement de champignons et de poisson. Briana me détrompa : les champignons étaient leur spécialité, mais ils chassaient aussi les animaux de la forêt. Leur viande était surtout réservée aux grandes occasions et aux invités. Aria, qui commençait elle aussi à se demander s’il existait des animaux dans ce territoire, parut aussi intéressée que moi par la réponse.
Briana nous décrivit notamment les lipicendres, des bêtes brunes, très peureuses, pourvues de longues oreilles et d’un pelage doux comme le velours d’un cèpe. J’essayais de me représenter leur équivalent chez nous : peut-être un chevreuil, avec quelques particularités propres à Champi-Brume. Ces noms ne me donnaient pas encore beaucoup de points de repère. À ma question sur leur chair, notre hôte précisa qu’elle avait le goût d’une viande ordinaire, avec une texture particulièrement tendre. Elle nous en ferait goûter à l’occasion.
— Tant que cela ne pousse pas sur nous après le repas, ça me va, dis-je.
Briana rit en découpant son pain, puis nous parla des groinios. Massifs, ils fouillaient la terre avec leur long groin ; leur pelage était dur et rugueux, comme la surface d’un vieux bolet bai. Un cochon ou un sanglier, en somme. Je ne savais pas si ces ressemblances avec les champignons s’arrêtaient à leur apparence. Après l’histoire d’Albert, j’aurais préféré m’en assurer avant de croiser l’une de ces bêtes.
— Ils sont dangereux ? demanda Aria en posant sa fourchette.
— Seulement lorsqu’ils se sentent menacés. Ou lorsqu’ils ont faim. Ou lorsqu’ils protègent leurs petits, répondit Briana.
— Donc ils sont dangereux, conclus-je.
Elle me conseilla surtout de ne pas leur tourner le dos. Je tâchai de retenir le nom ; dans une forêt pareille, ce serait dommage d’oublier le seul avertissement dont je comprenais déjà parfaitement l’utilité.
Les autres créatures qu’elle nous décrivit ne m’aidèrent guère à savoir lesquelles étaient inoffensives. En passant de l’arc d’Aria à mon épée bâtarde, Briana revint à des questions plus immédiates : avant l’entraînement, il lui fallait nos âges pour ajuster les protections et vérifier ce que nous pourrions porter sans nous épuiser dès la première matinée.
— J’ai vingt ans.
Aria tourna aussitôt la tête vers moi. Elle m’aurait cru plus jeune, m’expliqua-t-elle lorsque je lui demandai ce qui la surprenait. Je ne savais pas très bien si je devais y voir un compliment. Elle avait dix-neuf ans, de son côté. Briana accueillit ces précisions sans se laisser distraire et nous examina des épaules jusqu’aux mains.
Nous étions adultes, mais nous n’avions aucune habitude du combat. Brad commencerait doucement avec moi ; Born vérifierait la posture d’Aria avant de la faire tirer trop longtemps. Une épaule fatiguait plus vite qu’on ne le croyait avec un arc mal maîtrisé. Je commençais à comprendre que choisir une arme avait été la partie la plus facile de notre engagement.
— Casimir, j’ai fini. Tu peux débarrasser pour moi, s’il te plaît ? me demanda Aria en repoussant son assiette vers le centre de la table, dès que Briana se détourna pour prendre la carafe.
Son sourire ne me rassurait qu’à moitié. Je lui demandai si elle avait mal quelque part ; elle se portait très bien. Elle voulait simplement voir si je le ferais parce qu’elle me l’avait demandé. Devant mon silence, elle reprit son assiette, visiblement moins satisfaite de son idée.
— Oublie. C’était idiot. Je voulais seulement vérifier si tu pensais vraiment ce que tu as dit hier soir.
La veille, mes paroles m’avaient paru plus faciles à assumer dans le noir. En plein jour, avec Briana à quelques pas, ce n’était plus tout à fait la même chose. Mais je n’avais pas envie de tout retirer sous prétexte qu’Aria essayait de voir jusqu’où elles allaient.
— Non, laisse. Je vais le faire, lui dis-je en interceptant sa main avant qu’elle reprenne complètement l’assiette.
Son visage s’éclaira si vite que je la regardai avec surprise. À l’entendre me demander si j’étais sérieux, j’avais l’impression de lui avoir proposé bien davantage qu’un aller-retour jusqu’à la vaisselle sale.
— Ce n’est qu’une assiette.
— Pour toi, peut-être, répondit-elle plus bas.
Je ne trouvai rien à ajouter. Le geste me semblait insignifiant ; Aria lui accordait apparemment un sens que je ne comprenais pas encore. Briana, elle, nous avait observés assez longtemps pour décider de récupérer nos assiettes.
— Qu’est-ce que vous fabriquez, tous les deux ? Donnez-moi plutôt ça et allez vous préparer. Les deux gringalets vous attendent déjà dehors.
Je proposai tout de même de l’aider à ranger, mais elle nous chassa vers l’entrée. Elle s’en sortirait très bien sans nous ; à sa façon de nous montrer la porte, je compris qu’il était inutile d’insister.
Aria enfila son long manteau et passa l’arc sur son épaule, ajustant la lanière sans difficulté. Je m’en sortais moins bien avec la bande de cuir censée maintenir mon épée. Briana nous avait conseillé de porter les armes pour nous habituer à leur poids ; encore fallait-il parvenir à attacher la mienne sans me prendre les pieds dedans.
Aria m’entendit marmonner devant le cuir et vint s’en occuper avant même que je puisse protester. La lanière passa autour de ma taille ; elle ajusta le fourreau au bas de mon dos, resserra l’ensemble et recula pour juger son travail. Elle avait déjà l’air prête à partir en expédition, alors que je m’inquiétais surtout de la façon dont je marcherais avec cet équipement.
— Voilà. On dirait presque un chevalier.
Je la remerciai en précisant que j’aurais fini par trouver. Elle me pria de garder mon orgueil pour une autre occasion ; mes excuses étaient assez peu sincères pour qu’elle le remarque. Cela ne sembla pas la déranger.
— Un service en vaut un autre. Tu peux me les apporter ? demanda-t-elle en désignant ses bottes près de la porte.
Je lui demandai si elle se vengeait de l’assiette. Elle m’assura que non : c’était un caprice. Au moins, elle ne cherchait pas d’excuse. Je récupérai les bottes en enfilant les miennes et revins les lui présenter. Son visage s’éclaira, mais elle ne les prit pas ; à la place, elle tendit tranquillement le pied droit vers moi.
— Casimir ?
Je regardai son pied, puis le cuir entre mes mains. Son assurance aurait certainement mérité que je lui rende les bottes et la laisse se débrouiller. J’avais pourtant envie de voir si elle garderait cette expression une fois que je serais vraiment à genoux devant elle. Ce n’était plus seulement lui rapporter quelque chose posé à quelques pas.
Je posai un genou au sol pour lui enfiler la première botte. Son pied glissa à l’intérieur tandis que j’ajustais le cuir ; il n’y avait rien de compliqué à cela, mais le silence entre nous donnait au geste une importance inattendue.
— Ça te va bien… d’être mon chevalier, murmura-t-elle, si bas que je relevai la tête pour lui demander ce qu’elle venait de dire.
Elle entrouvrit les lèvres, les yeux dans les miens, mais un bruit derrière la porte l’interrompit. Sa tentative d’explication s’acheva sur un « Non, oublie ». L’ombre de Brad apparaissait à la petite fenêtre. Aria retira aussitôt son pied, saisit l’autre botte et m’annonça qu’elle terminerait seule. La porte s’ouvrit avant que je puisse lui demander pourquoi la présence de Brad changeait soudainement les règles.
Il nous trouva enfin prêts ; il commençait à nous attendre. Je lui répondis que nous arrivions en me relevant, pendant qu’Aria enfilait rapidement sa seconde botte. Un instant plus tôt, elle savourait son caprice avec une joie sincère. Elle me frôla sans un mot, le port altier ; sa nuque rougie trahissait pourtant l’embarras qu’elle n’avait pas montré avant l’arrivée de Brad.