Chapitre 29
— TU AS RÉUSSI À L'ALLUMER ?
— Oui, confirma Milo.
— Les nôtres refusent de fonctionner, expliquai-je. Même devant le feu.
— J’ai essayé avec une flamme. Cela ne suffit pas. La première activation a besoin de voir le visage sous une lumière stable. Le feu change trop vite et déplace les ombres. J’ai trouvé des lanternes fixes ; sous l’une d’elles, l’écran s’est ouvert.
Il parcourait l'écran du doigt pour nous montrer ce qu'il avait découvert.
— Je me suis réveillé dans un endroit clos. Il y avait des lanternes aux murs et des installations botaniques.
Le mot eut sur Silas un effet presque immédiat. Plus que la montre, plus que l’écran ou les conditions d’activation, c’était visiblement cette dernière information qui venait de retenir toute son attention.
— Botaniques ? Il y a de quoi manger ?
— Oui. Je peux vous y conduire, mais l’endroit est petit. Je ne pense pas qu’il nourrira quatre personnes longtemps.
En quelques minutes, cet inconnu venait de résoudre deux des problèmes qui nous bloquaient depuis notre réveil. C’était presque trop pratique pour ne pas éveiller ma méfiance. Pourtant, mon ventre vide rendait cette méfiance beaucoup moins convaincante.
— Nous allons vous suivre, décidai-je. Nous pourrons manger et activer nos montres.
Aaron ne protesta pas. Il continuait à nous prendre pour les responsables d’une mauvaise plaisanterie, mais n’était pas prêt à refuser de la nourriture.
Sur le chemin, Milo nous expliqua ce qu’il avait découvert. Sa montre contenait une carte indiquant un territoire nommé Argemira. Un second repère signalait le Point A sans davantage d’explications.
D’autres onglets paraissaient verrouillés et devaient se débloquer plus tard, notamment celui consacré aux quêtes.
— Donc quelqu’un nous enlève, nous colle une montre impossible à retirer et transforme tout ça en jeu ? résuma Aaron.
— Je n’ai pas dit que c’était un jeu, répondit Milo.
— Il y a des quêtes, insista Aaron.
— Cela ne veut pas dire qu’on gagne quelque chose d’amusant à la fin.
Après une longue marche, les parois naturelles laissèrent place à un couloir de métal terni et de panneaux de bois. Au bout s’étendaient les restes d’une gare souterraine. Des wagons éventrés, remplis de terre, servaient de potagers sous des lanternes fixes. Les rails disparaissaient sous les plantations.
— Voilà, annonça Milo. Je n’ai aucune idée de ce que sont ces légumes. Ils ne ressemblent à rien de connu.
Aaron s'approcha des cultures avec beaucoup moins d'hésitation que je ne l'aurais cru.
— Au point où nous en sommes, autant prendre le risque plutôt que mourir de faim.
— De toute façon, vous n'allez pas me laisser crever, vous autres organisateurs.
Il nous regardait tour à tour en prononçant ces derniers mots. L'incrédulité de Milo me confirma qu'il n'y comprenait pas davantage que moi.
— Organisateurs ? répéta-t-il.
— Il m'a dit la même chose, précisai-je. Je n'ai pas compris non plus.
— Arrêtez de jouer les innocents, cracha Aaron.
Pendant que les autres examinaient les potagers, je me plaçai sous une lanterne. Sa lumière était faible mais régulière, très différente des flammes. J’approchai mon poignet, gardai le visage immobile et suivis les indications de Milo.
L’écran s’activa aussitôt.
Après toute cette attente, le résultat me déçut presque. Seuls une carte sommaire et le symbole du Point A étaient accessibles. Silas déverrouilla sa montre à son tour, puis Aaron, qui feignit de ne pas être impressionné.
— Kellan, tu devrais goûter ça.
Silas me tendait un morceau de légume violet. Il avait déjà la bouche pleine.
— Ça ressemble un peu à une aubergine, précisa-t-il. En plus acide.
— Vous auriez peut-être dû attendre avant d’en manger autant.
— Si je meurs, tu sauras qu’il ne fallait pas y toucher.
Je pris le morceau et le goûtai. La texture était ferme, le goût étrange, mais supportable. Comme rien ne se produisit immédiatement, j’en pris un second. Au milieu de la dernière bouchée, les contours autour de moi commencèrent à s’effacer.
— Je vois moins bien, dis-je, pris d'un vertige.
Silas cessa de mâcher, un morceau de nourriture suspendu entre ses doigts.
— Comment ça ?
Le noir que j’avais presque oublié reprenait possession des wagons, des murs et du plafond. Je distinguais encore les lanternes, mais tout ce qui se trouvait au-delà disparaissait.
— Est-ce que ce légume m’a fait quelque chose ? demandai-je, soudain beaucoup moins rassuré.
— Il ne nous fait rien à nous, répondit Silas, la bouche encore pleine.
Milo examina son morceau sous la lanterne avant de répondre.
— J'en ai mangé plus tôt et je n'ai rien ressenti. Votre vision s'est peut-être arrêtée toute seule.
Je clignai des yeux, sans parvenir à retrouver les détails au-delà des lanternes. Les wagons, les rails et les parois s'effaçaient derrière leur lumière. Voir dans l'obscurité m'avait paru anormal quelques minutes plus tôt ; maintenant que cette capacité disparaissait, je découvrais à quel point j'avais déjà compté sur elle.
— C’est étrange… murmurai-je. Tout revient à la normale.
— Ton pouvoir t’abandonne aussi vite que mes économies, conclut Silas avec une tentative d'humour nerveuse.
— Un pouvoir ? rebondit Milo. Expliquez-moi.
— Kellan arrive à voir dans le noir, expliqua Silas.
— Cela ressemble à l’une des capacités dont l’homme sur l’écran…
Le mot capacité me ramena aussitôt à la salle blanche. 404 avait parlé de passifs, de conditions à remplir et de pouvoirs qui finiraient par se révéler. Je n’avais simplement pas imaginé que le mien puisse déjà s’être manifesté sans même que je m’en rende compte.
Aaron explosa avant même qu’il puisse achever sa phrase.
— Ça suffit !
Sa voix résonna entre les wagons.
— Arrêtez de vous foutre de moi ! Je veux rentrer chez moi !
— Ne criez pas, lui dis-je.
— Je gueule si j’en ai envie ! J’ai bien voulu jouer votre comédie, mais là, ça dure depuis trop longtemps. Elle est où, la blague ?
— Il n’y en a pas, répondit froidement Milo.
— Nous voulons rentrer autant que vous, ajoutai-je. Mais vous devez rester calme.
Aaron serra les poings. Son regard glissa vers une barre métallique appuyée contre un wagon. Silas la vit aussi. Il posa son morceau de légume, se leva sans bruit et se plaça de biais, assez près pour intervenir.
— Tu vas voir si je vais me calmer ! gronda Aaron.
Il fonça sur moi. Privé de cette vision qui m’avait guidé jusque-là, je n’eus que le temps de me décaler. Son poing fendit l'air juste à côté de mon visage. Il pivota pour enchaîner avec l’autre bras, mais son élan se brisa net avant de m’atteindre.
Silas venait de lui choper le poignet au vol.
— Arrête de faire le con, lâcha-t-il d'une voix basse.
Aaron tira sur son bras. Silas ne bougea pas. Malgré la différence de carrure, sa prise semblait avoir verrouillé l’articulation. Il lui frappa le tibia. Aaron plia sous la douleur, puis tenta d'envoyer un uppercut. Silas recula, remonta le pied sous son coude pour détourner le coup, puis l’enfonça dans son ventre.
Aaron fut projeté en arrière et heurta plusieurs chariots. L’un d’eux bascula dans un fracas métallique.
— Oh non… souffla Milo.
Aaron resta plié quelques secondes, la main contre l’abdomen. Lorsqu’il se redressa, sa colère balaya toute détresse.
— C’est comme ça que vous voulez jouer ? Très bien ! cracha-t-il. Je vais sortir d’ici et appeler les forces de l’ordre. Vous êtes tous foutus !
Silas écarta les bras, un sourire provocateur aux lèvres.
— Mais oui, vas-y, lance-toi ! On ne bouge pas d'ici, t'inquiète.
Aaron se releva d'un bloc et tourna les talons, s'enfonçant à grands pas dans le couloir sombre.
— Merde… murmurai-je en le regardant disparaître. Il va se mettre en danger.
Je fis un pas pour le suivre, puis m’arrêtai. Milo ne connaissait pas les galeries, Silas voyait à peine au-delà des lanternes et ma vision venait de disparaître. Courir après Aaron signifiait laisser les deux autres seuls.
— Laissez-le, dit Milo. Il retrouvera le feu. S’il est raisonnable, il prendra un morceau de bois allumé avant de repartir.
— Tu ne le connais pas, répondit Silas. Ne mise pas trop sur son côté raisonnable.
Nous attendîmes près des lanternes. Je surveillai le couloir jusqu'à en avoir mal aux yeux, sans que sa silhouette reparaisse. Lorsque nous nous résolûmes à repartir avec autant de légumes que nous pouvions en emporter, je ne savais toujours pas si j'avais respecté la décision d'Aaron ou abandonné un compagnon dans le noir.
Les jours suivants se confondirent. À force de partager la même eau, de dormir à portée de voix et de vérifier au réveil que les deux autres respiraient encore, les formules de politesse disparurent.
Un jour, un fracas immense résonna au loin dans les galeries. Le bruit nous parvint étouffé par la distance, assez puissant malgré tout pour nous faire arrêter. Quelque chose venait de céder quelque part. Ou de s’ouvrir. Nous attendîmes quelques secondes, mais rien d’autre ne suivit. Impossible de savoir à quelle distance cela s’était produit, encore moins ce qui l’avait provoqué.
Nous découvrîmes peu à peu certaines fonctions de nos montres que nous n’avions pas comprises le premier jour. Nous établissions des campements temporaires, fouillions les galeries, puis repartions avant d’épuiser nos réserves d’eau.
Silas cachait ses objets les plus lourds dans une fissure avant chaque départ. Lorsqu’il trouvait quelque chose de mieux, il pouvait passer plusieurs minutes à comparer les deux avant de se résoudre à abandonner celui qui lui plaisait le moins. Il accumulait beaucoup, mais jamais complètement au hasard.
Milo gravait des signes près des embranchements, notait les différences de hauteur et comptait nos pas. Malgré cela, certaines galeries semblaient se déplacer. Nous retrouvions parfois une marque plusieurs heures trop tôt. Milo recommençait alors ses calculs, la mâchoire crispée.
Je marchais devant lorsque ma vision fonctionnait et comptais leurs voix lorsqu’elle disparaissait. Je vérifiais les réserves, prétextant ma propre fatigue lorsque Silas traînait les pieds ou que Milo cessait de poser des questions. Aucun ne m’avait nommé chef, mais tous deux se tournaient vers moi à chaque embranchement.
Je n’en savais pas plus qu’eux. La seule différence, c’était qu’ils regardaient mon dos pendant que j’avançais. Cela suffisait à m’interdire de ralentir trop longtemps.
Ma sœur devait m’attendre. Mes parents aussi. Je pensais parfois à un ami dont le visage me restait familier sans que je parvienne à retrouver ce qui allait avec. Je savais que nous avions ri ensemble, marché côte à côte, passé du temps l’un avec l’autre. Pourtant, dès que j’essayais de me rappeler sa voix ou un souvenir précis, tout semblait s’éloigner un peu plus.
Cette érosion m’effrayait plus que l’obscurité. Dans le noir, je pouvais tendre les mains et avancer. Contre ce que ma mémoire perdait, je n’avais rien à saisir.
Je pensais aussi à Aaron. Chaque silhouette au loin me faisait espérer son retour. Nous retrouvâmes une fois une braise écrasée, sans savoir si elle provenait de lui. Je gardai ce doute pour moi.
Milo fut le premier à mettre un nombre sur le temps écoulé.
— Si mes calculs sont exacts, ça va bientôt faire un mois que nous sommes ici. Peut-être même qu’on l’a déjà dépassé, si j’ajoute les heures que j’ai passées seul avant de vous rencontrer.
Il éclairait le chemin avec sa montre. Silas marchait derrière lui, les bras chargés.
— À part randonner, boire dans des sources, tourner en rond et subir des trucs invivables… j’espère qu’on touchera un gros salaire à la fin du mois.
— Si nous continuons ainsi, nous ne tiendrons pas longtemps.
Ma vision avait disparu quelques heures plus tôt avant de revenir sans raison. Milo notait la fatigue, le danger ou le repos, sans découvrir de lien. Cette capacité me permettait de guider les autres, mais son instabilité m’interdisait de lui faire confiance. Chaque fois qu’elle revenait, je finissais par oublier qu’elle pouvait m’abandonner à n’importe quel moment.
— Ça fait plusieurs fois que je vois dans le noir, puis que tout s’arrête, repris-je. Si je comprenais comment maintenir l’effet, ce serait plus simple.
— On finira par trouver, répondit Milo. Pour l’instant, il nous manque sûrement une condition.
— Ou alors tes yeux aiment juste nous voir souffrir, ajouta Silas.
Nous installâmes un camp au bord d'une large galerie, près des restes d'un ancien foyer. Un sac à moitié ouvert, une couverture roulée et une partie de nos vivres séchés y restèrent : pour la première fois, nous pouvions explorer sans tout transporter. Silas ne conserva qu'une poche et la pioche trouvée près d'un chariot. Quelques minutes après notre départ, il s'arrêta pour nous montrer une paroi.
— En parlant de vision… Vous voyez le truc, là-bas ?
J'eus du mal à distinguer les faibles éclats qu'il indiquait. À cette distance, ils se confondaient presque avec la roche.
— Où ? demanda Milo.
— Là. Ce sont les mêmes pierres que l’autre fois.
Silas avait déjà saisi sa pioche. Avant même que j’aie le temps de lui répondre, il partit en courant vers la paroi.
— Attends ! Tu risques de…
Trop tard.
— Je vais voir, lança Milo en partant derrière lui.
Je les suivis, partagé entre l'envie de les rappeler et celle de comprendre ce qui avait pu attirer Silas à ce point. Avec lui, un objet brillant commençait à avoir l'efficacité d'un ordre de mission. Ma vision, revenue depuis plusieurs heures, me permit pourtant de remarquer autre chose : au-dessus de la paroi, de la poussière tombait de la voûte en quantité trop importante pour de simples fissures. J'accélérai pour les rejoindre.
— Ralentissez ! Il y a quelque chose de bizarre !
Un objet lourd heurta ma veste à chaque foulée. Dans ma poche, mes doigts rencontrèrent une forme plate, métallique et circulaire. Je ne me souvenais pas de l’avoir rangée là. Pourtant, j’eus la certitude qu’il ne fallait pas la perdre.
Au même instant, un mouvement attira mon attention au-dessus de nous.
Une silhouette se tenait près de la voûte, dissimulée entre les rochers. Elle se dressait sur deux jambes. Je distinguai un corps couvert de poils, des mains prolongées par des griffes et un bras levé contre l’un des piliers qui soutenaient la galerie.
— DÉGAGEZ ! hurlai-je à m'en déchirer les poumons.
Le bras de la créature s'abattit sur le pilier. Deux masses de pierre se détachèrent : la première s'effondra sur Silas, encore occupé par la paroi ; la seconde frappa Milo et le fit rouler dans les débris. Je continuais à courir vers eux sans savoir comment je pourrais les aider lorsqu'un choc me cueillit à l'arrière du crâne. Les parois basculèrent, mes jambes cédèrent et le noir redevint total.