Chapitre 2
Je revins à moi par fragments.
D'abord, une douleur sourde au-dessus des tempes. Ensuite, une odeur de terre et de sève, quelque chose d'humide, de vivant. Puis une lumière verte, beaucoup trop vive.
— Ah… ce mal de crâne… C'est insupportable, murmurai-je.
J'ouvris les paupières. Mon cerveau mit plusieurs secondes à accepter le décor. Le blanc avait disparu. Autour de moi, la nature avait tout envahi.
Des arbres massifs s'élevaient à perte de vue, la mousse étouffait les troncs et le sol meuble s'enfonçait légèrement sous mon poids.
L'air frais contrastait avec l'atmosphère aseptisée de la salle blanche où je me trouvais encore… combien de temps plus tôt ?
Je n'en avais aucune idée.
Je me redressai en essuyant la sueur sur mon front. Chacun de mes muscles protesta.
Mes mains étaient intactes, mes vêtements aussi. Rien n'avait bougé, comme si le passage d'un monde à l'autre n'avait duré qu'un battement de cils.
— Où sommes-nous ? Je ne reconnais pas cet endroit.
Je sursautai. La voix d'une femme venait de retentir à quelques mètres de moi. Je tournai la tête et aperçus une silhouette assise dans la mousse, les cheveux encore ébouriffés et une écharpe noire nouée autour du cou.
Je la reconnus aussitôt : c'était la fille de la salle blanche, celle dont la main avait peut-être frôlé la mienne.
Elle ne m'avait pas encore remarqué. Je restai immobile quelques secondes.
Nous étions deux, seuls dans un territoire inconnu, sans provisions, sans informations. Et, quelque part, 404 nous observait probablement.
Je l’observai un moment sans parvenir à déterminer si elle dormait encore ou si elle avait simplement décidé de m’ignorer.
Assise dans la mousse, les paumes posées au sol et la tête légèrement inclinée, elle semblait émerger d’un sommeil trop profond. Ses longues bottes de cuir portaient des traces de terre humide. Un manteau de drap beige l'enveloppait jusqu'aux genoux, tandis qu'une écharpe noire entourait son cou et adoucissait légèrement ses traits. Ses cheveux d'un roux brun aux reflets cuivrés, attachés à la va-vite, laissaient échapper deux mèches le long de ses joues.
Lorsqu’elle releva enfin ses yeux vers moi, j’eus la très nette impression qu’elle m’avait remarqué depuis longtemps.
— Comptez-vous m'observer ainsi encore longtemps ?
Le ton, froid et tranchant, rompit instantanément le charme de ma contemplation.
— Pardon. J’essayais surtout de comprendre ce qui nous arrivait. Je ne vous regardais pas vraiment.
Mon esquive manquait franchement d’assurance, et mon mensonge s’effondra avant même d’avoir convaincu qui que ce soit. Elle me dévisagea, visiblement peu convaincue, puis se releva sans demander mon aide. Après avoir épousseté son manteau, elle inspecta les alentours comme si je n’étais qu’un élément du décor.
Je fis de même. La mousse recouvrait presque entièrement le sol et les arbres s’élevaient si haut que leurs branches disparaissaient dans une brume verdâtre. Le bois semblait déserté par toute vie animale. Une immobilité inquiétante régnait sur les lieux, hormis quelques feuilles dont le lent froissement provenait d’une direction impossible à définir. Le silence n’était troublé que par nos respirations et par le bruit léger de nos vêtements lorsque nous changions de position.
— Je ne vois personne d’autre, dis-je. Je crois que nous avons vraiment été séparés de tout le monde.
— On dirait bien, répondit-elle en parcourant méthodiquement les ombres. Perdus dans un endroit que nous ne connaissons pas, avec quelqu’un que nous ne connaissons pas non plus.
Je ne pouvais pas vraiment lui reprocher sa prudence. Je n’en savais pas plus sur elle qu’elle sur moi, et après ce que 404 venait de nous annoncer, faire confiance au premier inconnu venu aurait été assez stupide. Impossible de distinguer les limites de l’endroit ou de deviner ce que nous étions censés y accomplir. Il n’y avait que cette forêt et sa faible brume. Puis un son sec brisa soudain le silence.
— Vous avez entendu aussi, je suppose ? demanda la jeune femme en baissant les yeux vers son poignet, sans m’accorder plus d’attention que nécessaire.
— Oui. Moi aussi.
Une vibration courut contre ma peau. L’écran d’une montre s’éclaira, sans afficher autre chose qu’un noir lisse. Fine et parfaitement ajustée, elle refusa de glisser lorsque je tentai de l’enlever.
— Pourquoi j’ai cette chose sur l’avant-bras ?
La question me parut absurde, mais aucune autre ne me vint. La surface noire resta parfaitement lisse sous mes doigts. Je n’aimais pas l’idée que cet objet ait été attaché à mon bras sans que je m’en aperçoive.
— Ce n’est pas une montre ordinaire, répondit la jeune femme sans lever les yeux de la sienne. Elle vient forcément de ceux qui nous ont amenés ici. Quant à la mienne, elle ne bouge pas non plus.
Son agacement s’effaça derrière une concentration plus froide. Elle suivit le bord de l’écran, appuya sur les côtés et tenta de le faire coulisser.
— Vous savez comment l’allumer ?
— Non. Je ne trouve aucun bouton.
J’imitai son geste, sans plus de succès. Au bout de quelques secondes, ma patience céda et je tapotai la surface du bout de l’index. L’écran s’alluma brusquement.
— Regardez. J’ai réussi.
Elle attrapa mon avant-bras pour rapprocher la montre de son visage. Le geste fut si naturel et si rapide que je n’eus pas le temps de réagir.
— Comment avez-vous fait ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas exactement. J’ai tapoté un peu partout.
Elle releva les yeux vers moi avant de me relâcher. Son regard résumait assez bien ce qu’elle pensait de ma méthode.
— L’important, c’est que ça ait fonctionné, répondis-je en haussant les épaules.
Elle leva alors sa propre montre devant son visage. La surface noire s’éclaira aussitôt.
— Vous n’aviez pas besoin de frapper dessus. Il suffisait de présenter votre visage. Comme une reconnaissance faciale.
Je baissai les yeux pour éviter son regard rempli de jugement. Évidemment. Après le discours d’une voix désincarnée sur les crimes et la rédemption, nos bracelets utilisaient une reconnaissance faciale. Cela allait de soi.
Deux éléments apparurent. Le premier était un compteur affichant cent. Le second ressemblait à une carte simplifiée, composée de formes colorées et de symboles dont je ne comprenais pas encore la logique.
— Le compteur doit indiquer le nombre de personnes présentes dans le Bloc, dis-je. Quant à l’autre partie…
— C’est une carte, conclut-elle en rapprochant son écran du mien.
Le nom de Champi-Brume apparaissait au centre d’une zone déjà découverte. Plus loin, au sud-ouest, un carré portait la mention Point A. Tout le reste restait noir et opaque, comme autant de passages qui n’existaient pas encore pour nous.
L’interface me rappelait une carte de Metroidvania : seules les zones que nous avions explorées apparaissaient, tandis que le reste demeurait noir, comme s’il n’existait pas encore. C’était pratique, presque familier, et c’est justement ce qui me mettait mal à l’aise. Quelqu’un avait conçu ce cauchemar avec des règles que nous pouvions comprendre.
— Cela doit être la carte annoncée par 404, repris-je. Nous sommes à Champi-Brume, et le Point A se trouve dans cette direction.
En relevant les yeux, je découvris enfin la forêt autour de nous. Une brume basse glissait entre les arbres. Des champignons gigantesques aux teintes rouges émergeaient de la mousse. Leurs chapeaux diffusaient une lueur douce qui se reflétait sur les troncs humides et révélait, par endroits, des particules dorées suspendues dans l’air.
Elle contempla le spectacle sans rien dire. Pendant une seconde, son visage s’éclaira d’un émerveillement presque enfantin. Elle retrouva rapidement son sérieux.
— Le territoire est représenté par un champignon sur la carte, remarqua-t-elle.
— Il y a « champi » dans son nom. C’est plutôt logique.
— J’avais compris, merci, répliqua-t-elle.
Son regard revint à l'écran lorsqu’elle remarqua que le Point A s’inscrivait dans un carré parfait. Je m’abstins de tout commentaire. Mettre des mots sur des évidences valait sans doute mieux que de penser à ce qui pouvait se cacher dans la brume. J’en avais autant besoin qu’elle.
— Très bien, reprit-elle. Comment sortons-nous d’ici, et dans quelle direction devons-nous aller ?
Je comprends bien que nous sommes tombés dans un endroit qui ne ressemble en rien à chez nous, probablement même très loin de chez nous. En revanche, pourquoi est-ce à moi de décider quoi faire maintenant ?
Enfin bon… J’ai comme l’impression que ce genre de responsabilité va me coller à la peau.
— Nous pourrions commencer par retourner au Point A. Peut-être y trouverons-nous quelque chose que nous n’avons pas vu la première fois.
Elle m’étudia en silence, comme si elle évaluait autant la proposition que celui qui venait de la formuler, puis hocha la tête.
— D’accord.
Elle ne me tendit pas la main tout de suite. Elle m’observa d’abord, puis regarda mon poignet et la forêt autour de nous. Je compris qu’elle cherchait encore une raison de refuser. Finalement, elle me tendit la main, sans chaleur.
— Aria, dit-elle simplement. On reste ensemble jusqu’à ce qu’on comprenne où on est.
— Casimir, répondis-je en lui serrant la main.
Le contact fut bref, mais notre accord était désormais clair.
— Je vous préviens, je ne compte pas me familiariser avec vous. Tout ça reste provisoire. Alors évitez de tomber amoureux de moi, merci.
— Plutôt direct comme avertissement… mais rassurez-vous, j’allais vous dire la même chose.
C’était évidemment faux. Mais au moins, j’avais trouvé quelque chose à répondre sans avoir l’air complètement déstabilisé.
— Hm. Si vous le dites.
Nous partîmes sans savoir exactement où passait le sud-ouest. La carte indiquait une direction générale, sans faire apparaître le moindre sentier. Dans notre situation, avancer dans le bon quart de la forêt représentait déjà un début. Les champignons bordèrent bientôt notre route.
Certains disparaissaient dans la brume, tandis que des spores se déposaient sur nos épaules comme une neige silencieuse. La terre humide cédait sous nos pas.
Les minutes s’étirèrent. Chaque fois que le terrain nous obligeait à nous rapprocher pour contourner un tronc ou enjamber des racines, Aria trouvait aussitôt le moyen de reprendre ses distances. Par moments, elle s’engageait même seule entre les arbres plutôt que de marcher trop près de moi.
Je restais légèrement en avant, sans vraiment savoir si cela servait à quelque chose. Le silence n’était pas confortable, mais il ne demandait pas encore à être rempli.
Elle s’arrêta brusquement.
— Qu’est-ce que c’est, là-bas ?
Je suivis son regard. Une masse sombre se dessinait au bout d’un passage naturel entre les arbres, trop régulière pour appartenir à la forêt.
— Ce n’est pas un champignon.
À mesure que mes yeux s’habituaient à la brume, des lignes droites et des angles apparurent.
— On dirait plutôt des maisons.
— Alors nous ne sommes peut-être pas seuls.
Un bref espoir traversa son visage. Je ne le partageai pas. Tout paraissait trop calme, trop bien installé, comme un décor monté avant notre arrivée et abandonné jusqu’au moment où nous devions le découvrir.
— Approchons prudemment. Ce n’est peut-être pas ce que nous croyons.
— On n’a pas vraiment le choix, répondit-elle. On n’a ni provisions ni abri. S’il y a quelque chose là-bas, vaut mieux se renseigner avant que la nuit tombe.
Je levai les yeux vers ce qui ressemblait à un ciel, sans être certain qu’il en existe réellement un, puis acquiesçai.
Elle avait raison. Nous ignorions s’il y avait un cycle de jour et de nuit dans le Bloc, et mon estomac me rappelait cruellement que les petits conforts de mon ancienne vie s’étaient envolés.
Nous reprîmes notre marche plus lentement. Des maisons de bois se dévoilèrent entre les arbres. Des lampes pendaient aux branches, leur flamme tremblant sans vent, et le sol de terre battue portait les marques d’années de passage. L’odeur du feu de bois se mêlait à celle de la sève et de la terre humide.
Le lieu rappelait ces fables oubliées où les errants découvrent une bourgade qui n’aurait jamais dû se trouver sur leur route. En général, ce n’était pas bon signe.
Des silhouettes s’agitèrent plus loin. Des hommes.
Aria les aperçut au même instant que moi. Toute trace de soulagement disparut de son visage.
— Encore des hommes… murmura-t-elle.
L’amertume de sa voix me surprit, mais je n’eus pas le temps de l’interroger. Les silhouettes venaient déjà à notre rencontre. Je pris un peu d’avance et les saluai en veillant à ne pas paraître menaçant.
— Bonjour. Excusez-nous de vous déranger. Nous aimerions savoir où nous sommes.
Quatre hommes s’approchèrent, torses nus, barbes épaisses et peau marquée par le travail. Des artisans de la forêt, à première vue. Je surveillai leurs mains et leurs épaules. Je cherchai aussi sur eux un reflet de métal, un écran, n’importe quoi de familier. Rien. Leurs vêtements et leur équipement semblaient venir d’un autre temps.
— Vous n’êtes pas sur nos terres ? demanda l’un d’eux d’une voix grave, sans méfiance apparente.
— Je crois que oui. Nous nous sommes réveillés un peu plus loin, dans cette direction.
Je désignai vaguement la forêt. Les hommes échangèrent un regard, puis le plus massif fit un pas vers nous.
— Des venus du ciel… Nous vous attendions.
Je laissai les mots se poser dans mon esprit. Ils attendaient donc des gens paumés comme nous, sans même savoir qui allait arriver. L’idée ne me plut pas davantage après quelques secondes.
— Je m’appelle Casimir, et voici Aria. Nous avons été arrachés à nos vies et amenés ici contre notre gré, avec beaucoup d’autres inconnus. Vous, en revanche, semblez vivre dans ces bois depuis toujours. Pourriez-vous nous dire qui vous êtes ?
— Pardonnez notre impolitesse, répondit le colosse en inclinant légèrement la tête. Nous sommes Brad, Ben, Bobby et Born. Eh oui, nous sommes nés ici.
Leur accueil restait trop facile. Aucun d’eux n’avait paru véritablement surpris de nous voir surgir de la brume.
— Vous avez dit que vous attendiez des gens venus du ciel. Qu’est-ce que cela signifie exactement ?
Brad échangea un regard avec les autres avant d’expliquer que leur chef avait été corrompu trois ans plus tôt. Il avait disparu dans la forêt et ceux qui partaient à sa recherche ne revenaient pas. Leur ami Bikao avait tenté sa chance un peu plus d’un mois auparavant. Lui aussi s’était volatilisé.
Corrompu. Disparu. Des hommes qui ne revenaient jamais. L’endroit devenait de plus en plus accueillant.
Je répétai silencieusement les noms : Brad, Ben, Bobby, Born et Bikao. La question m’échappa avant que je puisse décider si elle méritait réellement d’être posée.
— Sans indiscrétion… le prénom de votre chef commence-t-il également par un B ?
Aria me marcha sur le pied.
— Casimir, ce n’est pas le moment, murmura-t-elle.
L’homme devant nous ne sembla pas comprendre ce qui l’agaçait.
— Non, répondit Brad. Il se nomme Albert.
Bien sûr.
Je croisai le regard d’Aria. Leur histoire me paraissait incomplète. Peut-être qu’ils nous cachaient une partie du problème ; peut-être qu’eux-mêmes ne la connaissaient pas.
— Votre détresse nous touche, répondis-je avec prudence, mais nous n'avons aucune compétence pour gérer une telle menace.
— Je vous en supplie, reprit Brad. Nous ne pouvons compter que sur des étrangers venus du ciel.
Cette fois, ses paroles eurent un autre poids. La voix de 404 me revint : les Territoires abritent des quêtes, des ressources et des habitants du Bloc. Ils abritent aussi des ennemis qui ont pris possession de chaque secteur. Vous devrez les éliminer pour avancer et rouvrir les passages. Rien ne prouvait qu’Albert représentait la seule menace de Champi-Brume, mais le récit de Brad ressemblait presque trop parfaitement à une quête de jeu de rôle, posée là pour guider notre parcours.
Je ne connaissais ni ce territoire ni ses habitants et ignorais si ces hommes disaient toute la vérité. Pourtant, rester immobiles ne nous apprendrait rien, et retourner au Point A sans comprendre le Bloc ne nous ferait pas progresser.
Je regardai Aria. Elle restait méfiante, mais son attention revenait sans cesse aux quatre hommes. Une compassion qu’elle aurait sans doute préféré cacher passait malgré tout dans sa manière de les écouter.
Je revins vers Brad.
— Si vous nous donnez les outils nécessaires et… un peu de temps pour nous préparer…
Je m’interrompis.
Était-ce réellement ce que je voulais proposer ?
Je ne savais pas me battre. Je ne savais même pas ce qu’ils attendaient exactement de nous. Une partie de moi cherchait encore une bonne raison de reprendre mes paroles avant de les avoir complètement prononcées.
Brad attendait ma réponse.
— Alors… nous pouvons au moins essayer de vous aider.
À peine les mots sortis, Aria tourna la tête vers moi.
— « Nous » ?
Son ton suffit à me faire comprendre mon erreur.
— Vous acceptez déjà ? reprit-elle. On vient à peine d’arriver. On ne sait rien d’eux, rien de leur histoire, rien de ce qu’ils veulent vraiment… et vous décidez quand même que nous allons les aider ?
— Je…
— Mon avis compte aussi, Casimir.
Elle ne haussa pas la voix. Ce fut presque pire.
— Si on est censés rester ensemble, vous ne prenez pas ce genre de décision tout seul. Vous pouvez risquer votre vie si ça vous chante, mais évitez de décider de la mienne en même temps.
Elle avait entièrement raison. J’avais parlé trop vite, et surtout, j’avais parlé pour nous deux. Nous ne savions presque rien de ces hommes, encore moins de cette corruption. Je ne savais pas me battre. Je ne savais même pas si leur histoire était vraie.
Mais rester immobiles ne nous mènerait nulle part. Dans le Bloc, l’inaction ressemblait déjà à une condamnation. Si nous voulions comprendre cet endroit, il faudrait tôt ou tard accepter de prendre un risque.
Je soutins son regard, sans chercher à nier sa colère.
— Vous avez raison. J’aurais dû vous demander. Mais si notre survie dépend d’un choix, alors je préfère avancer plutôt que rester ici à attendre sans chercher de réponses, conclus-je.
— Je n’ai jamais dit le contraire. Mais hors de question que vous jouiez au petit chef sous prétexte que vous avez parlé le premier. Excusez-vous.
Elle croisa les bras et se planta devant moi avec une assurance presque insolente. À voir son expression, protester ne ferait probablement que prolonger la conversation.
— Pardon.
Je pensais en avoir terminé, mais un sourire bien trop satisfait étira ses lèvres.
— Encore.
Je la fixai une seconde. Elle était sérieuse ?
— Vous l’avez eue, votre excuse.
— Je n’ai pas trouvé la première très convaincante.
Elle se moquait de moi. J’en étais presque certain.
— Alors il faudra vous en contenter.
Son sourire disparut juste assez pour me faire comprendre que ma réponse ne lui plaisait pas.
Une seconde plus tard, une douleur sèche me traversa le tibia.
— Aïe !
Ma jambe céda par réflexe et je posai un genou au sol avant même de comprendre ce qu’elle venait de faire.
Lorsque je relevai la tête, Aria me regardait de haut, les bras toujours croisés. Son air contrarié avait laissé place à une satisfaction qu’elle ne cherchait même plus à cacher.
— Voilà qui ressemble déjà davantage à des excuses.
Je rêve ?
Elle venait réellement de me mettre à genoux pour satisfaire son ego.
— Vous êtes complètement—
— Attention à la fin de votre phrase.
Je refermai la bouche.
Ce n’était clairement pas le moment de tester jusqu’où allait sa patience.
Aria détourna finalement le regard, visiblement satisfaite d’elle-même, avant de rejoindre les autres comme si rien ne s’était passé.
Je me relevai en frottant mon tibia.
C’était la première fois depuis longtemps que quelqu’un réussissait à me faire me sentir aussi petit sans même avoir besoin d’élever la voix.
Alors pourquoi est-ce que ce n’était pas aussi désagréable que ça aurait dû l’être ?
Le soulagement de Brad fut immédiat. Il nous indiqua la maison de Briana, au bout du chemin, et précisa qu’elle fabriquait les outils du village. Je ne relevai pas le fait que j’avais répondu pour nous deux. Aria, elle, n’oublia rien ; son regard me le fit comprendre avant même que nous nous mettions en marche.