Chapitre 20
— S’il y a un problème, je t’appelle. Promis.
Elle continua de m’observer quelques secondes, visiblement peu satisfaite par cette garantie, avant de sortir la seconde torche de notre sac et de l’allumer à celle que j’avais calée près de nous.
— Très bien. Au moindre craquement, tu sors de là. Tu m’as entendue ?
— Oui. Je préfère éviter de finir à leur place.
Son regard me fit comprendre que j’avais probablement choisi le mauvais moment pour plaisanter.
Elle passa le bras du blessé autour de ses épaules et l’aida à se relever. La torche projetait leurs silhouettes déformées contre les parois tandis qu’ils s’éloignaient. Aria fit encore quelques pas, puis se retourna une dernière fois vers moi.
— Casimir.
— Je sais. Pas de stupidité.
Elle ne répondit pas, mais son expression suffisait largement. Puis elle reprit sa marche. Je restai seul devant l’éboulement avec les deux corps et cette certitude qui ne m’avait pas quitté depuis notre arrivée : quelque chose se trouvait dans la mine avec nous.
Je vérifiai la respiration du premier blessé. Elle était faible, mais régulière. Après l’avoir tiré hors du passage, je le hissai sur mon épaule et repris le chemin du campement. Porter quelqu’un dans cette galerie, une torche à la main et les rails sous mes pieds, n’avait rien de pratique. Son poids me cisaillait l’épaule et chaque irrégularité du sol menaçait mon équilibre. Du sang avait traversé ses vêtements et coulait le long de mon dos, tiède contre ma peau. À chacun de mes pas, son souffle court passait près de mon oreille.
Je n’avais pas l’habitude de porter quelqu’un, encore moins dans l’obscurité.
Devant moi, Aria avançait avec le seul garçon resté conscient. Sa voix me parvint par fragments lorsqu’elle l’interrogea.
— L’éboulement… il ne s’est pas produit naturellement, souffla-t-il.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Aria en s’arrêtant brusquement.
— Quelqu’un l’a provoqué. Quelqu’un… a fait tomber les pierres sur nous.
Aria regarda par-dessus son épaule. Nous pensions à la même chose : cette présence pouvait nous observer depuis notre entrée dans la mine.
Je continuai jusqu’au campement. Le poids du corps et la chaleur de la torche rendaient chaque pas difficile. Une lueur orangée finit par danser sur les parois devant nous.
— Je suis là ! annonça Aria.
Elle avait déjà installé le premier survivant près du foyer. En me voyant arriver, elle vint à ma rencontre.
— Casimir… tout va bien ?
Je déposai le blessé avant de me redresser. Mes jambes tremblaient et mes bras me brûlaient, mais je ne voyais pas l’utilité de lui fournir la liste complète.
— Bah oui. Pourquoi ?
Son expression indiqua qu’elle n’était pas convaincue.
— En revenant, il m’a dit que les pierres n’étaient pas tombées toutes seules. Quelqu’un les a fait céder.
Ce n’était donc plus seulement une précaution de ma part : le garçon avait vu quelqu’un provoquer l’effondrement. Quelqu’un avait pu suivre les trois garçons, attendre qu’ils atteignent cet endroit et faire s’effondrer la galerie sans se montrer. Nous avions ensuite emprunté exactement le même chemin.
— Ah bon ? Tu pensais donc qu’il allait m’arriver quelque chose ?
J’avais essayé de prendre un ton léger. Aria passa outre et se pencha vers le garçon que je venais de ramener.
— Confie-le-moi. Je vais l’installer près du feu.
Elle soutint les épaules du blessé pendant que je l’aidais à glisser sur la couverture abandonnée. Je pris un instant pour essuyer la sueur de mon front d'un revers de manche.
— D’accord. Je retourne chercher le dernier.
— Sois prudent, souffla-t-elle sans lever les yeux, les mains occupées à vérifier le pouls du garçon.
Je récupérai la torche et repartis. Au moment où je quittais le campement, Aria reprit ses questions.
— Est-ce que vous avez fait quelque chose de particulier avant d’être bloqués ici ?
— Comment ça ? répondit le garçon d'une voix faible, presque un murmure.
— Vous avez aperçu quelqu’un ? L’ennemi du territoire ? Ou trouvé quelque chose d’étrange ?
— Non… On a seulement installé ce campement et essayé d’allumer un feu. Ensuite, on a exploré un peu. C’est là que Silas a vu quelque chose briller. On s’est approchés pour comprendre ce que c’était et… il y a eu un tremblement. Les pierres sont tombées d’un coup.
Sa voix s’affaiblit, puis revint après quelques secondes.
— Quand j’ai réussi à rejoindre Silas, j’ai vu une silhouette au-dessus de nous. Je n’ai pas eu le temps de comprendre ce que c’était. Elle a frappé quelque chose près de la voûte et tout s’est effondré.
— Qui est Silas ? demanda Aria.
— Celui qui est resté là-bas, lâcha-t-il dans un soupir.
Le halo de ma torche n’éclairait déjà plus que quelques mètres autour de moi. Au-delà commençait un noir plus épais que la nuit, immobile, comme si Argemira n’avait jamais connu autre chose que ses propres ombres.
Chaque craquement captait mon attention. Si quelqu’un avait provoqué l’éboulement, il savait combien ils étaient et par où ils étaient passés. Il avait peut-être attendu qu’ils s’approchent de ce qui brillait avant de frapper, ce qui signifiait qu’il ne s’était pas contenté de faire tomber des pierres au hasard.
Les voix d’Aria et du survivant finirent par s’éteindre derrière moi. J’atteignis de nouveau les décombres et m’agenouillai près du dernier blessé.
Il était à demi conscient, le visage couvert de poussière grise. Après avoir vérifié son souffle, je le tirai hors du passage et le chargeai sur mon dos avec autant de douceur que ma fatigue me le permettait.
Cette fois, le trajet me parut plus long. La distance n’avait pourtant pas changé, mais le poids cumulé des deux sauvetages tirait sur mes épaules et mes jambes protestaient à chaque pas. La torche tremblait dans ma main, projetant sur les parois des ombres qui semblaient courir à côté de nous. Je dus m’arrêter une fois pour replacer le garçon et écouter sa respiration. Elle restait courte, mais ne s’était pas affaiblie.
Lorsque je regagnai le campement, ma gorge brûlait et mes bras ne demandaient plus qu’à lâcher. Je déposai le garçon auprès des deux autres, puis restai accroupi quelques secondes pour reprendre mon souffle.
— C’est bon. Tout le monde est sorti.
— Merci beaucoup, murmura le seul survivant encore conscient.
— Repose-toi. En attendant que tes camarades se réveillent, on va sécuriser le campement.
Aria m’adressa un bref signe de tête. Malgré son calme retrouvé, elle avait surtout l’air soulagée de me voir revenir entier.
— D’ailleurs, Casimir ?
— Oui ?
— Je n’ai pas oublié tout à l’heure.
Je compris immédiatement de quoi elle parlait.
— Je m’en doutais.
— Tu as eu raison de ne pas perdre de temps avec le blessé, admit-elle. Mais ça ne change rien à ce que je t’ai dit. La prochaine fois, évite de décider tout seul que tu vas rester derrière pendant que je m’éloigne.
Son ton n’avait plus grand-chose de sévère. Maintenant que j’étais revenu, elle pouvait enfin se permettre de me le reprocher sans avoir à cacher son inquiétude derrière.
— D’accord, dis-je. J’aurais dû te le dire autrement. Et surtout te laisser le choix.
Elle m’observa encore un instant, comme pour vérifier que je ne cherchais pas seulement à l’apaiser.
— Si tu es capable de le reconnaître, alors je te pardonne.
Je m’assis contre la paroi le temps que ma respiration retrouve un rythme normal. La pierre froide contre mon dos aurait presque pu me convaincre de dormir là. Mes paumes étaient écorchées par les blocs déplacés et la poussière collait à la sueur sur mes avant-bras.
Il fallait pourtant s’occuper des blessés avant de penser au repos. Nous sortîmes les Soins champi de nos montres. Leur description me revint : blessures mineures. Aria et moi en utilisâmes pour les plaies que nous pouvions atteindre, sans savoir ce qu’ils changeraient aux coups reçus sous les pierres. Nous continuâmes de surveiller leur respiration.
Aria et moi alimentâmes le foyer avec le bois laissé sur place. La flamme éclaira les visages blêmes des trois garçons. Leur peau avait pris la teinte cireuse de ceux qui avaient passé trop longtemps sous la roche.
Leur sommeil n’avait rien de paisible. Leurs yeux bougeaient sous leurs paupières, leurs doigts se contractaient et l’un d’eux laissait échapper de courts grognements.
Nous déplaçâmes quelques rochers pour former des sièges. Nous déroulâmes la couverture, rapprochâmes les vivres du feu et préparâmes trois torches supplémentaires avec des morceaux de bois récupérés près d’un chariot et l’huile d’une lampe.
La mine paraissait retenir son souffle autour de nous, comme si elle attendait notre décision.
Aria travaillait à côté de moi avec sa précision habituelle. Elle ne parlait pas et je n’éprouvais aucun besoin de rompre le silence. Nous ne nous connaissions que depuis quelques semaines, mais sa présence avait déjà cessé d’avoir quoi que ce soit d’inhabituel.
Lorsqu’elle quittait mon champ de vision, je savais où elle se trouvait au bruit de ses pas ou au frottement de sa manche contre la pierre. Cette habitude s’était installée sans que je remarque le moment où elle avait commencé.
— Qu… qu’est-ce qui s’est passé ? balbutia l’un des garçons en ouvrant les yeux.
— J’ai encore la tête qui tourne, murmura un autre en portant une main à son crâne.
— Qui êtes-vous ? demanda le premier, inquiet.
Je restai à distance, les mains bien visibles. Aria se plaça légèrement derrière moi et me laissa répondre. Dans leur état, mieux valait éviter le moindre geste qui puisse leur donner l’impression d’être menacés.