Chapitre 23
À Argemira, six heures du matin ressemblaient exactement à six heures du soir. Sans ciel ni lumière naturelle, ces heures ne nous disaient pas quand nous reposer. Nous marchions jusqu’à ce que nos jambes fléchissent, dormions lorsque deux d’entre nous pouvaient assurer une garde, puis repartions après avoir partagé les provisions reçues à Champi-Brume.
Nous avions repris le chemin suivi par Kellan, Milo et Silas avant l’éboulement. Au-delà de leur ancien campement, les galeries se divisaient, se rejoignaient et nous ramenaient parfois devant une paroi déjà croisée.
La carte ne nous aidait pas : elle situait Argemira par rapport au Point A, mais ne montrait ni les tunnels ni notre position dans la mine. Nous dépendions des marques de Milo, de tas de pierres placés aux embranchements et d’une mémoire de moins en moins fiable.
Le clan avait néanmoins commencé à prendre forme. Nous n’étions pas encore un groupe parfaitement uni, mais au moins cinq personnes qui ne se demandaient plus à chaque instant si elles pouvaient tourner le dos aux autres.
Kellan ouvrait presque toujours la marche. Lorsqu’un bruit nous inquiétait, il s’arrêtait avant même que nous en trouvions la provenance. Il n’avait pas besoin de se retourner pour savoir si quelqu’un ralentissait : dès que les pas de Silas devenaient plus espacés ou que Milo respirait plus lourdement, il réduisait son allure sans leur demander s’ils étaient fatigués.
Il avait un instinct de guide. Cette constatation aurait pu me vexer puisque le système m’avait désigné comme chef ; elle me soulageait surtout. Être responsable ne m’obligeait pas à être le meilleur dans tout.
Milo observait les rainures, les variations de hauteur et les traces d’outils avant de les reporter dans ses notes. Chaque fois que j’ouvrais la carte, il se rapprochait pour suivre avec moi les rares informations nouvelles, même si aucune ne nous renseignait sur notre trajet.
Il me questionnait aussi sur ma vie d’avant et les souvenirs qui m’en restaient. Je n’avais que des réponses incomplètes à lui offrir.
Silas, lui, alourdissait son sac à un rythme inquiétant. Une pierre brillante, un fragment de métal ou un morceau d’os retenait son attention. J’avais d’abord cru qu’il ramassait tout ; puis je l’avais vu comparer deux minerais avant d’en conserver un seul, envelopper les objets fragiles et cacher ce qu’il ne pouvait pas transporter. Il accumulait, mais jamais au hasard.
Je finis par lui demander ce qu’il comptait faire de tout cela.
— Ouvrir un compte en banque.
Son visage n’avait pas bougé, ce qui ne me permit pas de savoir s’il plaisantait. Je n’insistai pas : tant qu’il ne fragilisait pas une galerie pour remplir son sac, ses possessions ne concernaient que lui.
Aria marchait souvent près de moi, généralement un demi-pas devant, comme si elle refusait de me suivre tout en tenant à rester assez proche pour intervenir.
Dans les passages étroits, son arc frottait parfois contre la roche et nos mains se frôlaient. Ces contacts étaient brefs. Je les remarquais pourtant chaque fois.
À chaque période de repos, nous dormions par roulement. Aria et moi assurions toujours la même garde. Personne n’avait commenté cette habitude ; Kellan l’avait probablement comprise assez vite, et son silence ressemblait à une forme de politesse.
Le nom de Kaedran revenait malgré tout dans un coin de mon esprit. Quatre-vingt-douze joueurs. Pendant que nous tournions en rond sous terre, d’autres mouraient peut-être dans des territoires inconnus.
Cette idée suffisait parfois à me rendre silencieux. Aria ne me demandait rien ; elle restait simplement près de moi.
Silas s’arrêta net, le dos plaqué contre la paroi.
— Attendez… ce sont les mêmes pierres que l’autre fois. Les mêmes. Je les reconnais.
Sans nous laisser le temps de réagir, il arracha la pioche des mains de Kellan. Nous avions récupéré cet outil dans une galerie abandonnée après le sauvetage ; leur première pioche était restée sous les décombres. Silas commença aussitôt à frapper la roche.
— Tu sais t’en servir, au moins ? grogna Kellan en faisant un pas en arrière.
Silas ne répondit pas. Les éclats volaient et chaque coup résonnait dans la mine comme un battement sourd.
Les vibrations remontaient par le sol tandis que de fines particules de poussière retombaient autour de nous. Aria recula pour éviter les projections. Milo, lui, suivait les mouvements du fer avec une fascination contenue.
Je levai les yeux vers le plafond. Frapper aussi fort dans une mine où un éboulement avait failli nous tuer restait une mauvaise idée.
— Silas, dis-je. Vas-y mollo.
Il continua, le souffle court, concentré sur la veine minérale. Ses gestes trahissaient la même urgence que lorsqu’il protégeait son fardeau.
— On n’est pas seuls, souffla Milo.
Sa voix suffit à arrêter le bras de Silas. Kellan se retourna tandis qu’Aria décrochait son arc de son dos. Dans le silence retrouvé, un frottement glissa entre les galeries.
— Ne bougez plus.
La voix était glaciale, mesurée. Pas d’agressivité, pas de colère. Seulement l’autorité tranquille de quelqu’un qui savait qu’il n’avait pas besoin de parler plus fort pour être obéi.
Deux silhouettes apparurent dans la lumière vacillante. L’homme dépassait tout le monde d’une tête. Un casque d’acier terni dissimulait le haut de son visage, ne laissant voir qu’une mâchoire carrée, une barbe sombre et un pelage ras le long de son cou.
De lourds gantelets métalliques protégeaient ses avant-bras couverts de rayures. Ses doigts se terminaient par des griffes épaisses et tranchantes.
À ses côtés se tenait une jeune femme plus petite et plus fine. Ses cheveux châtains, coupés à mi-longueur, encadraient un visage aux traits délicats.
La même nature non humaine se devinait dans la forme de ses mains et le fin pelage visible près de ses tempes. Ses yeux ambrés passèrent lentement d’un visage à l’autre, puis s’arrêtèrent sur les lumières de nos montres.
— Ce sont des joueurs, tu crois ? soufflai-je en me rapprochant de Kellan.
— Non, mais j’ai l’impression de l’avoir déjà vu, répondit-il à voix basse.
Il gardait le corps tendu, prêt à réagir au moindre mouvement suspect. L’inconnu ne m’évoquait rien, mais si Kellan l’avait déjà croisé dans ces galeries, j’aurais préféré savoir où avant qu’il s’approche davantage.
— Je suis Taron, dit l’homme. Le gardien d’Argemira. Frou.
Le mot s’imprima dans mon esprit. Pas chef, pas roi. Gardien. Quelqu’un chargé de veiller sur ce territoire et qui devait difficilement apprécier de trouver cinq étrangers occupés à en creuser les parois.
La jeune femme, elle, continuait de nous observer. Son attention s’attarda sur moi un peu plus longtemps que sur les autres, comme si elle cherchait à confirmer quelque chose. Je résistai à l’envie de vérifier derrière moi.
— Opaline, dit-elle simplement.
— Je suis Kellan. Excusez-nous de vous avoir dérangés, mais nous sommes perdus dans cet endroit. Vous pensez que vous pourriez…
— Je sais désormais que vous n’êtes pas ceux que je croyais, Tsit-tsit, l’interrompit Taron sans brusquerie. C’est moi qui ai provoqué l’effondrement pour vous empêcher d’aller plus loin. Pfffu... Je voulais condamner la galerie devant vous. Je n’avais pas prévu que toute la voûte céderait. Krr
Pendant une seconde, je crus avoir mal compris. Kellan et les autres avaient failli mourir ensevelis, et Taron venait de nous l’annoncer avec le même calme que s’il reconnaissait une simple erreur de chemin.
Aria se décala légèrement, suffisamment pour pouvoir utiliser son arc si la situation dégénérait. Kellan, lui, ne bougea pas. La pioche échappa des mains de Silas et heurta la pierre dans un bruit métallique qui se répercuta dans toute la galerie. Milo ne quittait plus Taron des yeux.
— Et donc vous êtes revenus pour en finir avec nous ? demanda-t-il, avec plus de nervosité que de défi.
— Non.
Milo attendit quelques secondes, probablement une explication qui ne vint pas.
— D’accord… souffla-t-il.
— Mon devoir est d’empêcher toute intrusion dans ces galeries. Khhh… Lorsque je vous ai aperçus dans l’obscurité, vos poignets émettaient une lumière que je n’avais encore jamais vue ici. J’ai pensé que vous représentiez une menace.
Cela expliquait l’effondrement. Pas vraiment le fait qu’il se tienne désormais devant nous sans chercher à nous arrêter.
— Et qu’est-ce que vous comptez faire de nous ? demandai-je.
— Rien, maintenant.
Je mis quelques secondes à comprendre qu’il était parfaitement sérieux. Il avait tenté de condamner une galerie, presque enterré le trio vivant et, après nous avoir observés suffisamment longtemps, simplement conclu que nous n’étions plus un problème. Je ne savais pas si cette logique devait me rassurer ou m’inquiéter davantage.