Chapitre 21
— Essayez d’abord de reprendre vos esprits. Je vais tout vous expliquer.
Autour du feu, je leur racontai notre arrivée dans le Bloc, Champi-Brume et le passage qui nous avait conduits ici. Je ne détaillai pas chaque journée, seulement ce qui pouvait leur être utile : la carte, les ennemis liés aux territoires, la mort d’Albert et les objets reçus grâce aux habitants. Nous parlions à voix basse, comme si un son trop brusque risquait d’attirer ce qui rôdait dans les galeries.
Au début, leurs questions revenaient après chacune de mes phrases. Peu à peu, elles s’espacèrent. Le garçon resté conscient sous les pierres surveillait surtout ses compagnons.
Celui installé à sa gauche suivait mes explications avec une attention qui résistait à la douleur. Le plus jeune, lui, vérifiait que son sac se trouvait toujours à portée de main.
— Je m’appelle Casimir, terminai-je. Et elle, c’est Aria.
Le garçon qui nous avait appelés derrière l’éboulement se redressa contre la paroi. Il attendit d’être assis malgré ses blessures avant de nous répondre.
— Enchanté. Je m’appelle Kellan.
Pendant que nous parlions, son attention passait régulièrement du feu à nos montres, puis aux deux garçons assis près de lui. Sa propre montre était noire, comme les nôtres, mais fixée au poignet droit. Il avait attendu leur réveil avant même de commencer à poser des questions sur sa propre situation.
— Moi, c’est Milo, dit le garçon assis à sa gauche.
Milo possédait un visage ouvert et un regard vif. Une main restait près de sa tempe, là où la douleur semblait revenir par vagues, mais il observait nos montres, la carte encore affichée sur la mienne et les torches que nous venions de préparer. Son attention revenait chaque fois que l’un de nous mentionnait le Point A, les territoires ou le fonctionnement de nos montres. Sa curiosité reprenait déjà le dessus.
— Silas, lâcha le plus jeune.
Il n’ajouta rien. Son sac resta contre ses jambes et, lorsqu’une pierre brillante glissa légèrement hors de l’ouverture, il la remit à l’intérieur avant de reporter son attention sur nous.
Aria reprit la parole.
— Nous venons de Champi-Brume, à quelques heures d’ici. Nous avons vaincu l’ennemi du territoire avec l’aide des habitants. C’était leur chef, infecté par un parasite. Sans Bikao et Casimir, nous ne serions pas là.
— Ah ouais ? Vous l’avez vraiment battu vous-mêmes ? demanda Milo.
Aria détourna les yeux. Kellan le remarqua et n’insista pas. La victoire contre Albert ne se racontait pas aussi facilement que le résultat affiché sur une carte. Il y avait eu Briana, son bras, la peur de l’infection et ce dernier instant où l’homme attendu pendant trois ans s’était effondré.
— Sans tes flèches, je ne l’aurais pas atteint, dis-je à Aria. Tu as fait ta part.
Elle répondit par un sourire bref, puis ramena son attention vers le feu. Milo reprit après quelques secondes :
— Sur notre carte, nous n’avons qu’Argemira et le Point A. Ça fait des semaines qu’on ne sait pas vraiment où aller.
— Je n’ai pas regardé les informations depuis notre entrée, murmurai-je.
J’allumai l’écran de ma montre. Champi-Brume apparut avec les informations révélées après notre départ. Argemira figurait à l’ouest, marquée de deux étoiles.
— Casimir ? appela Aria d’une voix soudain plus dure.
— Oui, j’ai vu, répondis-je sans quitter mon écran. Argemira est à deux étoiles.
— Non. Ce n’est pas ça.
Je levai la tête vers elle. Aria observait son poignet, le visage pâle sous la lumière bleutée de son écran.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Le compteur, souffla-t-elle sans me regarder. On était cent au départ, non ?
Je cherchai le nombre affiché au-dessus de la carte. Le feu crépitait derrière nous.
— Ça fait un moment qu’il a changé, précisa Milo.
— De quoi parlez-vous ? demandai-je, le cœur s'emballant alors que mes yeux trouvaient la ligne de chiffres.
— Nous ne sommes plus que quatre-vingt-douze joueurs, répondit-il. À moins que je me trompe.
Quatre-vingt-douze. Il me fallut un instant pour comprendre ce que ce nombre impliquait. Huit personnes étaient mortes depuis notre arrivée. Nous n’avions libéré qu’un territoire. Pendant que nous nous entraînions, mangions et dormions chez Briana, huit des personnes de la salle blanche avaient disparu. À ce rythme, les dix années accordées par 404 n’avaient plus rien de rassurant.
Nous avions eu un village, de la nourriture, des personnes capables de nous entraîner et plusieurs semaines pour préparer notre premier combat. D’autres avaient dû se réveiller dans le froid, sans eau, ou face à un ennemi qu’ils ne pouvaient pas comprendre. Les quatre-vingt-douze survivants n’étaient pas forcément ceux qui avaient eu le plus de mérite. Nous étions peut-être seulement les plus chanceux.
Kellan fit défiler le résumé sur sa montre.
— Quatre joueurs sont morts à cause d’un ennemi, lut-il. Trois autres à cause du climat ou d’un manque de provisions. Et le dernier a été tué par…
Il s’interrompit en relisant la ligne.
— Pourquoi tu arrêtes ? demanda Aria.
— Ce que je viens de lire… vous aurez du mal à le croire.
— Dites-le quand même. Vu l’endroit où nous sommes, rien ne peut plus me surprendre.
Kellan baissa de nouveau les yeux vers son écran numérique, la lueur bleutée soulignant la tension de ses traits.
— Il a été tué par un autre joueur.
Personne ne répondit. Aria attendait peut-être qu’il corrige sa phrase, mais aucune explication n’apparut.
— Tu veux dire qu’il y en a un qui… tue les autres ? demanda-t-elle enfin.
Un joueur avait tué quelqu’un. L’un de ceux qui s’étaient réveillés dans une salle blanche comme la nôtre avait déjà retourné son arme contre un autre. Le système ne précisait ni les circonstances ni la raison. Seulement la cause de la mort et un nom.
— On ne peut plus faire confiance à tous ceux qu’on croise, dit Silas. Si les gens commencent à s’entretuer…
— Son nom est affiché, reprit Kellan. Il s’appelle Kaedran.
Kaedran. Je retins ce nom. Nous n’en savions pas assez pour comprendre ce qui s’était réellement passé, mais suffisamment pour rester prudents si nous le croisions. Après tout, dans le Bloc, certains criminels pouvaient très bien l’être pour de vrai.
— C’est bien de connaître son nom, dis-je. On pourra se préparer si on le rencontre.
Encore fallait-il qu’une rencontre nous laisse le temps de comprendre qui se tenait devant nous.
Silas prit une longue inspiration avant de rompre le silence.
— Et quand quelqu’un meurt… ses objets personnels dans la montre disparaissent ?
Personne ne prit la peine de répondre.
— Parce que sinon, toute leur valeur disparaît avec eux.
Tous les regards se tournèrent vers lui.
— Quoi ? C’est une vraie question.
Kellan se contenta de le regarder sans relever. Le nom de Kaedran resta suspendu entre nous quelques secondes encore, jusqu’à ce que Milo reprenne d’une voix moins assurée :
— Désolé, je sais que ce n’est pas le moment… mais vous avez dit qu’Argemira avait deux étoiles ?
— Cette information est apparue après la défaite de l’ennemi de Champi-Brume, expliqua Aria. Elle n’était pas visible avant.
— Et qu’est-ce que ça signifie ? demanda Kellan.
— On n’en sait rien, répondis-je. Ça peut représenter la dangerosité du territoire, son climat, sa taille ou la puissance de son ennemi. Pour l’instant, rien ne permet de le confirmer.
Kellan reporta son attention sur la carte affichée à l’écran.
— Champi-Brume possède donc une étoile. Et après Argemira, vous comptiez aller ailleurs ? J’imagine que la difficulté augmente au fil des territoires.
— Nous aimerions retourner au Point A, répondis-je. Il se trouve juste au sud d’ici.
— On s’est dit qu’on y trouverait peut-être plus d’informations, ajouta Aria en rapprochant la carte de la lumière du feu.
Depuis la paroi, Milo suivit le trajet du regard.
— Nous avons aussi son emplacement sur notre carte. Il paraît tout proche, mais nous n’avons trouvé aucune sortie.
— J’imagine qu’il faudra d’abord vaincre l’ennemi d’Argemira, murmurai-je.
— Oh non… souffla Milo.
— Ne t’inquiète pas. Nous sommes cinq, maintenant, tenta Kellan pour le rassurer.
— Mais nous n’avons aucune arme, objecta Silas en levant ses mains nues.
— C’est vrai, admit Kellan, son enthousiasme retombant aussitôt.
Aria esquissa un faible sourire et réveilla l’écran de sa montre.
— Casimir et moi avons obtenu les nôtres à Champi-Brume.
Elle décrocha son arc de son épaule et le leur présenta. Puis, sans me demander mon avis, sa main descendit jusqu’à mon flanc et elle tira ma dague de son étui. Elle la tint bien à plat pour que les trois garçons puissent l’examiner.
— Nous avons aussi une épée, mais ça ne suffira pas à vous équiper tous les trois, ajouta Aria en repassant son arc sur son épaule avant de remettre elle-même ma dague dans son étui, comme si la prendre sans permission lui avait également donné le droit de la ranger.
— On peut toujours chercher quelque chose en explorant, suggérai-je.
Kellan secoua la tête.
— Même avec vos torches, cela me paraît risqué.
— Pourquoi ? demandai-je.
— Parce que, s’il nous arrive quelque chose, nous n’avons aucun moyen de nous défendre ni de nous soigner. Vous pourrez nous aider, mais vous ne pourrez pas nous protéger à chaque instant. Nous finirions par devenir des fardeaux.
Il ne cherchait pas à provoquer une réponse rassurante. Il évaluait simplement nos chances avec ce que nous avions à disposition. À côté de moi, les doigts d’Aria se refermèrent légèrement.
— J’ai débloqué quelque chose en battant l’ennemi de Champi-Brume, expliqua Aria. Je peux créer une sorte de clan.
Les trois garçons tournèrent aussitôt la tête vers elle.