Chapitre 27
— Où…
La question se brisa dans une quinte de toux. De la poussière s’était glissée dans ma bouche et chaque inspiration râpait ma gorge. Lorsque j’essayai de me redresser, mes bras tremblèrent sous mon poids. J’étais allongé sur un sol de pierre couvert de gravats, entre des parois qui disparaissaient dans l’obscurité.
Une grotte, pensai-je d’abord. Ou une mine abandonnée.
En chassant la poussière de mes cheveux, je remarquai un éclat terne à mon poignet droit. Une montre noire l'encerclait, sans fermoir ni bouton visible ; j'eus beau tirer dessus et glisser un doigt sous le bord, elle ne bougea pas. Je ne me souvenais pas de l'avoir mise.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
L'écran demeurait noir, mais lorsque je relevai la tête, je distinguai les fissures des parois, les pierres éparpillées et jusqu'à la poussière suspendue dans l'air. Aucune lumière n'éclairait pourtant la galerie. Je clignai des yeux pour vérifier ; les détails devenaient seulement plus précis. Ce que je prenais pour une éclaircie venait de mes yeux, et je ne savais pas ce qui leur arrivait.
J'avais faim, la gorge sèche, et rien autour de moi ne ressemblait à de l'eau ou à de la nourriture. Ma sœur devait se demander où j'étais ; mes parents aussi. Je réussis à me remettre debout en pensant à eux, malgré mon ventre qui gargouillait. De petits cailloux se détachèrent alors d'une paroi et me firent découvrir, en me retournant, une forme étendue à plusieurs mètres.
— Il y a quelqu’un ?
Comme personne ne répondait, je m'approchai avec précaution, gêné par les échos qui revenaient déformés le long des galeries. Il s'agissait bien d'un jeune homme : il était étendu sur le ventre, un sac aux épaules, les doigts refermés sur l'une des sangles. Je m'accroupis près de lui et le secouai, en espérant qu'il puisse au moins m'entendre.
— Vous m’entendez ? Réveillez-vous, s’il vous plaît.
Il remua enfin et tourna le visage dans ma direction. Ses paupières s’ouvrirent à peine.
— Je n’ai rien sur moi… Pas d’argent… rien du tout…
— Je n’essaie pas de vous voler.
Il ne sembla pas convaincu. Sa main chercha la sangle de son sac et ne se détendit qu’en la retrouvant.
— Je crois que nous avons atterri dans un endroit étrange, repris-je en observant les parois. Une grotte, peut-être. Ou une mine souterraine.
Ses yeux s’ouvrirent complètement, brillant dans le noir.
— Une mine ?
Il se redressa d’un bond et regarda autour de lui sans distinguer quoi que ce soit.
— C’est le jackpot, alors ! lança-t-il, la voix excitée. Il y a des diamants ? De l’or ? Des pierres inconnues ?
— Calmez-vous, tempérai-je. Ce n’est qu’une hypothèse et nous ne trouverons rien de tout cela ici.
Son entrain s'évanouit. Il se laissa glisser contre le sol poussiéreux.
— Dans ce cas, bonne nuit.
— Vous ne pouvez pas me laisser seul ici.
— Bien sûr que si.
— Cet endroit a l’air dangereux pour vous aussi, insistai-je.
Il resta allongé quelques secondes, vérifiant si son dos lui permettrait de dormir sur la pierre.
— Il fait nuit, non ? bougonna-t-il.
— Je ne pense pas, répondis-je. Enfin… moi, je vois très bien.
Il tourna la tête vers moi, mais son regard cherchait mon visage dans le noir.
— Tu déconnes ? Il fait noir complet. Je ne vois même pas ta tête.
— Sérieusement ?
— Tu as des yeux de chat ou quoi ?
Il finit par se relever. Ses vêtements étaient couverts de poussière et son pantalon s’était déchiré au genou, mais ce fut son sac qu’il vérifia en premier.
— Oh, tiens. Je l’ai avec moi. Je ne me souviens pas de l’avoir pris.
— Il nous reste à comprendre comment sortir d’ici.
Il s’étira, puis passa une main sur ses reins.
— Je suis cassé. Et puisque je ne vois rien, je compte sur toi.
— Vous me faites confiance aussi facilement ? m'étonnai-je. Nous ne nous connaissons même pas. Je pourrais vous tendre un piège.
— Je fais avec, lâcha-t-il d'un ton philosophe. La confiance n’a pas de prix, ce n’est pas ça qui va me faire reculer.
Je ne sus pas ce qu'il entendait par cette histoire de confiance sans prix. Lui non plus, probablement. Sa main tendue passa un peu à côté de moi.
— Je m'appelle Silas. Et toi ?
— Euh…
Mon nom aurait dû me revenir immédiatement. Pendant une seconde, je sus seulement que j'en avais un, sans réussir à le retrouver ; puis il me revint d'un coup. Cette brève hésitation me ramena à l'homme sur l'écran de la salle blanche, à ces crimes et à ces souvenirs qu'il prétendait nous avoir retirés. Personne n'avait accepté de perdre une partie de lui-même. Peut-être l'avait-il tout de même fait.
— Kellan.
Silas hocha la tête dans le vide.
— Parfait, Kellan. Maintenant, trouve-nous une sortie.
Nous marchâmes longtemps. Ma vision continuait de s’améliorer. Je distinguais le sol accidenté, les passages entre les roches et les anciennes traces d’outils. Silas restait si près de moi qu’il manquait de me marcher sur les talons, sans jamais reconnaître qu’il avait besoin d’un guide.
— Tu penses que toutes les personnes présentes dans la salle ont atterri ici ? demanda-t-il.
— Si c’est le cas, cet endroit doit être immense, répondis-je en observant la roche. Nous ne sommes pas près de trouver une sortie.
— Génial.
Son ventre gargouilla dans le silence du tunnel. Il posa la main sur son estomac.
— Et comment on mange ?
— Je vais essayer de trouver quelque chose d’inflammable pour vous éclairer. Ensuite, nous explorerons les environs en espérant découvrir de quoi manger.
— Je ne sais pas comment tu fais pour voir, souffla-t-il en tendant la main. Je te jure que c’est impossible.
— Je n’en ai aucune idée. Cela ne m’était jamais arrivé.
— Très rassurant.
La galerie déboucha sur une cavité dont je distinguais à peine le plafond, même avec cette vision nouvelle. De gigantesques piliers séparaient plusieurs passages ; je choisis celui qui descendait le moins, sans savoir s'il nous rapprochait d'une sortie. Nous n'avions pas d'eau et je redoutais chaque détour. Nous traversions cet espace depuis un moment lorsqu'un cri le remplit :
— SORTEZ-MOI DE LÀ, BORDEL !
Le grondement des échos me fit arrêter avant que je puisse repérer sa provenance, et Silas se cogna contre mon dos. Quelqu'un d'autre était perdu dans cette cavité.
— Vous avez entendu ? murmurai-je.
— Difficile de faire autrement. On dirait moi aux heures sup.
Nous avançâmes vers les cris. Une silhouette finit par apparaître entre les rochers. Un homme courait sans véritable direction, les bras tendus devant lui pour éviter de percuter une paroi. Ses lunettes tenaient de travers sur son nez, et l’une des branches semblait prête à céder à tout moment.
— SORTEZ-MOI DE LÀ ! hurla-t-il en trébuchant.
Silas s’arrêta presque aussitôt à côté de moi.
— Ouh là… C’est quoi, ça ?
— Quelqu’un, répondis-je.
— Ah ouais. C’est vrai que toi, tu peux voir.
Nos voix finirent par atteindre l’inconnu. Il s’arrêta brusquement et tendit les mains devant lui, incapable de déterminer d’où elles venaient. Même à cette distance, je l’entendais chercher son souffle.
— QUI EST LÀ ?
— Bonjour. Nous sommes également perdus. Je m’appelle…
— Arrêtez de jouer aux cons ! Dites-moi où je suis !
Sa voix tremblait sous la colère. Il avait les épaules relevées, les poings proches du corps et la respiration rapide de quelqu’un qui cherchait à ne pas paniquer. Il ne nous voyait pas, ou pas assez pour nous distinguer correctement. Dans ces conditions, j’aurais sans doute eu envie de hurler moi aussi.
Silas, lui, ne sembla pas juger cette explication suffisante.
— C’est toi, le con.
L’inconnu tourna la tête dans sa direction, sans parvenir à le regarder nettement.
— Tu as dit quoi, là ?
Je sentis la situation commencer à glisser dans la mauvaise direction.
— Arrêtez. Ce n’est pas le moment d’attirer l’attention sur nous.
Je me tournai vers l’inconnu, même s’il ne pouvait pas me voir.
— Nous vous disons la vérité. Nous nous sommes réveillés dans une galerie sans comprendre comment nous étions arrivés ici. Nous serons plus efficaces à trois. Nous ignorons ce qui vit dans cet endroit, alors il vaut mieux rester ensemble.
Il resta immobile quelques secondes. Ses mains ne s’étaient pas vraiment abaissées, mais ses doigts avaient cessé de se crisper dans le vide.
— Je m’appelle Kellan. Lui, c’est Silas, ajoutai-je en le désignant.
Silas redressa légèrement les épaules, comme si cette présentation officielle lui rendait toute son importance.
— Quel homme formidable se tient devant moi… Waouh.
L’inconnu laissa enfin retomber ses bras.