Chapitre 22
— Si on le fait, ce sera plus simple pour nous cinq. On pourra avancer ensemble, se protéger et surtout éviter que l’un de nous finisse seul quelque part.
Milo compara l’écran d’Aria au sien. L’option qu’elle venait de leur montrer n’apparaissait pas sur leurs montres ; selon lui, elle devait dépendre de ce que nous avions accompli à Champi-Brume. Je la retrouvai sur la mienne en repensant à Briana, à Albert, aux récompenses du village. Nous avions traversé un territoire de plus qu’eux et disposions déjà d’outils auxquels ils n’avaient pas accès. Autant nous en servir : à cinq, nous aurions plus de chances qu’en restant chacun dans notre coin.
Silas ne partageait manifestement pas cet enthousiasme. Il nous demanda si nous comptions vraiment former une équipe sans même nous connaître. Aria lui rappela que nous ne nous connaissions pas davantage à notre rencontre et que, pourtant, nous étions encore ensemble. Elle ne comptait pas me laisser derrière.
— Tant qu’il reste suffisamment docile, il devrait même survivre encore un moment.
— C’était vraiment utile de préciser ça ?
Évidemment, selon elle : les gens devaient savoir à qui ils avaient affaire. Le mince sourire qu’elle me réserva m’apprit qu’elle se satisfaisait beaucoup de cette présentation. Puis elle revint aux trois garçons. S’ils restaient avec nous, nous avancerions ensemble ; elle n’attendait pas qu’ils lui prouvent quoi que ce soit dans l’immédiat.
Je n’en étais pas surpris. Aria savait se montrer exigeante et autoritaire, surtout lorsqu’elle obtenait ce qu’elle voulait, mais elle n’aurait pas abandonné quelqu’un parce qu’il risquait de nous encombrer. Le mot fardeau, prononcé un peu plus tôt, lui avait déjà suffisamment déplu.
— Je pensais que ce serait Casimir qui prendrait la tête du groupe, objecta Silas. Et ne compte pas sur moi pour obéir à toutes tes directives. Je fais ce qui me chante.
Kellan lui rappela sans détour que nous les avions sauvés. Il pourrait au moins écouter Aria, pour l’instant, et s’estimer heureux qu’ils soient tombés sur des gens prêts à les aider. Silas ramena son sac contre lui au lieu de se laisser convaincre. Nous avions tous vu le compteur ; cela ne nous donnait aucune raison de faire confiance à n’importe qui. Il acceptait de rester, mais voulait savoir ce qui nous empêcherait de les voler ou de disparaître avec leurs affaires.
Aria resserra les doigts sur le tissu de son manteau. Elle venait de promettre qu’elle ne les abandonnerait pas, et je doutais que Silas mesure ce que cette accusation lui faisait.
— À quoi tu joues ? lança Kellan. S’ils avaient voulu nous voler, ils auraient pris ton sac pendant qu’on était inconscients et nous auraient laissés sous les pierres. On est coincés dans la même situation et ce ne sont pas eux qui ont provoqué l’éboulement.
— Comment peux-tu en être sûr ? On était dans le noir complet.
L’agressivité de Silas cachait mal le tremblement de sa voix. Kellan pouvait néanmoins lui répondre : lui avait vu. Depuis son arrivée, il lui arrivait de distinguer ce qui se trouvait dans l’obscurité, et la créature responsable de l’effondrement avait des griffes et des poils. Silas cessa de serrer son sac ; ses doigts restèrent posés sur la toile pendant qu’il regardait son compagnon.
— Attends… ce n’était pas une blague ? Tu peux vraiment voir dans le noir ?
— Oui. Enfin, pas tout le temps. Je ne sais pas encore comment ça fonctionne.
Je repensai aux entraînements avec Brad. Lui aussi avait remarqué quelque chose d’anormal autour de moi sans parvenir à en trouver la cause. Rien ne permettait de relier cela à la vision de Kellan, mais entendre quelqu’un d’autre décrire ce genre d’expérience me ramenait aux questions que j’avais laissées sans réponse. Nous ignorions encore comment les poser.
Milo réclama des excuses pour Aria. Silas fixa longtemps la poussière à ses pieds avant de relever les yeux vers elle. Il avait parlé sans réfléchir, reconnut-il d’une voix plus basse. Depuis qu’ils étaient ici, il avait l’impression que tout ce qui ne valait rien finissait abandonné quelque part. Il nous avait jugés avant de chercher à nous connaître.
Aria ne se hâta pas de lui répondre. Sur un point, elle lui donnait raison : nous ne pouvions pas accorder notre confiance à tout le monde.
— En revanche, je veux croire qu’il existe encore des gens comme Casimir. Des gens qui ne laissent pas quelqu’un derrière parce qu’il pourrait devenir un poids.
Elle soutenait le regard de Silas sans le laisser se dérober. J’aurais préféré savoir où poser le mien.
— Je veux qu’il puisse compter sur moi. Vous aussi. Je ne vais pas vous demander de me croire sur parole, mais je ne vous laisserai pas derrière.
Je trouvai dans les flammes de quoi m’occuper. Regarder le bois se consumer était plus simple que de laisser quelqu’un remarquer combien ses paroles me touchaient. Silas finit par lui tendre la main : elle l’avait convaincu, à condition de lui laisser un peu de liberté. Il détestait être à la botte d’un patron.
Milo souffla son nom avec embarras. Aria lui serra pourtant la main sans hésiter, en précisant ce qu’elle entendait par liberté : s’éloigner seul et se mettre en danger sans prévenir n’en faisait pas partie. Kellan estima alors que nous pouvions commencer.
L’option « Création d’un clan » ouvrit une liste vide sur la montre d’Aria. Elle nous ajouta les uns après les autres ; les noms de Kellan, Milo et Silas vinrent à la suite du mien, ponctués de petits clics semblables à des serrures qui se refermaient. Silas semblait en attendre davantage. Lorsqu’il demanda si c’était tout, Aria garda les doigts au-dessus du cadran : il restait à choisir un nom.
— Il nous faut un nom qui claque ! lança Kellan.
— Tu crois qu’on peut laisser le champ vide ?
Aria se tourna vers moi. Je n’avais pas particulièrement envie de priver Kellan de son enthousiasme, mais attirer l’attention donnerait à Kaedran, ou à n’importe qui d’autre, une raison supplémentaire de s’intéresser à nous. Je préférais quelque chose d’invisible. Un simple espace, par exemple.
Elle essaya et put le valider. Sur nos écrans apparut alors un message auquel je ne m’étais absolument pas préparé.
Aria vous a désigné comme chef du clan « ».
Milo le relut avant de m’annoncer que le rôle me revenait finalement. Je demandai pourquoi moi ; Aria avait sa réponse prête : je m’en sortirais mieux, et j’avais choisi le nom, si l’on pouvait appeler cela un nom.
— En revanche, pour vous, je reste la supérieure, prévint-elle en croisant les bras devant les trois garçons.
Elle attendait visiblement ma contradiction. J’avais hérité de la responsabilité pendant qu’elle conservait le dessus, et cet arrangement lui convenait beaucoup trop pour que mes protestations y changent quelque chose. Milo m’épargna la peine d’essayer en s’exclamant qu’il avait désormais accès à la carte de Champi-Brume.
Silas voulut savoir si les membres partageaient donc leurs cartes. Il parcourait déjà les nouvelles informations avec une attention qui tranchait avec sa méfiance de tout à l’heure. J’aurais aimé que cette découverte nous apporte aussi une sortie, mais Kellan le rappela après avoir examiné son écran : dès que nous aurions récupéré, il faudrait explorer. Rester près de ce feu ne nous ouvrirait aucun passage. Aria approuva ; nous nous mettrions en route.
Après une période de repos, alors que les autres se préparaient à quitter le campement, Kellan les laissa prendre un peu d’avance avant de s’adresser à moi.
— Quand nous aurons un moment tous les deux, j’aurai quelque chose à te montrer.
J’acceptai sans en apprendre davantage. Il rejoignit les autres, me laissant encore un instant près du foyer dont la chaleur atteignait à peine mes mains. Au-delà du cercle de lumière, les galeries se multipliaient ; nous ne savions toujours pas laquelle nous rapprocherait d’une sortie.
Aria et moi étions entrés dans Argemira pour trouver un passage vers le Point A. Nous allions repartir à cinq, réunis sous un nom que personne ne pouvait lire. Nous savions aussi qu’un tueur parcourait ce monde et qu’une créature, quelque part dans l’obscurité, connaissait déjà notre emplacement.