Chapitre 28
— Connard, cracha-t-il dans ma direction.
Pendant une seconde, Silas sembla hésiter entre répondre et réduire la distance qui les séparait. Son pied avança d’un demi-pas, assez pour que je me place aussitôt devant lui. L’inconnu, de son côté, avait ramené ses mains près du corps, prêt à réagir au moindre mouvement. Je gardai mon attention sur ses poings tandis que Silas se décalait légèrement à côté de moi.
Il valait mieux qu’aucun d’eux n’oublie que nous étions perdus au même endroit.
— On ne vous force pas à nous suivre, repris-je.
L'homme ne répondit pas tout de suite. Son regard se perdit dans le noir. Il devait comprendre qu'il ne pourrait pas aller loin seul, même s'il refusait de croire à notre histoire.
— C'est bon… Je m'appelle Aaron. Je reste avec vous, mais pas longtemps.
— Merci, répondis-je simplement.
— Ne me remercie pas. Je veux juste sortir d'ici.
Nous reprîmes l'exploration à trois, Aaron contestant presque toutes mes directions tandis que Silas s'écartait parfois avant de revenir avec un sac plus lourd. Il ramassait ce que ses mains rencontraient et décidait ensuite si cela méritait d'être conservé. Ce fut lui qui reconnut du bois dans une longue forme abandonnée contre un mur. Je le rejoignis pendant qu'il ramassait la planche : ses extrémités étaient pourries, mais le milieu restait assez sec pour prendre feu. Il nous manquait de quoi produire une étincelle. Aaron proposa des pierres ; certaines pouvaient fonctionner, à condition de contenir assez de métal. Il nous restait à en trouver une qui convienne.
Silas poussa un soupir contrarié avant d'ouvrir son sac. Des cailloux pointus roulèrent sur le sol meuble, mêlés à des morceaux de métal tordus, une boucle rouillée et deux objets informes dont je ne devinais pas l'utilité. J'étais resté avec lui depuis notre réveil sans mesurer tout ce qu'il avait réussi à ramasser.
— Depuis quand accumulez-vous tout cela ?
— Depuis le début, répondit-il sans lever les yeux, occupé à fouiller parmi ses trouvailles.
— Je vais éviter de demander comment vous avez réussi dans le noir.
— Avec mes mains. C'est un système très ancien.
Il finit par choisir une pierre, mais la conserva quelques secondes dans sa paume comme si s’en séparer lui coûtait réellement.
— Je me rends utile à contrecœur. Tu me verseras une caution pour l’utilisation du bien d’autrui.
— Ce sont des cailloux trouvés par terre.
— Ils sont dans mon sac. Ils sont donc à moi.
Silas repartit chercher du bois pendant que j'essayais de frapper la pierre contre la planche. Je n'obtins rien au premier choc, puis seulement de la poussière au deuxième. Après plusieurs tentatives tout aussi inutiles, je posai les deux objets.
— Je ne pensais pas que ce serait aussi compliqué. Ma sœur saurait faire cela sans effort.
Je l'imaginais penchée sur un travail que j'aurais abandonné trop tôt, levant les yeux au ciel devant ma maladresse. Cette façon qu'elle avait de me regarder m'était familière ; pourtant, son visage ne se formait pas complètement, et le détail m'échappait dès que j'essayais de le retenir.
— Laisse-moi essayer, dit Aaron.
Il me prit le bois des mains. La colère qui l'accompagnait depuis notre rencontre n'avait pas disparu, mais elle semblait avoir trouvé une cible utile. Il examina la planche, puis la pierre.
— Tu peux taper dessus jusqu'à demain, ça ne prendra pas, reprit Aaron d'un ton sec. Il faut d'abord creuser le bois avec un bâton taillé en pointe. Sinon, c'est cuit.
Il marqua un silence, une lueur d'ironie derrière ses verres tordus.
— Sans mauvais jeu de mots.
— Et où pouvons-nous trouver cela ? demandai-je.
Aaron arracha l'extrémité abîmée de la planche. Le bois céda avec un craquement sec.
— Je vais la tailler, décréta-t-il. Trouve-moi de l’écorce, des fibres sèches ou de l’herbe.
Je longeai la cavité en inspectant chaque fissure. La roche paraissait stérile, mais je finis par découvrir des débris d’écorce coincés sous un morceau de filet, accompagnés de quelques fibres végétales encore sèches. Lorsque je revins, Aaron avait transformé un éclat de planche en une tige pointue.
— Cela vous convient ? demandai-je en lui tendant ma récolte.
Il prit le filet, en arracha les parties les plus sèches et les mélangea à l’écorce.
— Ouaip.
Il rassembla le tout dans un creux du bois, puis fit tourner la pointe entre ses paumes. Une odeur de brûlé monta bientôt jusqu’à moi, suivie d’un mince filet de fumée. Aaron souffla doucement sur les fibres. Une braise y prit, puis une petite flamme gagna l’écorce.
Je dus revoir une partie du jugement que j’avais porté sur lui. Il restait agressif et soupçonneux, mais il venait de réussir là où j’avais échoué.
— Vous êtes doué, reconnus-je sincèrement. Heureusement que vous êtes là, finalement.
Aaron releva la tête. La lueur de la flamme se reflétait sur ses lunettes toujours de travers.
— Même pas capable d’allumer du feu pour un organisateur, cracha-t-il.
— Organisateur de quoi ? demandai-je, pris de court.
— Arrête. Je ne suis pas dupe.
Je ne compris pas davantage que la première fois. Insister n’aurait fait que relancer sa colère, alors je laissai tomber.
Silas revint dès que la lumière se répandit suffisamment dans la cavité. Il put enfin distinguer nos visages et sa première réaction fut de vérifier que rien n’avait disparu de son sac.
— Niveau éclairage, c’est le top. Gratuit et bio.
— Il ne nous reste plus qu’à fabriquer quelques torches et à trouver de quoi manger.
Je levai mon poignet vers la flamme. L'écran resta noir. Un reflet pâle traversait le verre lorsque mon visage entrait dans la lumière, mais il disparaissait aussitôt que les ombres bougeaient. Je changeai d'angle sans plus de résultat.
— Elle ne réagit même pas à la chaleur, constata Silas en approchant la sienne du feu.
— Ce n’est peut-être pas la chaleur qu’elle cherche. La lumière vacille trop pour éclairer correctement un visage.
Aaron essaya à son tour, sans davantage de succès. Nous finîmes par abandonner. Nous avions désormais un feu, mais toujours aucune idée de la fonction de ces bracelets.
— Et l’autre type ? Il nous suit ? demanda Silas en parlant d’Aaron comme s’il n’était pas juste à côté.
— J’ai déjà donné mon prénom, répondit ce dernier. Un peu de respect.
— Il ne faut laisser personne de côté, dis-je. Plus nous serons nombreux pour chercher une sortie et des provisions, plus nous aurons de chances d’en trouver.
— D’accord, mais plus on sera nombreux, plus ce sera difficile de satisfaire les besoins de tout le monde. Surtout pour la nourriture.
— Nous partagerons autant que possible.
— Rêve toujours. Il n’y a pas de place pour l’altruisme dans une situation pareille.
Aaron continuait d’alimenter le feu avec de petits morceaux de bois.
— Je suis de son avis. À quatre, ça risque déjà de devenir compliqué.
— À quatre ? répétai-je.
Silas regarda autour de nous.
— Remets tes lunettes. Tu vois bien qu’on n’est que trois.
Aaron ne répondit pas. Il resta quelques secondes face au feu avant de lever lentement la main et de pointer derrière Silas.
Je m'étais trop concentré sur le feu. Sa lumière réduisait ma vision au lieu de l'aider : au-delà du halo, le noir redevenait compact. Une silhouette s'y tenait, immobile, à quelques mètres de nous.
— Hello.
Silas recula avec un cri aigu et manqua de s'étaler dans les flammes. En sursautant, j'avais porté la main à ma ceinture ; Aaron, lui, restait assis comme s'il attendait simplement que nous remarquions ce qu'il avait vu. Silas reprit son souffle en serrant son sac contre sa poitrine, beaucoup plus soucieux de ce qu'on pourrait lui prendre que de savoir qui venait de nous parler.
— On n'a rien d'intéressant ! glapit-il vers l'ombre. Ni pierres, ni argent !
— Hein ?
L'inconnu répondit d'une voix traînante. En anglais. Je me redressai lentement, essayant de percer les ténèbres pour deviner ses traits.
— Do you understand me?
— Yes. You don't speak French like your colleague?
Je restai une seconde la bouche ouverte, le cerveau embrumé par la fatigue, sans parvenir à répondre.
— Euh… Si, finis-je par bafouiller.
— Ah, cool ! J’ai cru être tombé sur un groupe dont chaque membre parlait une langue différente.
Son français était parfait. Aucun accent hésitant, aucune difficulté à trouver ses mots, alors qu’il venait encore de nous parler en anglais avec la même facilité.
— Apparemment, nous parlons tous français ici, constata Aaron.
— Peut-être que seules des personnes venues de France sont concernées, proposai-je.
— Non. Tout le monde était mélangé dans la salle. J’ai entendu plusieurs langues différentes, répondit l’inconnu en s’approchant du foyer.
— Ce serait une sacrée coïncidence si nous pouvions tous nous comprendre.
— Je ne crois pas que ce soit une coïncidence. Je n’ai jamais appris le français et, pourtant, je le parle sans même y penser.
Je cherchai malgré moi quelque chose d’étrange dans sa façon de parler. Une mauvaise prononciation, un mot choisi de travers, n’importe quoi. Il n’y avait rien. S’il ne venait pas de nous l’avouer, je l’aurais simplement cru français.
Pour la première fois depuis que je le connaissais, Silas sembla oublier la surveillance de son sac.
— Ah ouais ? C’est bizarre, votre truc.
Aaron avait gardé le silence. Lorsqu'il répondit enfin, je compris que je ne m'étais même pas posé la bonne question depuis notre réveil.
— Il a raison. Je n'ai jamais appris le français non plus. Je suis allemand.
Depuis notre rencontre, je ne lui avais entendu ni accent ni hésitation qui m'auraient permis de le deviner. Je n'avais pas davantage pensé à lui demander d'où il venait : nous nous parlions comme si nous avions toujours partagé la même langue.
— Je n'y ai pas fait attention, puisque je suis français.
— Moi, je suis canadien, précisa Silas. Je le parlais déjà avant d'arriver, donc je ne peux rien confirmer.
L'inconnu entra dans la lumière du foyer. La poussière et la fatigue marquaient son visage sans avoir éteint son regard ; j'attendais encore qu'il nous explique comment il avait pu traverser les galeries.
— Passons. À qui ai-je l’honneur ?
— Tu pourrais commencer par te présenter, répliqua Aaron.
— Oui, vous avez raison. Je m'appelle Milo. Je me suis réveillé il y a une dizaine d'heures.
— Plus tôt que nous. Moi, c'est Kellan. Et voici Aaron et Silas.
Silas le dévisagea.
— Comment tu as traversé tout ça dans le noir ?
Milo leva son poignet. Son écran diffusait une faible lumière.
— Grâce à ma montre.
Aaron bondit.