Chapitre 25
Dolmaryth n’était jamais vraiment silencieuse. La roche craquait sous les variations de température, des gouttes tombaient à intervalles réguliers et, parfois, un grondement profond faisait vibrer le sol plusieurs secondes.
Les golems se déplaçaient sous nos pieds.
Je restai longtemps éveillé à écouter ces bruits, jusqu’à pouvoir prévoir le moment où la prochaine goutte frapperait la pierre. Les grondements ne suivaient aucune logique. Ils pouvaient disparaître pendant des heures avant de revenir, interdisant tout sommeil.
Les premières périodes de repos se passèrent ainsi. Personne ne dormait vraiment. Silas se réveillait régulièrement pour vérifier son sac, comme s’il craignait que quelqu'un lui dérobe son butin.
Opaline s’absentait dans les galeries secondaires et revenait avec des livres ou des objets enveloppés dans du tissu. Kellan, lui, gardait toujours quelque chose contre lui, dissimulé dans sa veste, qu’il ne sortait jamais devant les autres.
Même Aria dormait moins profondément. Au moindre grondement, ses doigts trouvaient parfois les miens dans l’obscurité avant de s’en écarter. Ni elle ni moi ne commentions ces contacts.
Au début, je continuai de compter les jours selon le nombre de sommeils. Puis Argemira finit par les engloutir. Sans ciel ni cycle naturel, le temps se réduisait à une succession de torches rallumées, de repas avalés rapidement, d’entraînements et d’explorations profondes.
Pendant l’une de nos pauses, je remarquai que Kellan ne dormait toujours pas. Je le trouvai à l’écart du campement, assis sur un bloc de pierre au milieu des ruines. Les pierres lumineuses incrustées dans les bâtiments suffisaient à éclairer les alentours. Il avait les coudes posés sur les genoux et faisait tourner un petit objet entre ses doigts.
— Je te trouve distant, ces derniers jours, commençai-je à voix basse. Quelque chose ne va pas ?
— Ça se voit tant que ça ?
— Je te connais, maintenant. Ce n’est pas ton genre.
Il baissa les yeux vers ce qu’il tenait et resta silencieux quelques secondes.
— Tu te souviens de ce que je t’ai dit l’autre fois ? À propos de ce que j’avais trouvé dans mes affaires.
— Oui. Tu avais dit que tu m’en parlerais quand on serait seuls.
Il ouvrit lentement la main. Une petite boussole moderne reposait dans sa paume. Le métal poli captait la clarté froide des pierres lumineuses, tandis qu’un écran minuscule diffusait une lueur trop régulière pour appartenir à ce monde.
— Je l’ai vraiment examinée après que toi et Aria nous avez sauvés, reprit-il. Juste avant l’éboulement, j’avais senti quelque chose dans ma poche, mais je n’avais pas eu le temps de regarder ce que c’était.
— Au début, je ne savais pas à quoi elle servait. Maintenant… je crois avoir compris. Et si j’ai raison, quelqu’un que je connais se trouve aussi dans le Bloc.
Je restai un instant silencieux. Dans cet endroit, la présence d’un objet venu de notre monde avait déjà quelque chose d’inquiétant.
Mais la manière dont Kellan le regardait l’était davantage encore. Ce n’était pas la curiosité d’un homme qui venait de résoudre une énigme. C’était l’attention tendue de quelqu’un qui craignait que la réponse soit pire que la question.
— Quelqu’un de proche ? demandai-je.
Un grondement sourd traversa la cité avant qu’il puisse répondre. Les pierres vibrèrent légèrement sous nos pieds, et un voile de poussière se détacha des façades éventrées autour de nous.
Nous attendîmes que le bruit s’éloigne, sans bouger. Dans le silence revenu, Kellan avait refermé les doigts autour de la boussole avec une force qu’il ne cherchait même plus à dissimuler.
— Ma petite sœur, lâcha-t-il enfin.
Ces trois mots suffirent à rendre son silence des derniers jours beaucoup plus clair. Pendant que nous cherchions seulement une manière de quitter Argemira, lui avançait avec une autre certitude en tête : sa sœur se trouvait quelque part dans le Bloc. Peut-être loin de nous.
Peut-être seule.
Peut-être déjà confrontée à des dangers que nous n’avions même pas encore imaginés.
Kellan m’expliqua alors ce qu’il avait compris de l’appareil. La boussole captait un signal, ténu mais constant, et son aiguille revenait toujours vers le nord-est, bien au-delà des galeries que nous avions explorées. Sa voix restait calme, presque trop maîtrisée. Pourtant, ses doigts serrés sur le boîtier trahissaient tout ce que son ton s’efforçait de retenir.
Je regardai l’aiguille immobile, obstinée, comme si ce simple trait de métal venait de redessiner l’ensemble de notre route. Jusqu’ici, le nord-est n’était qu’une direction inconnue. Désormais, il portait un visage.
— Dès qu’on trouvera une route vers le nord-est, on ira la chercher, promis-je.
— Dans ce cas, j’irai la rejoindre moi-même, répondit Kellan. Je ne peux pas vous demander de me suivre.
— Je ne vais pas te laisser t’enfoncer seul dans l’inconnu. On en parlera aux autres, mais tu ne partiras pas dans ton coin.
Il me regarda un moment, comme s’il cherchait encore à décider s’il avait le droit d’accepter cette aide, puis acquiesça sans discuter.
Kellan et moi nous exercions dans une salle dégagée. Il maniait une arme d’appoint que Taron lui avait prêtée, tandis que j’utilisais ma dague, la lame enveloppée dans un morceau de tissu pour éviter de nous ouvrir au moindre mauvais geste. Nos armes s’entrechoquaient régulièrement, leur bruit se répercutant contre les murs.
— Dire que je rate tous les épisodes de mon anime du moment, soupira Kellan entre deux frappes.
— Pareil. J’avais commencé une série et je m’étais vraiment plongé dedans. Je téléchargeais aussi pas mal de vieux jeux sur un disque dur. Il y en avait encore un en cours juste avant que je me retrouve ici.
Kellan para mon attaque, me força à reculer, puis reprit la conversation comme si notre échange de coups n’était qu’un simple fond sonore.
— Toi aussi, tu faisais ce genre de trucs ? J’avais un ami qui nous en fournissait, à ma sœur et moi. Il en avait toujours une tonne. Je ne sais même pas où il récupérait tout ça.
Nos lames s’entrechoquaient selon un rythme encore irrégulier. Kellan possédait un style instinctif, presque brouillon, mais difficile à lire. Il ne calculait pas vraiment ses mouvements ; il réagissait. Cette spontanéité le rendait parfois dangereux, parfois complètement ouvert. Peu à peu, je commençai à remarquer le moment exact où son côté droit se découvrait.
Je ne le lui signalai pas. Certaines erreurs s’impriment mieux lorsqu’on finit par les sentir soi-même.
— J’aimerais écouter la conversation ! Laissez-moi me lever !
La voix de Milo me fit tourner la tête. J’aurais mieux fait de rester concentré sur Kellan. La scène que je découvris défiait toute tentative d’explication raisonnable. Milo était étendu face contre terre, la joue écrasée contre la pierre, tandis qu’Opaline avait trouvé parfaitement naturel de s’installer sur son dos comme sur un banc public.
— Arrête de bouger, tu vas te salir, lui conseilla-t-elle.
— MAIS JE LE SUIS DÉJÀ !
Kellan resta figé à côté de moi, l’épée à demi levée, manifestement aussi incapable que moi de déterminer à quel moment l’entraînement avait pris cette direction. J’avais renoncé à chercher une explication logique dès l’instant où Milo avait commencé à servir de mobilier.
— Mais qu’est-ce que tu fais par terre ? demanda Kellan.
— Aria lui a probablement soufflé l’idée, commentai-je.
À bien y réfléchir, impliquer Aria dans cette histoire n’était peut-être pas ma décision la plus brillante de la journée. Ni même de la semaine.
— ELLE M’A LITTÉRALEMENT MENACÉ ! protesta Milo.
Cette précision ne jouait pas vraiment en sa faveur. Je voyais très bien Aria lui avoir enseigné deux ou trois méthodes de persuasion. J’étais plutôt bien placé pour le savoir : j’avais moi-même fait partie de ses premiers sujets d’expérimentation.
— J’avais mal aux jambes à force de marcher, alors il s’est proposé pour me servir de fauteuil, expliqua Opaline avec un sérieux désarmant.
— Mais c’est absolument faux !
Elle baissa les yeux vers lui avec la sérénité de quelqu’un qui n’avait aucune intention de modifier sa version des faits.
À quelques pas de là, Aria assistait à son supplice avec beaucoup moins de compassion que Milo ne l’aurait probablement souhaité.
— Un homme serviable, commenta-t-elle. C’est appréciable.
— Je tiens à préciser que personne ne m’a formé pour ce genre de situation, marmonna-t-il.
— Ça viendra. Avec moi, tu apprendras vite.
Le ton d’Aria était si calme que Milo parut brièvement se demander s’il venait de recevoir une menace ou une promesse de formation. Dans les deux cas, il n’avait pas l’air rassuré.
Ce fut seulement à ce moment-là que je remarquai, comme Kellan, que Milo ne portait plus ses vêtements habituels. Une tenue de mineur avait remplacé une partie de son équipement : un tee-shirt vert militaire, un pantalon marron assez large, renforcé aux articulations, et des bottines conçues pour supporter les longues marches dans les galeries.
— Attends… Ce n’est pas ta tenue habituelle, ça ? demanda Kellan.
— Exactement, répondit Opaline. Je lui ai donné celle que je comptais vous fournir à tous. Elle lui va bien, non ?
Milo tourna péniblement la tête vers nous. Même écrasé contre le sol, il parvint à exprimer toute l’indignation du monde.
— Je refuse que mon humiliation serve de séance d’essayage collective.
Silas, qui passait près de nous avec un morceau de minerai soigneusement enveloppé entre les mains, oublia immédiatement Milo dès qu’il comprit qu’on parlait de matériel.
— C’est gratuit, tout ça ?
— Oui. C’est pour vous.
Son intérêt retomba presque aussitôt lorsqu’il examina les protections et la lanterne fixée au casque.
— Donc ça n’a aucune valeur.
Il reprit son chemin comme si la question était réglée. Je le regardai s’éloigner en me demandant combien de pas il lui faudrait avant que son instinct de récupération reprenne le dessus.
Pas beaucoup.