Chapitre 19
De l’autre côté du portail, une galerie s’étendait droit devant nous, taillée à même la roche. La voûte montait assez haut pour que nous puissions marcher sans nous courber, mais les parois se rapprochaient au point qu’Aria et moi avancions presque épaule contre épaule.
Lorsque je me retournai, la brume noire du passage se referma derrière nous. Elle ne formait plus qu’une masse compacte contre la pierre. Rien ne permettait plus de distinguer l’endroit par lequel nous étions entrés.
Aria sortit l’une des torches préparées par Bobby. Le champignon sec fixé autour du bois prit feu au contact de la pigne de pin qu’elle avait conservée dans sa poche, puis la flamme se propagea avec une lenteur régulière.
Sa lumière orangée révéla des parois striées de minerais. Des veines jaunes et rouges traversaient la roche, accompagnées par endroits d’éclats semblables à du quartz qui accrochaient la lueur avant de la renvoyer en reflets brefs.
— C’est magnifique, murmura-t-elle.
— Reste sur tes gardes.
— Je suis sur mes gardes. Je peux trouver ça beau en même temps.
Elle répondit sans irritation, comme si l’évidence ne méritait pas plus de discussion. Elle leva la torche un peu plus haut tandis que nous poursuivions notre marche. Plus nous avancions, plus les parois s’écartaient, jusqu’à donner à la galerie l’allure d’une véritable mine abandonnée.
Des rails disparaissaient sous une épaisse couche de poussière, parfois interrompus par des blocs tombés de la voûte. Les étais de bois avaient noirci avec le temps et certains penchaient assez pour donner envie d’accélérer le pas.
À Champi-Brume, même le silence cachait quelque chose de vivant : des insectes dans la mousse, des spores portées par l’air, le vent entre les branches. Ici, rien ne bougeait. Aucun courant d’air ne descendait dans les galeries et aucun animal ne grattait derrière la roche.
Il ne restait que nos pas, dont l’écho nous suivait beaucoup trop loin pour me laisser oublier que nous n’avions aucune idée de ce qui pouvait nous entendre.
— Combien de temps tu penses qu’on va devoir marcher ? demanda Aria.
— Aucune idée. La carte indique Argemira, mais elle ne montre rien de ce qu’il y a à l’intérieur.
— Prends-la. Au moins, tu compenseras un peu ton inutilité, lança-t-elle en me tendant sa torche.
— À vos ordres, madame Aria.
Nous marchions depuis une dizaine de minutes lorsque je crus apercevoir un mouvement au fond de la galerie. Je levai la torche. Son halo glissa sur les rails et les étais, sans révéler autre chose qu’un couloir qui semblait ne jamais devoir finir.
— Casimir ?
— J’ai cru voir quelque chose.
Ma voix était trop basse, presque un souffle. Je n'osais pas baisser le bras.
— Quoi donc ? demanda-t-elle en scrutant l'ombre par-dessus mon épaule.
— Je n’en sais rien. Peut-être rien.
Nous repartîmes, mais je conservai la torche à hauteur de visage. L’impression ne revint pas. Elle ne disparut pas non plus. Chaque fissure dans la pierre et chaque renfoncement retint mon attention un peu trop longtemps.
Après une heure, nous découvrîmes le premier signe d’une présence récente. Un campement sommaire occupait le côté de la galerie.
Un cercle de pierres entourait les cendres d’un foyer, tandis qu’un sac à moitié ouvert reposait contre la paroi, près de vivres séchés et d’une couverture roulée. Une tasse métallique gisait dans la poussière, renversée à moins d’un mètre du feu.
— Quelqu’un est passé ici, constata Aria.
— Et il n’est pas reparti avec ses affaires.
Je m’accroupis devant le foyer et approchai la main des cendres. Une faible chaleur persistait sous leur surface grise.
— C’est encore tiède.
— Tu veux dire que…, souffla Aria en s’immobilisant au-dessus du sac.
— Que ce campement a été abandonné il y a quelques heures tout au plus, coupai-je. Ceux qui étaient là peuvent encore se trouver dans les environs.
Elle regarda au-delà du cercle de lumière. La galerie n’avait pas changé, mais la présence de ce campement rendait chaque recoin difficile à ignorer.
Une partie des vivres avait été ouverte et la couverture n’avait même pas été déroulée. Personne n’abandonnait ainsi ses affaires en prévoyant de revenir tard.
— On couvre chacun un angle, décida-t-elle.
— Bonne idée.
Nous reprîmes notre marche plus lentement. Aria décrocha son arc de son épaule et encocha une flèche sans tendre la corde. Je dégainai ma dague et la gardai basse, suffisamment loin de ma jambe pour éviter de me blesser au moindre faux pas.
Le couloir s’élargissait toujours. Des chariots rouillés apparaissaient dans les renfoncements et des outils jonchaient le sol, abandonnés comme si leurs propriétaires avaient seulement prévu de revenir le lendemain.
Une respiration traversa soudain la galerie.
Elle était faible, irrégulière. Ce n’était pas le souffle d’une personne endormie, mais celui de quelqu’un qui luttait pour faire entrer de l’air dans ses poumons.
— Tu as entendu ? souffla-t-elle.
— Oui.
— Ça vient d’où ?
— Devant… je crois, répondis-je en tendant l’oreille. Le bruit rebondissait contre la roche, changeant de direction à chaque écho.
Nous avançâmes sans parler. Aria maintenait sa flèche contre la corde, prête à tirer. Je gardais ma dague devant moi, sans savoir ce qu’une lame aussi courte pourrait vraiment parer dans un endroit pareil.
Une trentaine de mètres plus loin, la galerie tournait brusquement sur la gauche. L’éboulement nous attendait juste après le virage.
Des blocs de pierre et des poutres brisées obstruaient le passage jusqu’à la voûte. La poussière restait suspendue dans l’air, troublant la lumière de la torche. À plusieurs endroits, la roche portait des marques plus claires laissées par des morceaux arrachés récemment.
Une poutre dépassait du tas sous un angle anormal, fendue en son milieu comme si elle avait reçu un choc. Tout indiquait que l’effondrement ne datait pas de longtemps.
Je cherchai une ouverture entre les blocs. Les pierres les plus lourdes s’étaient imbriquées sur toute la largeur de la galerie. Nous ne pourrions pas dégager toute la galerie à mains nues. Il nous faudrait trouver un interstice en évitant de toucher aux blocs qui retenaient les autres.
— Oh ! Y a quelqu’un ? cracha une voix étouffée derrière les gravats.
Aria fit aussitôt un pas vers l’éboulement, mais je lui attrapai le bras avant qu’elle ne s’en approche davantage.
— Attends.
— Quoi ?
— On ne sait pas ce qui a provoqué ça.
— C’est une voix d’homme, Casimir. Il est coincé là-dessous.
— Je sais. Mais si quelqu’un a fait tomber cette galerie volontairement, se précipiter exactement là où il nous attend serait une mauvaise idée.
Elle comprit ce que je craignais, même si son impatience ne disparut pas complètement.
— Tu m’as dit que tu t’en voulais de ne pas avoir su me protéger la dernière fois, non ? C’est le moment de te rattraper, mon grand.
— D’accord. Mais doucement.
Derrière le mur de pierre, le râle reprit, encore plus faible, comme si chaque mot demandait maintenant un effort.
— S’il vous plaît… Sortez-nous de là…
— Vous êtes combien là-dessous ? cria Aria en se détournant de moi pour approcher son visage d’une fente entre les gravats.
Plusieurs secondes passèrent avant que la réponse nous parvienne.
— Trois. Mais les deux autres ne bougent plus.
Elle attendit mon avis. J’acquiesçai. Je ne savais toujours pas ce qui nous attendait, mais la voix faiblissait. Continuer à hésiter ne nous apprendrait rien de plus.
— On arrive ! lança Aria vers le trou.
— Doucement, grognai-je en lui empoignant l'épaule pour la retenir. Pas de précipitation.
— D’accord. Mais on ne les laisse pas crever là-dedans.
— Je n’ai jamais dit le contraire.
Aria repassa la lanière de son arc sur son épaule pendant que je rengainais ma dague pour avoir les mains libres, puis je calai la torche entre deux pierres stables. Nous commençâmes à dégager les décombres, en nous relayant pour surveiller la galerie derrière nous.
Si l’effondrement avait été provoqué, son responsable pouvait encore se trouver assez près pour nous regarder lui tourner le dos. Aria retirait les pierres à mains nues avec une rapidité qui m’obligea bientôt à suivre son rythme.
Certaines roulaient contre nos bottes, tandis que d’autres ne bougeaient qu’après que nous les avions soulevées ensemble. La poussière se collait à nos avant-bras et irritait ma gorge. À chaque craquement venu de la voûte, nous nous immobilisions pour vérifier qu’elle tenait encore.
Nous écartâmes les blocs les moins lourds et les morceaux de poutre jusqu’à ouvrir un passage assez large pour qu’une personne puisse ramper.
Trois visages apparurent entre les rochers, pâles sous la poussière et marqués d’éraflures. Le garçon le plus proche était encore conscient. Il releva la tête vers nous avec difficulté.
— Merci… vraiment. Mes deux amis sont là. Ils ne répondent plus.
Je restai un instant à le regarder. Une impression me traversa : celle d’avoir déjà croisé ce visage quelque part.
Aucun souvenir précis ne remonta pourtant à la surface. Je n’avais ni scène, ni nom, ni image auxquels le rattacher ; seulement cette impression étrange, trop nette pour être ignorée et trop floue pour m’aider.
Je dégageai encore quelques pierres. Le garçon rampa lentement hors du passage, chaque mouvement accompagné d’une grimace qui n’avait rien de simulé, puis s’affaissa contre la paroi.
— Depuis combien de temps êtes-vous coincés ? demandai-je.
— Aucune idée. Assez longtemps pour que j’en perde toute notion. Ma montre n’indique plus rien d’utile.
Je regardai Aria. Les trois garçons portaient le même bracelet noir que nous. Celui qui venait de sortir respirait difficilement et, derrière lui, les deux autres n’étaient manifestement pas en meilleur état.
— Emmène-le jusqu’au campement qu’on a croisé, lui dis-je en désignant le premier. Je vais sortir les deux autres.
Son expression changea aussitôt.
— Tu me donnes des ordres, maintenant ?
— Je ne décide pas pour toi, Aria. Je répartis les blessés. Celui-là respire mal. Si on attend, il risque d’y rester.
Aria baissa les yeux vers le garçon. Sa respiration venait par à-coups et chacune de ses inspirations produisait un son qui ne me plaisait pas du tout.
Elle serra la mâchoire. Je savais très bien qu’en temps normal, elle aurait trouvé au moins trois façons de me faire regretter mon ton. Là, même elle voyait qu’on n’avait pas le temps.
— Et toi ? demanda-t-elle. Tu comptes vraiment rester seul ici avec les deux autres ?
— Je vais les sortir, puis je vous rejoins.
— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.
Je retins un soupir.