Chapitre 38
Son silence donnait à l’instant plus de poids que n’importe quelle remarque triomphante. Elle venait d’obtenir exactement ce qu’elle voulait, et pourtant, son regard restait accroché à l’écran avec une prudence presque inquiète. Comme si cette place, une fois réellement inscrite quelque part, devenait soudain plus vaste que le jeu qu’elle avait imaginé.
Au bout de quelques secondes, elle sembla se rappeler que j’étais toujours là. Elle rangea sa montre, fouilla dans le sac posé près d’elle et en sortit une petite sacoche.
— Des rations supplémentaires. Range-les avec les provisions communes, puis reviens t’asseoir près de moi.
La demande tomba avec un naturel désarmant, comme si une minute à peine après sa nomination, il allait de soi qu’elle teste déjà les limites de son nouveau rôle.
— Tu commences déjà ?
— Il faut vérifier si tu étais sincère.
Je baissai les yeux vers la sacoche qu’elle me tendait. Elle n’était pas lourde. Le geste non plus, en apparence. Pourtant, il avait cette précision tranquille des petites épreuves qu’Aria plaçait sur mon chemin pour voir si mes paroles résistaient au réel.
— Très bien. J’assumerai les conséquences de mon discours, répondis-je en prenant la sacoche.
— Sage décision.
Je traversai le camp jusqu’aux provisions communes. Derrière moi, son rire me suivit pendant tout le trajet, léger, satisfait, presque trop heureux pour une simple sacoche de rations.
En rangeant le paquet avec le reste, je crus avoir compris notre accord : Aria porterait officiellement le clan, j’arrêterais d’être le point de chute de chaque décision, et je continuerais à réfléchir à ses côtés. Une répartition plus juste. Plus simple. Peut-être même plus saine.
Je refermai le sac de provisions avec cette certitude confortable.
Elle avait compris autre chose.
Quand je revins vers les débris, la scène avait déjà changé. Opaline avait rejoint Aria et se tenait près d’elle, comme si elle n’attendait que mon retour pour laisser la suite commencer. Aria, elle, n’avait plus l’air de tester une plaisanterie. Son silence de tout à l’heure n’avait pas disparu ; il s’était seulement déplacé ailleurs, derrière son regard, dans cette façon nouvelle qu’elle avait de m’attendre.
Je repris place près d’elles avec le sentiment très net que la sacoche n’avait été que le premier ordre d’une longue série. Opaline posa les yeux sur moi, puis sur Aria. À son expression, je compris qu’elle avait parfaitement deviné ce qui venait de se passer.
— Tu n’as pas perdu de temps, remarqua-t-elle.
— J’aurais passé des heures à chercher une meilleure formulation.
— Une meilleure formulation pour quoi ? Pour notre discussion ? demanda Aria.
— Je t’avais dit qu’Opaline m’avait conseillé de ne plus apparaître comme le chef du groupe.
— Pour le Chevalier Blanc, précisa Opaline. Pas pour le reste.
Aria releva légèrement la tête.
— Oui. Je veux entendre ce qu’elle t’a dit exactement.
— Son aura a réagi lorsque j’étais certaine qu’il ne représentait aucune menace pour moi, expliqua Opaline. Je lui ai simplement fait remarquer qu’être présenté comme le meneur du groupe risquait de rendre ce genre de situation plus rare.
— Donc tu lui as conseillé de ne plus être le chef évident.
— Dans les grandes lignes, oui.
Aria se tourna lentement vers moi. Elle ne venait pas seulement d’écouter l’explication ; elle comparait les paroles d’Opaline à ce que je lui avais réellement proposé. Je connaissais déjà cette expression. Celle qu’elle prenait lorsqu’elle trouvait une faille, minuscule en apparence, mais assez large pour y glisser toute sa logique.
— Je comprends mieux. Tu avais besoin que quelqu’un détourne l’attention de toi.
— C’est ce qui a lancé la discussion. Tu n’as pas tout oublié jusqu’au moment où on est arrivés à la partie qui t’intéressait, quand même…
— Non, je n’ai pas oublié. C’est juste que tu ne m’as pas demandé de faire semblant.
— Non.
— Tu m’as donné la responsabilité du clan. Et tu as accepté de suivre mes décisions, ajouta-t-elle, incapable de dissimuler plus longtemps sa satisfaction.
Sa conclusion tomba avec une évidence beaucoup trop confortable pour elle. Tout ce que je venais d’expliquer, tout ce que j’avais tenté de nuancer, venait de se ranger dans une case très simple : Aria avait gagné davantage que prévu, et elle comptait bien s’en souvenir.
Je sentis le piège se refermer avec une précision presque admirable. Le pire, c’était que je ne pouvais même pas prétendre qu’elle se trompait vraiment.
— Tu peux partir quand tu veux, lançai-je à Opaline.
— Je suis très bien ici.
Aria quitta finalement sa place pour longer lentement le rebord, comme si rester assise ne suffisait plus à contenir tout ce qu’elle venait de comprendre.
— Donc, résuma-t-elle, Opaline t’a conseillé une solution tactique minimale et toi, tu as décidé d’en profiter pour te placer sous mon autorité.
— « Profiter » est un mot très orienté.
— Moi, je trouve qu’il convient parfaitement.
— Je lui ai seulement conseillé de ne pas apparaître comme le meneur évident, confirma Opaline. Tout le reste vient de lui.
— N’essaie pas d’en remettre une couche, lui lançai-je.
— Je n’ai rien inventé.
Aria revint jusqu’à moi sans se presser. Cette fois, son amusement avait perdu une partie de sa légèreté ; les mains croisées derrière le dos, elle cherchait clairement à voir jusqu’où j’assumerais ce que je venais de lui offrir.
— C’est donc encore mieux que ce que je pensais.
— Je commence à regretter d’avoir attendu ton retour pour expliquer le passif.
— Arrête un peu. Tu m’attendais sagement comme un bon garçon.
À côté de moi, Opaline étouffa un rire sans même essayer de cacher qu’elle se foutait de ma gueule. Puis Aria reprit sa marche le long du rebord, visiblement ravie d’examiner toutes les conséquences de ce que je venais de lui accorder.
— Et puisque tu ne m’as fixé aucune limite… j’imagine que ça vaut pour les membres du clan, nos nuits ensemble, les punitions…
Elle s’arrêta pour me regarder.
— Et même les combats.
J’ouvris la bouche sans trouver quoi répondre. J’avais parlé de préparer les stratégies, pas de savoir qui trancherait au milieu d’un combat. Pour moi, la différence allait de soi. Je découvrais qu’elle n’allait pas de soi pour elle.
Dans mon esprit, confier le clan à Aria signifiait surtout ne plus porter seul chaque décision quotidienne. Je continuerais naturellement à construire nos stratégies. Elle, manifestement, avait compris que mon « je suivrai tes décisions » couvrait absolument tout.
J’aurais pu la corriger sur-le-champ.
Je ne le fis pas. Pour l’instant, je n’avais aucune envie d’effacer son bonheur avec une nuance que nous aurions tout le temps de découvrir.
— Tu regrettes déjà ? demanda-t-elle.
— Maintenant ? Bien sûr.
— Parfait.
Son assurance retrouva aussitôt toute sa place, comme si mon regret déclaré venait de confirmer que l’accord lui convenait parfaitement.
— Dans ce cas, je considère que tu es entièrement à moi.
La phrase resta suspendue une seconde de trop entre nous. Plus la conversation avançait, plus je comprenais que chaque mot pouvait être retourné contre moi avec une précision inquiétante.
À côté de nous, Opaline porta lentement une main à son front. Elle commençait visiblement à cerner le genre de personne qu’Aria était en train de redevenir sous ses yeux, et quelque chose dans son attitude disait qu’elle regrettait déjà d’avoir participé à l’expérience. Je la comprenais…
— Plus la conversation avance, plus ça devient de pire en pire.
— Je ne te demande pas ton avis. Tu réponds « oui, Aria », et c’est tout.
Elle avait pris ce ton presque royal qu’elle adorait employer lorsqu’elle pensait avoir gagné. Pourtant, elle resta devant moi, sans chercher à imposer quoi que ce soit de plus. Toute son assurance tenait dans les mots ; pour le reste, elle attendait ma réponse.
Je pouvais rire, refuser, lui rappeler que le jeu s’arrêtait là. Elle le savait aussi bien que moi. Mais cette fois-ci, il ne s’agissait plus seulement d’un jeu.
Je laissai volontairement passer une seconde.
— Oui, Aria.
La satisfaction qui éclaira aussitôt son visage aurait probablement dû m’inquiéter davantage.
Elle revint s’asseoir près de moi, désormais beaucoup trop certaine d’avoir obtenu exactement ce qu’elle voulait.
— Nous sommes donc d’accord.
— Sur ta version, surtout.
— C’est la seule qui compte maintenant.
J’étais sur le point de lui répondre lorsqu’elle retint ma manche.
Cette fois, quelque chose changea réellement dans son expression.
— Je deviendrai assez forte pour que vous n’ayez plus aucune raison de partir.
Le vous changea tout : elle ne parlait plus seulement de moi.
Le titre, les ordres, son plaisir de gagner ce petit combat entre nous cachaient quelque chose de plus fragile. Aria avait entendu dans cette nouvelle place une manière de devenir impossible à abandonner.
Je voulus lui dire qu’elle n’avait pas besoin de gagner le droit de rester avec nous. Que sa présence ne dépendait pas de sa capacité à commander, ni d’une victoire, ni de ce qu’elle pouvait nous apporter.
Je ne trouvai pas comment lui dire sans transformer le moment en discours. Je posai simplement ma main sur la sienne ; elle ne la retira pas.
Au loin, le feu craqua. Aria était désormais cheffe du clan.
Moi, je voulais encore croire que nous saurions nous entendre quand la question se poserait vraiment.
Les golems se chargeraient bientôt de me prouver le contraire.