Chapitre 4
Malgré la taille modeste de sa maison, Briana trouva un moyen de nous loger tous les trois. Elle n’avait qu’une chambre et un grand canapé dans le salon ; Aria refusa de prendre le lit qu’elle lui proposait en laissant notre hôte dormir ailleurs. Le canapé lui irait très bien. Son assurance ne laissait guère de place à la discussion. Briana n’insista pas, même si elle avait paru sur le point de le faire.
Je proposai de dormir par terre. D’après Briana, le canapé était assez large pour deux, à condition que nous soyons d’accord pour le partager. Je ne voulais pas m’y installer avant de savoir ce qu’en pensait Aria ; celle-ci l’examina et posa un coussin du côté de l’âtre pour m’indiquer ma place. Elle garderait l’autre côté. Je lui demandai tout de même si elle en était sûre.
— Oui. Mais tes bottes restent par terre.
Je les retirai avant de m’allonger du côté qu’elle m’avait désigné. J’aurais été bien en peine de savoir si elle avait remarqué mon hésitation, tant elle semblait avoir réglé simplement la question.
Le canapé nous accueillait tous les deux sans nous permettre d’oublier la présence de l’autre. Son épaule frôlait parfois la mienne et je m’appliquais à rester immobile, en simulant un calme que je n’avais pas. Fils unique, je connaissais mal cette proximité, encore moins avec une fille rencontrée quelques heures plus tôt. Il était difficile de penser à autre chose qu’à l’espace entre nous, et je n’avais pas envie qu’elle devine à quel point cela me troublait.
Le feu grésillait faiblement dans l’âtre. Dehors, le village s’était tu. Ce silence n’avait rien de commun avec celui de la forêt : derrière chaque mur dormaient des gens qui attendaient depuis trois ans le retour d’un chef devenu une créature. La pensée aurait dû me tenir éveillé. La fatigue avait pourtant presque réussi à l’emporter lorsqu’Aria m’appela dans la pénombre.
— Tu crois que tout cela existe vraiment ? me demanda-t-elle, les yeux tournés vers les poutres.
Je n’avais pas de réponse qui nous aurait rassurés. Nous allions chasser un monstre dans un monde dont nous ne comprenions rien, et Aria me confia que le simple fait de savoir cette anomalie quelque part lui donnait la nausée. J’étais aussi angoissé qu’elle à l’idée de traverser des territoires où nous pourrions tomber sur l’une de ces choses à n’importe quel moment. Je le lui avouai sans chercher à faire croire que je savais mieux qu’elle comment nous en sortir.
— Mais je refuse de mourir avant d’avoir compris pourquoi 404 nous a désignés comme des criminels, ajoutai-je.
La lueur du feu faisait remuer les ombres au plafond. En les regardant, je repensai à mon appartement et à tout ce que je n’avais jamais eu besoin d’y craindre. Je lui trouvais soudain beaucoup de qualités. Aria tira un peu sa couverture lorsqu’une bûche craqua dans l’âtre ; je finis par lui avouer que mon logement me manquait.
— Moi, je suis contente d’être partie.
— De ta vie ?
— De ce qu’elle était devenue. C’est pas pareil.
Je ne savais pas à quoi cette différence tenait. Elle remonta sa part de couverture sans prendre la mienne et m’expliqua qu’elle n’aimait pas davantage ce qu’on nous avait fait, ni l’idée de finir dans un champignon. Mais « ici, personne ne sait encore qui je suis », avait-elle ajouté. Ces derniers mots ne ressemblaient pas à ce que je venais de dire sur mon appartement. Je m’étais surtout demandé comment retrouver ce que nous avions perdu ; elle paraissait voir dans notre arrivée une possibilité de laisser quelque chose derrière elle.
Elle avait pourtant peur, elle aussi. Sa respiration changeait chaque fois qu’un bruit nous parvenait du dehors, malgré l’assurance qu’elle avait montrée en nous répartissant les places. Elle reconnaissait ne pas être facile à approcher ; se retrouver ici avec un inconnu n’allait pas l’aider à baisser sa garde.
Nous étions allongés côte à côte, les yeux vers les mêmes poutres, et le silence entre nous ne me semblait plus aussi inconfortable. Je repensai à son visage devant les hommes du village, puis au relâchement que j’avais remarqué quand elle avait entendu Briana. Je lui en parlai prudemment avant de lui demander si je la mettais mal à l’aise, moi aussi.
— Pour l’instant… non. Tu me laisses de la place. Ça aide, me répondit-elle sans me regarder.
Elle serrait le bord de la couverture entre ses doigts. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle m’en dise davantage, mais elle m’apprit, plus bas, avoir eu de mauvaises expériences avec la plupart des hommes. Je ne savais pas quelle réponse lui donner sans lui faire regretter cet aveu.
Je lui dis que j’étais désolé et lui demandai de me signaler si je faisais ou disais quelque chose qui la mettait mal à l’aise. Elle me parla alors du mépris qu’elle avait souvent rencontré. Lorsqu’elle exprimait ce qu’elle voulait, on lui expliquait qu’elle ignorait ce qui était bon pour elle. À force, elle avait préféré se taire plutôt que de devoir encore se justifier.
Elle aimerait recommencer autrement dans le Bloc. Mais certains regards suffisaient à la faire se fermer, même en sachant qu’elle ne connaissait pas ces gens. Et, parmi ceux qui étaient arrivés avec nous, elle ignorait aussi ce que chacun avait fait pour être accusé par 404. Je comprenais mieux sa méfiance sans savoir davantage ce qu’elle avait vécu. Elle m’en disait déjà beaucoup ; je n’avais aucune raison d’exiger le reste ni de lui poser les questions qui me venaient en tête.
— Avec toi, c’est différent, reprit-elle. Je t’observe depuis notre réveil. Au début, c’était par méfiance. Ensuite… j’ai continué. Tu as l’air docile.
Docile ? Le mot me fit rire. Elle n’ignorait pourtant pas que j’avais pris presque toutes les décisions de la journée : j’avançais, je proposais des choses, j’acceptais des quêtes absurdes à la place des autres. Elle me le fit remarquer elle-même, mais cela ne changeait rien à son impression. Si elle me donnait un ordre, elle croyait que je l’accepterais.
Je repensai à mon genou dans la terre, puis au plaisir que j’avais éprouvé lorsqu’elle m’avait pris le bras. Je ne savais pas si nous parlions de la même chose. À l’entendre, ces moments semblaient lui avoir donné une idée assez précise de moi, alors que je comprenais encore mal ce qui m’avait plu dans sa manière de m’approcher.
— J’ai surtout peur que rien ne se passe si je décide pas, répondis-je. Alors, laisser quelqu’un prendre les devants de temps en temps… oui, ça pourrait me soulager. Ça dépend de ce qu’on me demande.
— Et quand je t’ai attrapé le bras, ce matin… ça t’a vraiment pas dérangé ? demanda-t-elle en se tournant vers moi.
— Non. Au contraire, c’était… rassurant. Agréable aussi, avouai-je en cherchant de nouveau les ombres au plafond. C’est bizarre. Oublie ce que je viens de dire.
— Pourquoi ? Parce que tu viens d’être honnête et que ça te gêne ?
Je n’avais guère de réponse à lui opposer. Elle ne comptait pas faire semblant de n’avoir rien entendu pour m’épargner ; si je préférais m’arrêter là, nous pouvions en rester là. Sinon, elle pouvait écouter. Nous nous étions promis de rester ensemble, me rappela-t-elle, autant que cela serve à quelque chose. Dans la pénombre, son regard restait prudent, mais je n’y retrouvais plus la dureté de notre rencontre.
— J’aimerais aussi que tu puisses te sentir en sécurité quand je suis là, dis-je. Je vais m’entraîner. Je veux pouvoir te protéger.
— C’est gentil, Casimir. Mais c’est pas à toi de décider de ce dont j’ai besoin. Je suis pas en sucre. On peut s’entraîner ensemble, par contre. Et se protéger tous les deux. Ça, ça me va.
Je m’excusai en lui assurant que je voulais bien faire. Aria le croyait volontiers : à l’entendre, c’était justement comme ça que je faisais des bêtises. Son léger sourire m’empêcha de prendre la remarque comme une nouvelle raison de me taire, même si je commençais à me demander combien de fois, dans la même journée, je pourrais lui donner matière à ce reproche.
— Et puis… je crois pas m’être trompée sur ton côté docile, reprit-elle en rapprochant son épaule de la mienne. Peut-être que je mènerai vraiment la danse entre nous. Ça devrait t’arranger, non ? Tu disais vouloir porter un peu moins de responsabilités.
Elle avait détourné les yeux, mais son sourire restait là. J’aimais qu’elle se rapproche et je me voyais mal reprendre maintenant tout ce que je venais de lui avouer. J’espérais seulement qu’elle avait entendu aussi mes réserves. Son sourire perdit un peu de sa provocation, sans que je sache ce qu’elle en avait compris.
Nous parlâmes encore un moment, jusqu’à ce que la fatigue espace nos réponses. Aria finit par s’endormir, l’épaule contre la mienne. Je restai immobile pour ne pas la réveiller, sans avoir la moindre envie qu’elle s’éloigne.
Le sommeil vint plus tard. Beaucoup plus tard.