Chapitre 24
— Je ne comprends plus rien, marmonnai-je.
Opaline reprit l’explication de Taron : nos étranges bracelets lui avaient fait croire que nous représentions une menace. Après l’effondrement, il nous avait observés assez longtemps pour admettre son erreur. Milo la remercia pour cette traduction en l’appelant « petite fille », ce qu’il regretta presque immédiatement.
— Je suis probablement plus âgée que toi. Alors évite « petite fille ».
Sa sévérité lui inspira un « madame » censé réparer sa maladresse. Il n’eut pas le temps de reculer avant que le pied d’Opaline atteigne son tibia. À le voir se retrouver au sol, je doutai qu’il ait trouvé la meilleure réponse.
— D’accord, d’accord ! Promis, je vous demande de m’épargner ! protesta-t-il.
— Je me suis trompé sur votre nature, reprit Taron lorsque le silence revint. Vous n’êtes plus considérés comme une menace. Krr…
Milo le remercia depuis le sol, où il continuait de grimacer : c’était plus clair quand elle l’avait dit. Pendant que nous essayions encore de comprendre ces deux-là, Silas avait retrouvé de l’intérêt pour les minerais incrustés dans les parois. Taron poursuivait son examen de notre groupe sans nous interroger ; sa conclusion nous apprit seulement que nous ne trouverions pas seuls ce que nous cherchions.
Il nous demanda de les suivre. Je cherchai l’avis d’Aria avant de répondre. Leur faire confiance après ce qui venait de se passer ne m’enchantait pas, mais nous tournions dans ces galeries depuis deux semaines. Eux connaissaient la mine et ce qui s’y était produit.
— D’accord. On vous suit. Mais personne ne se sépare.
Opaline prit la tête avec sa torche. Elle avançait sans hésiter sur le sol irrégulier, effleurant parfois la paroi de ses griffes, comme si chaque aspérité lui était familière. La place choisie par Taron, derrière nous, me préoccupait davantage. Au moins, j’imaginais difficilement quelque chose surgir dans notre dos sans devoir le rencontrer.
Après plusieurs minutes, Opaline observa que nous n’étions pas d’ici. Aria crut devoir lui demander ce qu’elle entendait par là.
— Vous venez d’ailleurs. Et je ne parle pas d’un autre territoire.
J’en oubliai presque Taron. Jusqu’alors, personne n’avait semblé envisager que nous puissions venir d’un autre monde. Comment l’avait-elle compris ? Depuis qu’elle nous observait, répondit-elle, nous paraissions perdus, découvrant tout et posant des questions sur des choses qui auraient dû nous sembler évidentes. Taron et elle vivaient isolés depuis près de trente ans ; ils n’avaient jamais rencontré d’étrangers comme nous. Notre arrivée les avait intrigués.
— Près de trente ans… murmura Kellan. Je vous croyais plus jeunes.
Je n’arrivais pas davantage à leur donner un âge, mais ces trente années soulevaient une autre question. Ils avaient bien dû vivre avec d’autres avant de se retrouver seuls. Je demandai où étaient passés les habitants. Opaline tarda à répondre, et le bruit de nos pas prit une place inconfortable entre nous.
— Ils sont morts pendant l’invasion de Ruberyth et d’Émerolyth.
Ces noms ne m’apprenaient rien. Elle m’expliqua qu’il s’agissait de deux golems qui bloquaient l’accès au sud. Des graines minérales avaient été découvertes un siècle plus tôt ; d’après les récits, des étrangers avaient trouvé une formule et l’avaient récitée sans comprendre ce qu’ils provoqueraient. Les graines étaient restées endormies pendant des décennies avant d’éclore, près de trente ans auparavant.
Opaline avançait toujours, éclairant les parois au rythme de sa marche. À mesure que l’histoire s’était transmise, poursuivit-elle, les événements avaient changé : on en avait fait un conte pour enfants. Un étranger avare, après avoir pillé les minerais de la cité, aurait réveillé les monstres. La leçon devait leur apprendre ce que pouvait provoquer le vol. Silas, pour une fois, n’eut rien à ajouter.
Les parents d’Opaline étaient partis en expédition au château. Ils devaient s’y installer, puis revenir chercher leurs enfants, mais les golems étaient apparus peu après leur départ. Ils étaient revenus au pire moment. Aria avait écouté jusque-là ; la mention du château lui arracha une réaction que je reconnus aussitôt.
— Un château ?! Tu as entendu, Casimir ? Elle a dit « château » ! Et ce château, c’est quoi exactement ?
Opaline en savait ce que ses parents lui avaient raconté. Ils y avaient vécu bien avant sa naissance, avec des gens qui nous ressemblaient, des gens venus du monde du grand soleil. Elle se souvenait qu’ils les disaient extraordinaires. Milo demanda s’il s’agissait de joueurs installés ici, sans qu’elle puisse nous en apprendre davantage. Sa mère écrivait son histoire sur du papier blanc et la lui lisait chaque jour ; en partant, elle l’avait emportée, puis laissée là-bas.
Je ne parvenais pas à faire tenir tous ces événements dans l’idée que j’avais du Bloc. Si les joueurs en question avaient connu les parents d’Opaline avant sa naissance, leur séjour remontait à plus de trente ans. Il restait donc des traces d’autres gens comme nous, quelque part au-delà de ces galeries.
Une ancienne route permettait de quitter Argemira, reprit Opaline. Encore fallait-il retrouver son accès dans le labyrinthe, puis traverser des galeries devenues dangereuses. Le plus difficile restait la grande galerie occupée par les golems. Taron et elle n’abandonneraient de toute façon pas leur cité pour chercher le château. Je commençais à comprendre ce qui les retenait : partir aurait signifié laisser Dolmaryth derrière eux.
Milo voulut s’assurer qu’ils pourraient quitter les lieux si nous libérions le passage. En théorie, oui. En pratique, ils comptaient d’abord reprendre Dolmaryth et sécuriser les voies. Près de trente années à attendre de récupérer leur territoire me paraissaient difficiles à concevoir ; Taron en parlait comme d’un travail qu’il n’avait jamais cessé de préparer.
— Nous nous préparons depuis tout ce temps à le faire avec ceux qui finiraient par arriver.
Aria croisa mon regard. Nous cherchions une route vers le Point A ; eux connaissaient ces galeries mieux que nous. Les aider pouvait nous rapprocher de notre but. Après le récit d’Opaline, cette perspective ne suffisait plus à expliquer pourquoi j’en avais envie.
Le tunnel s’élargit. Des alcôves creusaient la roche, puis apparurent d’anciens rails et des supports noircis où des lampes avaient dû brûler autrefois. Des pierres lumineuses éclairaient encore le passage. Taron s’arrêta devant une arche fendue, nous laissant découvrir ce qui s’étendait au-delà.
— Dolmaryth. Krr-krr…
Je ne m’étais pas préparé à une cavité aussi immense. La cité en occupait une grande partie, avec des bâtiments effondrés et des passerelles brisées qui pendaient entre ses niveaux. Par les façades ouvertes, nous apercevions l’intérieur de pièces abandonnées depuis longtemps. Taron resta face aux ruines.
— C’est là que notre peuple vivait. Frou.
Même Silas ralentit, oubliant un instant de chercher ce qu’il pourrait récupérer. Il demanda combien ils avaient été.
— Nous étions quatre-vingt-sept. Les golems tuèrent les quatre-vingt-cinq autres. Pfffu… Opaline et moi survécûmes parce que nos parents nous avaient cachés.
Je regardai de nouveau les bâtiments. En arrivant, j’avais surtout vu ce qui s’était écroulé. Maintenant, je cherchais malgré moi où ces quatre-vingt-cinq personnes avaient pu vivre, dans quelle pièce elles avaient laissé quelque chose que personne ne viendrait reprendre.
Aria demanda à Opaline si elle était enfant au début de l’invasion. Elle avait alors trois ans. Aucun souvenir direct ne lui était resté de ce moment ; même les quelques images floues d’avant lui revenaient à travers la voix de sa mère et ses histoires. Tout le reste, Taron le lui avait transmis. Le Gardien n’avait pas dû être beaucoup plus âgé lorsqu’on les avait cachés. Je le regardai en essayant d’imaginer ce qu’il avait pu raconter à Opaline, seul avec elle dans cette cité.
Milo s’était arrêté près d’un vieux chariot. Je revins aux récits de leur mère : parlait-elle souvent du château ? Qui y avait-elle rencontré ? Opaline ignorait leurs noms. Il y avait pourtant un homme qu’elle mentionnait sans cesse, un homme qui aurait changé les choses bien au-delà de leur peuple. Il aurait bâti une structure au centre du monde, destinée à lui survivre, et protégé une multitude d’âmes avant de partir.
— Elle l’admirait vraiment, dit Aria.
— Elle pleurait quand elle parlait de lui.
Ce château, qui m’avait d’abord offert une piste de plus, appartenait surtout à ce qu’Opaline conservait de sa mère. Un grondement traversa les rails avant que je trouve quoi lui répondre. La pierre vibra sous nos pieds, faisant tomber de la poussière des structures les plus abîmées. Taron regardait déjà les galeries qui s’enfonçaient sous la cité.
— Ils se déplacent sous Dolmaryth.
Ruberyth et Émerolyth occupaient toujours la ville qu’ils avaient détruite. Je les imaginais mal encore, mais avec ces ruines autour de nous et les quatre-vingt-cinq morts en tête, je ne pouvais plus les réduire à deux obstacles sur notre route.
— C’est donc chez vous, soufflai-je.
— C’était. Plus maintenant.
Opaline soutenait mon regard. Aria lui répondit plus doucement que je ne m’y attendais :
— Si. Ça l’est encore.
Ni Opaline ni Taron ne trouvèrent aussitôt quoi ajouter. Le Gardien finit par nous désigner l’une des rares structures restées debout et nous invita à y entrer. Nous avions besoin de repos.