Chapitre 35
La galerie était silencieuse depuis plusieurs minutes. Seuls nos pas résonnaient contre le sol humide. J’attendis qu’elle développe. Elle n’en fit rien.
— Quoi ?
— Tu as bien entendu.
— Pourquoi je ferais ça ?
Son pied fusa vers moi avant que j’aie terminé. Je reculai d’un bond et la semelle passa à quelques centimètres de mon épaule. Mon dos heurta la paroi.
— Attends, je n’ai pas…
Elle était déjà sur moi. Ses griffes fendirent l’air avec une précision déconcertante, s’arrêtant à un souffle de mon visage avant de repartir sous un autre angle. Je parai comme je pus, sans avoir le temps de reprendre correctement mes appuis.
— Opaline ! Je ne comprends pas ce que tu veux ! lançai-je en déviant son poignet avec mon avant-bras.
— Tu comprendras en te battant. Continue.
— Ce n’est pas une réponse !
— Ne cherche pas de réponse, répliqua-t-elle.
Son poing partit avant la fin de sa phrase. Je ne le vis pas venir ; je sentis seulement l'impact contre mes côtes. Le souffle me quitta d'un coup. Mes jambes cédèrent et je posai un genou au sol, une main contre le mur, le temps de retrouver assez d'air pour me redresser.
Elle n'en profita pas. Elle attendit, la torche posée au sol, comme si me laisser respirer faisait partie de l'exercice.
Autour de nous, la galerie restait vide. Kellan et Silas avaient pris l’embranchement opposé depuis un bon moment, tandis qu’Aria accompagnait Taron et Milo quelque part de l’autre côté de cette mine que je commençais sérieusement à détester.
Aria ignorait où j’étais et ce qu’Opaline cherchait à vérifier. Revenir avec des côtes douloureuses et aucune explication valable m’agaçait presque autant que le coup lui-même. Elle commencerait sûrement par vérifier que je tenais debout avant de me demander ce que j’avais encore fabriqué.
Je sortis ma dague, mais la gardai de travers pour parer ses griffes. Le poison sur la lame rendait chaque attaque réelle beaucoup trop risquée.
Ce qui suivit n’avait rien d’un combat équilibré.
À chaque attaque, Opaline avait déjà changé d’appui. Ma lame ne rencontrait que le vide ou ses griffes, qui déviaient le coup avant qu’elle ne reparte sous un autre angle. Je réussissais à peine à suivre ses déplacements qu’elle reprenait déjà l’initiative.
Ses griffes s’arrêtaient toujours avant d’ouvrir ma peau. Les coups qu’elle portait vraiment me forçaient à reculer, à corriger ma garde, puis un autre arrivait avant même que j’aie retrouvé mes appuis.
— Pour quelqu’un qui prétend ne pas savoir se battre, dit-elle entre deux attaques, tu t’en sors plutôt bien.
— Merci du compliment même si ça ne mène à rien.
— Si. Ça prouve quelque chose que je voulais vérifier.
— Tu ne pouvais pas simplement me demander ce que tu voulais savoir ?
— Non.
Je repartis à l’attaque. Elle écarta ma lame d’un revers de griffes, se décala et recula juste assez pour me laisser croire que je l’avais forcée à céder du terrain. Je m’engouffrai aussitôt dans l’ouverture.
Son coude me frappa en pleine poitrine.
Je basculai en arrière et heurtai la roche, le souffle coupé. Pendant une seconde, je ne vis plus que le plafond de la galerie et la lumière tremblante de la torche sur ses parois.
— Tu as fini ? soufflai-je.
— Tu ne m’as toujours pas frappée.
— C’est pourtant ce que j’essaie de faire.
— Non. Tu frappes en pensant déjà à la façon dont tu vas esquiver derrière. Dès que tu dois te protéger toi-même, tu te retiens.
Elle hésita avant de poursuivre, moins sûre d’elle tout à coup.
— Mais quand quelqu’un d’autre est en danger, ce n’est plus pareil. D’après ce que vous m’avez raconté, quand Albert a foncé sur Aria, tu t’es jeté sur lui sans chercher à éviter le coup. Je ne pense pas que ce soit la condition de ton passif. Mais à ce moment-là, tu as arrêté de combattre contre ce qu’il te donnait.
Je restai au sol quelques secondes, le souffle encore court.
La condition de mon passif ?
Ce n’était pas la première fois que j’entendais ce mot depuis notre arrivée. Briana et Bikao l’avaient déjà employé à Champi-Brume. Mais Opaline venait de parler de « condition » avec une facilité qui me dérangea davantage.
Je me redressai sur les coudes.
— Attends. Comment tu sais qu’un passif a une condition ?
Opaline ramassa sa torche contre la roche avant de s'asseoir face à moi. Elle ne parut pas surprise par la question. Elle l'avait peut-être même attendue.
— Je vais te dire ce que je vois.
— Et qu’est-ce que tu vois ? demandai-je en relevant les yeux vers elle.
— Tu possèdes quelque chose que je n’ai encore vu chez personne d’autre.
Son sérieux ne ressemblait à rien de ce qu’elle m’avait montré jusque-là. Je la dévisageai un instant, presque inquiet de ce qui allait suivre.
— Opaline… si tu me sors que j’ai un don unique digne d’un héros de shōnen, ça va être compliqué à avaler.
— Un shōnen ? De quoi tu me parles ?
— Non, sérieusement. On ne vient pas de ce monde. On a été envoyés ici de force il y a quelques semaines et, jusqu’à récemment, j’avais encore l’URSSAF sur le dos… alors le destin exceptionnel, on repassera.
— Et pourtant, tu as tué Albert.
— J’ai eu de la chance.
— Je suis convaincue que non.
Je ne répondis pas. Opaline resta devant moi tandis que les gouttes continuaient de frapper la roche quelque part dans la galerie. Elle ne cherchait pas à me convaincre. Elle attendait seulement que j’arrête de chercher une autre explication.
— Pendant tout ce temps, reprit-elle, j’ai remarqué une chose. Ton aura ne réagit pas au hasard. Elle répond à quelque chose de précis.
Une aura ? Le mot me fit presque sourire. J’avais toujours associé ça aux mangas, aux jeux ou à ce genre de choses. Apparemment, ici, il fallait commencer à le prendre au pied de la lettre.
Opaline garda le silence quelques secondes. Pour la première fois depuis notre départ, elle semblait réellement chercher ses mots. Elle avait pourtant parlé des golems, des ruines de Dolmaryth et même de la mort de ses parents sans hésiter autant. Ça ne me rassura pas.
— Et j’ai besoin de vérifier encore une chose.
— Quoi ? demandai-je, désormais méfiant.
— Aria ne te suivra plus.
Je restai à la regarder. Pendant une seconde, j’essayai simplement de comprendre comment on était passés de mon aura à Aria. J’attendis presque qu’elle complète sa phrase ou qu’elle m’explique ce que j’avais raté. Rien.
— Pardon ?
— Tu m’as très bien entendu.
— Pourquoi elle ne me suivrait plus ?
Une partie de moi s’attendait encore à ce qu’elle précise qu’il ne s’agissait que d’un exemple. D’une hypothèse un peu maladroite pour tester sa théorie.
— Parce qu’à force de compenser tes faiblesses, elle finira par avancer sans t’attendre. Tu es trop faible.
Cette fois, je ne répondis pas tout de suite. Le pire, c’était qu’elle ne cherchait même pas à me rabaisser. Elle me regardait simplement, attentive, comme elle l’avait fait pendant notre combat.
Opaline reprit tranquillement sa garde, sans rien laisser paraître de ce qu’elle cherchait réellement à provoquer. Toujours assis en face de moi, j’essayai de trouver dans son expression la moindre trace de provocation. Rien. Même pas un sourire, ou une hésitation.
Aria n’avait jamais prétendu rester près de moi parce que j’étais le plus fort. Elle ne m’avait même donné aucune raison de croire qu’elle partirait. Malgré tout je l’imaginai continuer seule dans une galerie, sans avoir besoin de m’attendre. Cette fois, Opaline avait trouvé où frapper.
— Tu as probablement raison…
— Tu vas abandonner ?
Je pris appui contre la paroi pour me relever, sans la quitter des yeux.
— Tu rêves.
— Alors frappe-moi. Sans te retenir.
— Tu es sérieuse… ? C’est du masochisme ?
— Frappe-moi, répéta-t-elle en gardant ses griffes levées.
Je rangeai la dague. Si elle voulait un vrai coup, je n’allais pas le porter avec une lame empoisonnée. Je la regardai, puis j’attaquai. Opaline se décala au moment où mon poing partit.
Son esquive aurait dû suffire. Pourtant, une pierre se détacha sous son talon et roula contre la paroi. Son appui céda juste assez pour que son propre mouvement la ramène dans la trajectoire de mon attaque. Mon poing la frappa alors qu’elle cherchait encore à retrouver son équilibre, ajoutant son élan au mien.
Elle fut projetée contre le mur dans un choc sourd.
Je restai immobile, le bras tendu, tandis que quelques fragments de roche retombaient autour d’elle. Aucune force nouvelle n’avait traversé mon corps. Je n’avais frappé ni plus vite ni plus fort qu’avant.
Tout s’était simplement placé au bon endroit.
Une vibration contre mon poignet me tira de ma stupeur. Sur l’écran de ma montre, une nouvelle ligne venait d’apparaître, accompagnée d’un symbole blanc.
Passif identifié : Le Chevalier Blanc
Je relus le nom deux fois sans qu’il devienne plus compréhensible.
— Comment j’ai fait ça ?
Opaline se redressa lentement et épousseta ses vêtements. Elle vérifia d’abord le sol sous son talon, puis mon poing encore à moitié levé.
— C’est ce que je voulais comprendre.
Je lui présentai l’écran.
— « Le Chevalier Blanc ». Ça te parle ?
— Jamais entendu ce nom, répondit-elle après s’être penchée juste assez pour le lire.
— Pourtant, tu savais qu’il fallait provoquer quelque chose.
— Je savais que ton aura réagissait. Pas ce qu’elle allait faire.
Le mot passif venait de 404. L’aura, elle, appartenait visiblement au vocabulaire d’Opaline. Jusqu’ici, j’avais surtout considéré les capacités comme une règle obscure de plus dans le Bloc, à découvrir au mauvais moment. Voir enfin un nom apparaître sur ma montre aurait dû m’aider. Au lieu de ça, j’avais encore plus de questions.
— Alors explique-moi ce que tu as vu.
Opaline ne répondit pas avec son assurance habituelle. Elle observa encore un instant le fragment de roche à ses pieds, comme si elle cherchait elle-même comment expliquer quelque chose qu’elle avait toujours perçu sans jamais avoir eu besoin de le nommer.
— Mes yeux perçoivent naturellement l’aura des êtres vivants. Je n’ai jamais vraiment pu comparer avant votre arrivée. Avec Taron et moi seuls ici depuis si longtemps… je n’avais pas grand-chose à observer. Mais vous cinq, vous êtes différents. L’une de vos auras est plus douce, une autre bouge presque tout le temps. Il y en a même une qui semble tourner sur elle-même. Je suppose qu’il en existe plusieurs sortes.
— Et la mienne ?
Opaline releva les yeux vers moi.
— Beaucoup trop agressive. Elle ne se répand pas comme les autres. Elle se resserre autour de toi, puis change brusquement, comme si elle cherchait constamment à agir. C’est pour ça que je te regardais autant depuis votre arrivée.
La réponse suffit à me faire perdre mon envie de plaisanter. Son attention revint au fragment de roche qui avait roulé sous son talon, comme si toute l’expérience se résumait encore à ce morceau parfaitement ordinaire.
— Je savais déjà que ton aura avait quelque chose d’inhabituel. Mais je voulais voir si je pouvais provoquer sa réaction volontairement. Je savais ce que mes yeux me montraient, pas ce qui se passerait si je te poussais jusqu’à cette fameuse condition.
— Donc ton idée brillante, c’était de me frapper jusqu’à ce qu’il se passe quelque chose.
— J’espère que cela t’a plu.
— Honnêtement ? J’aurais préféré que ce soit Aria. Sa claque avait été plus mémorable que tous tes coups réunis.
Opaline ignora complètement la remarque.
— Quand j’ai esquivé ton dernier coup, j’étais certaine que tu ne pouvais pas me toucher. Ton aura s’est contractée d’un seul coup… et mon appui a cédé.
Le caillou n’avait pourtant rien de particulier. Des dizaines d’autres identiques jonchaient la galerie.
— Tu n’es devenu ni plus rapide ni plus fort, poursuivit-elle. Ton mouvement était le même que les précédents. J’avais esquivé correctement, puis cette pierre a roulé sous mon talon au pire moment et mon propre élan m’a ramenée devant ton poing.
— Ça peut arriver.
— Bien sûr. C’est justement ce qui me dérange.
Opaline s’accroupit pour récupérer le caillou. Elle le retourna entre ses griffes, cherchant visiblement quelque chose qui aurait pu expliquer sa chute.
— Rien de ce qui vient de se produire n’était impossible. Seulement beaucoup trop bien placé.
Je gardai le silence quelques secondes. Ce n’était pourtant pas la pierre qui occupait mes pensées.
— Et quand tu as dit qu’Aria finirait par ne plus me suivre ?
— Je pensais que tu avais besoin d’une raison pour arrêter de te retenir.
— Ce n’est pas ce que je demande.
Cette fois, elle ne chercha pas à contourner la question. Elle prit même quelques secondes avant de répondre, ce qui ne me rassura pas vraiment.
— Je pense sincèrement que tu es beaucoup plus faible qu’elle dans certains domaines. Et j’étais convaincue que tu ne pouvais pas me battre. Pour le reste… je connais Aria depuis trop peu de temps pour savoir si elle finirait réellement par te laisser derrière.
— Donc tu as juste choisi la phrase qui ferait le plus mal.
— Elle a fonctionné.
Difficile de prétendre le contraire. Ce qui m’agaçait davantage, c’était qu’il ne lui avait fallu que quelques jours pour comprendre où frapper.
— Et c’est parce que tu étais certaine de pouvoir me battre que mon aura a réagi ?
— C’est ce que je pense. Je ne peux pas te dire que c’est vraiment ça.
Étrangement, ça me rassura un peu. Depuis le début, Opaline parlait de mon aura avec tellement d’assurance que j’en oubliais presque qu’elle essayait elle aussi de comprendre ce qu’elle avait sous les yeux.
— J’ai pu reconnaître lorsque ton aura a changé, reprit-elle. La tienne a réagi au moment précis où je ne te considérais plus comme une menace sérieuse. Mais je n’ai qu’un seul essai. Je ne sais pas si c’est toute la condition, ni jusqu’où l’effet peut aller.
Une image s’imposa immédiatement : Albert.
Pendant presque tout le combat, il avait cherché Aria ou les villageois. J’avais été un obstacle, parfois gênant, jamais le centre de son attention. Puis, à la fin, ma lame avait atteint son crâne alors que l’angle n’avait aucun sens.
Je revis son corps s’incliner au moment exact où ma lame pouvait l’atteindre.
Jusqu’à maintenant, j’avais appelé ça de la chance.
— Il s’est peut-être déjà déclenché durant l’affrontement.
— Contre Albert ?
— J’étais trop éloigné de lui. J’aurais dû le manquer.
— Je n’étais pas là. Je ne peux rien affirmer.
C’était précisément la réponse que je voulais entendre. Opaline n’allait pas prétendre connaître mon pouvoir mieux que moi alors qu’elle venait elle-même d’en découvrir l’existence.
Je repensai aux entraînements avec Brad. Certains de ses coups avaient dévié lorsqu’il me traitait encore comme un débutant incapable de l’inquiéter. Dès qu’il s’était concentré sérieusement sur moi, il m’avait touché sans difficulté.
Une coïncidence de plus, peut-être.
— Donc plus quelqu’un me sous-estime, plus…
Je m’arrêtai de moi-même. Ni elle ni moi n’avions assez d’éléments pour terminer cette phrase.
— Je ne sais pas, confirma Opaline. Avec moi, il a suffi d’un mauvais appui. Si ce qui s’est passé contre Albert venait du même phénomène, l’effet était beaucoup plus important. Mais deux exemples ne suffisent pas à établir une règle.
Le nom affiché sur ma montre ne m’aidait pas davantage. Le Chevalier Blanc. Beaucoup trop glorieux pour une capacité qui semblait attendre que quelqu’un me prenne pour un incapable.
— Pourquoi m’avoir attaqué au lieu de me dire tout ça ?
— Parce que dès que tu aurais su ce que je cherchais, tu aurais essayé de provoquer la réaction toi-même. Et moi, je n’aurais plus pu te sous-estimer de la même manière.
Son raisonnement se tenait. Il m’agaçait, mais il se tenait.
— Tes yeux te permettent donc de repérer les passifs des autres si je comprends bien ?
— Non. Je vois seulement leurs auras. Je peux reconnaître qu’elles ne se comportent pas toutes de la même façon, mais ça ne me donne ni le nom d’une capacité ni son fonctionnement.
— Mais tu vois aussi celles de Kellan, Milo, Silas et Aria.
— Oui.
— Et donc ?
— Et donc rien.
— C’est génial.
— Leur aura leur appartient. Si quelque chose doit s’éveiller, ce sera à eux de le découvrir.
Je pensai aussitôt à la vision de Kellan dans le noir, à ces moments où elle apparaissait puis disparaissait sans qu’il puisse l’expliquer.
— Même Kellan ?
— J’ai dit rien, Casimir.
Son ton ne laissait aucune place à une deuxième tentative.