Chapitre 26
Silas revint vers nous quelques secondes plus tard avec toute la dignité d’un homme qui refusait d’admettre avoir changé d’avis.
— Enfin… aucune valeur marchande immédiate. Ce serait idiot d’abandonner quelque chose qu’on pourrait revendre.
Il récupéra un casque avec l’air parfaitement neutre de quelqu’un qui ne venait pas de se contredire.
— Voilà un personnage étrange, répondit Opaline.
— Tant qu’elle ne prévoit pas de me donner une pelle et un nez de clown avec, ça me va, ajouta Kellan.
— J’ai hâte de vous voir équipés.
Milo, toujours condamné à servir de siège, tenta une nouvelle fois de se soulever. Opaline ne bougea pas d’un pouce.
— Méfiez-vous ! Cette timbrée voulait me voir à poil !
La remarque attira aussitôt l’attention d’Aria, mais probablement pas pour la raison que Milo espérait.
— Pourquoi ? Taron n’a-t-il pas les mêmes attributs que les autres hommes ?
Je tournai lentement les yeux vers elle. De toutes les questions qu’elle aurait pu poser, elle avait évidemment choisi celle-là.
Opaline, elle, ne semblait percevoir aucun problème.
— Chez nous, les Téronides…
— Opaline.
La voix lourde de Taron nous parvint depuis le fond de la salle obscure avant qu’elle puisse terminer.
Pour la première fois depuis le début de cette conversation, Opaline parut comprendre qu’elle s’apprêtait à livrer une information que Taron aurait préféré garder pour lui.
— Oups, souffla-t-elle.
Un silence prudent s’installa. Il ne dura pas longtemps, mais assez pour que chacun choisisse instinctivement de retrouver une occupation. Silas s’éloigna avec son minerai et son casque comme s’il venait d’accomplir une transaction d’une importance capitale. Aria se réinstalla un peu plus loin, visiblement satisfaite d’avoir assisté au chaos sans avoir eu besoin d’y participer. Kellan reprit sa garde, encore assez distrait par la scène pour surveiller Milo autant que son propre entraînement.
Quant à Milo, il tenta une ultime fois de se relever sous le poids d’Opaline.
— Je tiens à signaler que je ne suis pas un meuble homologué.
— Tu es très confortable, répondit-elle.
Il abandonna aussitôt toute résistance.
Le moment aurait pu continuer ainsi encore longtemps si Taron n’avait pas posé un carnet sur la pierre devant nous. Le bruit sec de la couverture contre le sol suffit à rappeler pourquoi nous étions là. Même Milo cessa de marmonner.
— Ruberyth est un golem de rubis, déclara Taron. Au moindre contact, il inflige de graves brûlures. Émerolyth, le golem d’émeraude, régénère ses membres à volonté. Ils possèdent également des attaques que nous n’avons jamais cataloguées. Vous trouverez les détails dans ce carnet. Je le complète depuis des années. Khhh...
Milo tendit le bras aussi loin qu’Opaline le lui permettait, puis parvint à attirer le carnet vers lui. Il le feuilleta avec précaution, s’arrêtant sur des pages couvertes de schémas, d’angles d’attaque et d’annotations serrées. Certaines notes avaient été repassées plusieurs fois, comme si Taron avait eu besoin de s’assurer qu’aucun détail ne lui échappait.
— Vous avez répertorié leurs techniques depuis tout ce temps ? demanda-t-il.
— Oui.
— Vous êtes déterminé.
— Nous voulons nous venger. Tsit, trancha Taron.
Sa réponse mit fin à toute légèreté. Pendant quelques secondes, personne ne trouva quoi ajouter. Le carnet n’était pas seulement un recueil d’observations : il résumait plusieurs années de patience, de défaites et une rancune entretenue assez longtemps pour devenir une méthode.
Opaline désigna alors le reste du matériel.
— J’ai préparé vos tenues. Elles appartenaient aux anciens explorateurs de la cité. Elles résistent à la chaleur et facilitent les déplacements dans les cavernes.
— Elles ont une lanterne intégrée sur le casque ! s’exclama Silas.
Il se ravisa presque aussitôt, comme s’il venait de s’apercevoir que son enthousiasme nuisait à sa dignité.
— Oui, c’est pratique.
Tout le monde enfila l’équipement. Les tenues avaient l’air anciennes, mais elles étaient étonnamment bien conservées. Le tissu, épais sans être lourd, s’ajustait aux mouvements avec une souplesse que je n’aurais pas attendue d’un matériel de mineur. Les protections renforçaient les articulations sans gêner la marche, et les casques projetaient une lumière stable qui découpait les reliefs de la salle obscure.
Aria portait un tee-shirt blanc à manches longues et un pantalon retenu par des bretelles élastiques. On aurait dit que ces vêtements avaient été taillés pour elle.
— Tu as vu, Casimir ? J’adore !
— Oh… oui. Moi aussi, je t’ad… j’adore la tenue.
Les mots s’emmêlèrent dans ma gorge avec une facilité parfaitement indigne.
— Je sais que tu m’adores. Tu n’as pas besoin de le cacher.
Opaline intervint avant que je trouve une réponse capable de sauver ce qu’il restait de mon honneur.
— C’est la tenue que portait ma mère. Je savais qu’elle t’irait.
Je ne compris pas pourquoi, en prononçant ces mots, elle s’attarda sur ma réaction. Son regard passa rapidement d’Aria à moi, comme si elle attendait de voir quel sens nous donnerions à cette information.
Taron reprit avant que la remarque d’Opaline ouvre une conversation que personne n’avait vraiment envie d’avoir maintenant. Ou peut-être se contentait-il, comme toujours, d’aller droit au but.
— Nous allons nous séparer en groupes pour récupérer du matériel. Vos armes actuelles seront inutiles contre eux.
— Mes flèches non plus ? demanda Aria.
— Le poison ne leur fera rien. Leur corps y résistera, et les armes légères risquent de se briser au premier choc. La meilleure option reste une grosse massue ou des lames solides, forgées dans les minerais typiques d’Argemira. Nous en avons conservé à l’avant-poste nord.
Il énuméra les trajets comme s’il les avait déjà parcourus des dizaines de fois dans sa tête. Chaque direction répondait à un besoin précis, chaque groupe à une tâche déterminée. Son calme n’avait rien de rassurant ; il donnait surtout l’impression que tout avait été préparé bien avant notre arrivée.
— Milo et Aria, vous venez avec moi au nord. Opaline ira avec Casimir à l’ouest. Kellan et…
Il s’arrêta devant Silas.
— … l’homme en gris prendront le passage du sud-ouest.
— J’ai un prénom, moi !
Taron le regarda avec un sérieux si parfait qu’il était presque impossible de savoir s’il le faisait exprès.
— Désolé. Tchip.
Silas ouvrit la bouche, probablement pour protester, puis la referma. Son regard passa de Taron à nous, comme s’il espérait trouver un soutien quelque part. Personne ne lui en offrit vraiment. Même dans une cité au bord du chaos, il fallait croire que certaines injustices restaient trop absurdes pour être défendues.
Le plan tenait la route. Taron connaissait la cité, ses dangers, les chemins probables et les endroits où l’on pouvait encore trouver de quoi affronter les golems. L’idée de nous diviser me laissait malgré tout un goût amer. Dans le Bloc, chaque séparation ressemblait à une promesse de complication.
— D’accord, tranchai-je. On suit cette répartition. Si l’un des groupes rencontre un problème, il abandonne le matériel et revient ici.
Taron hocha la tête avant de donner ses dernières consignes : rester vigilants face aux pièges, aux gouffres et aux culs-de-sac, puis laisser des marques pour le retour. Ses mots étaient simples, précis, presque secs. Ils suffisaient pourtant à rappeler que sous l’humour, les tenues neuves et les protestations de Milo, nous nous apprêtions à descendre loin de la cité morte pour préparer un combat contre deux créatures capables de nous réduire en cendres ou de se reconstruire sous nos yeux.
— Ne vous inquiétez pas, je vous la ramène en un seul morceau, lança Milo.
Pourquoi Opaline et moi ensemble ? Je comprenais que Taron aurait pu choisir Aria pour son arc, mais laisser Kellan et Silas sans soutien en cas de problème ne me rassurait pas davantage.
— Ne t’en fais pas pour nous, dit Kellan. Silas est le plus solide de nous trois. Je pense même qu’il est plus résistant qu’on ne le croit.
Kellan l’avait remarqué lui aussi. Nous passions notre temps à nous évaluer sans le dire.
— C’est la première fois qu’on va être séparés. Je veux bien laisser Taron jouer les chefs pendant sa quête de vengeance, mais toi, sois un bon garçon jusqu’à mon retour, d’accord ? demanda Aria en me bousculant doucement au passage.
— Je fais confiance à Taron. Et quoi qu’il arrive, si vous n’êtes pas au point de rendez-vous, je viendrai vous chercher.
— J’aurais dû parier que tu dirais ça. Tu m’adores vraiment, hein ?
— Si ça t’amuse de le croire.
Elle rejoignit le Gardien avant que je puisse lui offrir davantage de matière pour se moquer de moi. À peine se fut-elle éloignée, l’idée de ne plus entendre sa voix près de moi dans ce labyrinthe me traversa l’esprit. Je la repoussai.
Une fois tout le monde prêt, nous prîmes chacun notre direction. Kellan et Silas nous accompagnèrent un moment avant de bifurquer vers le sud-ouest.
— Casimir.
Je me retournai. Kellan s’était arrêté à l’entrée de la galerie, la lumière de son casque découpant son visage dans l’obscurité.
— Tu as vu les deux quêtes qui viennent d’apparaître dans l’onglet ?
Je jetai un coup d’œil à ma montre. Deux nouvelles missions s’affichaient à l’écran, comme si le Bloc venait d’entériner notre décision avant même que nous ayons réellement commencé.
Kellan avait déjà tourné les talons, Silas à ses côtés, absorbé par le passage devant eux. Les lanternes fixées à leurs casques éclairaient désormais la galerie ; nous pouvions donc cesser de brûler les champignons inflammables que Bobby nous avait donnés pour nous éclairer. Ils nous avaient déjà sauvés plus d’une fois, et je préférais conserver les derniers pour nous nourrir si nos provisions venaient à manquer.
Opaline attendait à quelques pas, immobile sous la clarté pâle des pierres.
— Tu es prêt ?
Je pensai à Aria, partie au nord avec Taron et Milo. La savoir loin de moi, quelque part entre des galeries inconnues et des créatures capables de réduire nos armes en poussière, me laissa une tension désagréable dans la poitrine.
— Oui.