Chapitre 18
La taverne d’Aurelmont sentait la bière chaude et le bois fumé. Après plusieurs mois sur place, les hommes-lézards avaient cessé de nous traiter comme des visiteurs ; l’aubergiste connaissait même assez bien Holoryne pour ne plus s’étonner du nombre de plats qu’elle commandait. Excella m’appela depuis notre table et ajouta « elle aussi » à l’intention de ma compagne de route. Holoryne ne pouvait pas espérer un accueil plus chaleureux après notre conversation sur la montagne.
Oscar et Rodolphe manquaient encore. Amandine le déplora, mais Holoryne supposait déjà qu’Oscar élaborait une stratégie pour boire gratuitement. Ou qu’il expliquait au tavernier comment utiliser ses tonneaux, renchérit Amandine. Même absent, il ne nous quittait pas vraiment. Malven voulut savoir ce qui retenait Rodolphe ; Holoryne prit alors une voix grave qui nous dispensa d’aller le chercher.
— « Boire rend faible. Les plus dignes ne s’abaissent pas à ça. »
Malven approuva : c’était exactement lui. Givernale, de son côté, aurait aimé lui ressembler davantage pour une tout autre raison.
— Si j’étais aussi forte que lui, je pourrais sauver les gens que j’aime.
Amandine lui assura qu’elle serait terriblement séduisante en étant forte. Ce n’était pas la réponse que Givernale espérait, mais elle avait fini, comme nous tous, par admettre qu’Amandine restait Amandine.
Excella revint sur les Colombes et leur façon de se battre comme des lâches. La Geôle des Givres, estimait-elle, ils ne la méritaient pas ; puisque nous allions repartir, nous la récupérerions. Givernale lui demanda si elle comptait vraiment y retourner. Elle craignait que les Bhalukans lui en veuillent d’être partie, et Malven trouva aussitôt de quoi la rassurer : elle avait de la chance qu’un peuple l’apprécie autant. Lui était certain qu’ils attendaient son retour.
Il savait offrir ce genre de réconfort avant que quelqu’un songe à lui demander comment il allait lui-même. Holoryne connaissait la manœuvre.
— Si tu recommences ta crise existentielle, je vais m’occuper de toi personnellement.
Malven la supplia de ne pas recommencer. Il ne voulait plus subir ça. Amandine, aussitôt intéressée, chercha à savoir ce qu’elle lui avait fait et commença une question qu’Holoryne interrompit pour l’inviter à les rejoindre si cela l’intriguait. Les protestations de Malven ne firent que décevoir Amandine.
— Nul… Plus on est de fous, plus on jouit.
Voilà donc les gens que je venais d’embarquer pour des mois à travers le Bloc. Oscar et Rodolphe n’étaient même pas là, et nous parvenions déjà à nous disperser sans avoir abordé le programme. Ils étaient fatigants, imprévisibles, rarement tous du même avis ; je n’aurais pourtant voulu en échanger aucun.
Excella jugea que les deux absents seraient sûrement d’accord et me réclama enfin les étapes de notre départ. Je commençai assez lentement pour lui donner l’occasion de perdre patience.
— Plus vite. Sinon cette nuit on ne fait rien.
Je trouvai immédiatement le fil de mes idées. Nous commencerions par le sud : Amphithéon ouvrait dans dix jours, ce qui nous permettrait de reprendre le rythme. Puis nous longerions l’ouest par les territoires les plus peuplés et les portails les plus accessibles. Nous préviendrions les habitants, continuerions d’avancer chaque fois que possible et éviterions les détours inutiles. J’avais suffisamment préparé cet itinéraire pour en présenter les principales étapes jusqu’à notre retour à Aurelmont, en passant par l’ouest d’Astravel, sans avoir à chercher mes mots.
Personne ne m’interrompit. Cela aurait dû me satisfaire ; j’en étais presque inquiet. Excella me félicita d’ailleurs de n’avoir jamais été aussi efficace pour un discours. Je la remerciai avant d’apprendre qu’elle comparait ma performance à mon habitude de bégayer toutes les deux secondes.
— Ah.
— Faudra ouvrir grandement les jambes, ajouta Amandine.
Je préférai ne pas approfondir le sens de sa remarque. La chope renversée qui suivit occupa suffisamment la table : Malven et Givernale s’interposèrent pendant qu’Amandine cherchait à échapper à Excella et appelait Holoryne au secours. Elle eut seulement le temps de lui demander d’appeler son…
— Rodolphe n’est pas là. Débrouille-toi.
Sa chaise vide me rappela justement une possibilité. Personne ne pouvait réellement se mesurer à lui. S’il restait seul ici, il pourrait assurer la sécurité d’Aurelmont pendant des mois, non ? Holoryne me ramena à ce que cette excellente idée nous coûterait : face à Oryn et son groupe, nous n’aurions aucune chance sans Rodolphe. Certaines conquêtes demandaient également que le groupe soit au complet.
J’avais pensé aux gens qu’il protégerait en restant, moins à ce que nous serions incapables de faire s’il ne venait pas. Je le reconnus devant deux marques d’admiration qui m’aidèrent beaucoup à me sentir chef.
— Magnifique, commenta Excella.
— Notre chef, ajouta Holoryne.
Je leur épargnai ma défense. Voilà pourquoi il me fallait encore une réputation.
Quelques heures plus tard, nous avions regagné, Excella et moi, la chambre que nous partagions depuis plusieurs mois. Des vêtements occupaient une chaise, nos affaires s’accumulaient contre le mur, et la petite table avait changé de place assez souvent pour que j’en aie oublié l’emplacement d’origine. Nous nous étions installés comme des gens qui allaient rester. Il aurait dû me suffire de regarder autour de moi pour comprendre ce qu’elle avait essayé de me dire toute la soirée.
Je lui demandai tout de même si elle m’en voulait d’avoir pris cette décision.
— Je veux juste qu’il ne t’arrive rien, Gabin.
Pendant nos traversées, elle avait vécu chaque journée dans l’angoisse du prochain danger. Ici, après plusieurs mois en sécurité, elle avait fini par cesser de se demander quand tout tournerait mal. Repartir lui faisait peur ; cette peur l’énervait, et elle n’arrivait pas davantage à se débarrasser de l’une que de l’autre. Je proposai aussitôt de repousser le départ de quelques jours.
— Ne fais pas ça.
Je dus lui demander quoi. Elle n’avait pas envie de m’empêcher de partir, m’expliqua-t-elle ; elle voulait seulement pouvoir trouver cela terrifiant. Décider de porter tout le monde, puis renoncer dès que l’un d’eux avouait avoir peur, ne l’aidait pas beaucoup. J’avais essayé de la rassurer et répondu complètement à côté.
— D’accord.
Il y avait aussi nos passifs. Le mien nous était utile, le sien beaucoup moins, reprit-elle avec agacement. On nous l’avait toujours dit : les passifs de Combat comptaient parmi les meilleurs lorsqu’il fallait survivre.
— Le mien fonctionne moins bien sans toi.
Elle connaissait cette réponse et voulait enfin son explication. Chaque fois, je lui répétais son importance pour refuser ensuite de lui dire pourquoi. Avant qu’elle s’énerve, j’aurais pu lui épargner un nouveau refus ; seulement, je n’avais toujours pas d’autre réponse à lui donner.
— Si je t’explique exactement ce qui se passe, je ne suis pas sûr de réussir à gérer la situation de la même manière pendant les combats. J’ai besoin que tu réagisses comme tu le fais d’habitude.
Je détestais ce secret entre nous. J’avais envie de le lui raconter jusque dans les détails, sans savoir ce qu’une telle explication changerait à quelque chose que je contrôlais déjà imparfaitement. Cette fois, je pouvais au moins lui dire ce que je craignais.
— Désolé. Je suis dingue de toi et ça me démange de te l’expliquer. Mais si ça change notre manière de combattre, je mets tout le groupe dans la merde. Je ne veux pas que Rodolphe soit le seul à porter la responsabilité de nous protéger. Et surtout, je ne veux pas prendre le risque de te perdre.
— Tu sais très bien que sans ton passif, je te mets une raclée.
Je le savais. C’était beaucoup plus facile de la retrouver sur ce terrain ; j’aurais même pu me passer de sa précision suivante, selon laquelle elle me ridiculisait.
— Excella…
Elle éclata de rire. Se laisser faire longtemps n’avait jamais été son genre, m’assura-t-elle, et je n’allais pas le découvrir après trois ans de relation. Je pensais avoir suffisamment prouvé que j’assumais. Je lui demandai toutefois de ne raconter à personne qu’elle me battait.
Elle attendit que je précise ma plaisanterie. J’essayais pourtant très sérieusement de me construire une réputation et de me faire prendre au sérieux. À ma façon de l’annoncer, je comprenais que cela lui parût idiot. Mais si nous promettions aux habitants d’un territoire de les protéger, je voulais qu’ils aient une raison de nous croire. Je voulais aussi que mes compagnons me suivent pour moi, sans avoir besoin de vérifier que Rodolphe marchait derrière ou que mon nom figurait bien au classement. Et, d’accord, je préférais éviter que tout le Bloc apprenne avec quelle facilité Excella pouvait me démonter.
— Le Journal parle déjà de toi. GoldenBrown. Le Chevalier de Bronze. C’est largement mieux que tout ce que tu pourrais inventer.
Ils ne m’avaient pas demandé mon avis. Excella voulut donc savoir ce que j’aurais choisi, avec un mouvement d’épaule qui trahissait le peu d’importance qu’elle accordait à ce problème.
— Gabin le Brave.
Elle me laissa assez de temps pour comprendre que son silence n’était pas de l’admiration.
— Ou Knight Brown.
Cette fois, elle détourna les yeux. Je cédai : GoldenBrown était mieux. Elle me pria de m’en tenir à cette conclusion avant que je trouve autre chose. La tête appuyée contre le dossier, je lui rappelai que Givernale avait l’Archange des Neiges, Holoryne l’Apothicaire aux Mille Remèdes… Et Rodolphe ? Nous pouvions en parler, au moins ?
— Non.
J’obtins malgré tout la raison de ce refus : j’allais encore me comparer à lui et faire ma crise. Je ne faisais pas de crise, protestai-je. C’était le rôle de Malven. Le regard d’Excella me fit comprendre combien ma défense l’avait convaincue.
Elle me rappela ensuite que quatre membres de notre groupe figuraient parmi les douze candidats au titre de Souverain du Renouveau. Quatre personnes seulement l’obtiendraient avant la fin de l’événement. Ce serait formidable que l’un des nôtres en fasse partie, même si penser à Malven m’empêcha de rester entièrement sérieux. Lui avait réellement fait une crise en apprenant qu’il n’était pas candidat. C’était très drôle.
— Tu es horrible, souffla Excella en essayant de ne pas sourire.
— Un peu.
La conversation retrouvait cette facilité de nos trois années ensemble. Nos disputes ne finissaient pas forcément résolues ; nous avions au moins réussi à entendre ce qui nous ferait continuer. Lorsqu’elle me demanda si nous repartirions bientôt à l’aventure, je lui proposai de revoir ensemble ce qui l’inquiétait dans l’itinéraire.
— Non. Ce n’est pas ça. On partira.
Elle se rapprocha en me rappelant qu’une récompense m’attendait pour mon discours. Cela l’aiderait à penser à autre chose. Je lui demandai laquelle : j’avais réellement oublié ce qu’elle m’avait promis à la taverne.
— Tu ne changeras donc jamais.
Elle avait probablement raison, mais je ne pus m’empêcher de sourire. Par la fenêtre, les lumières d’Aurelmont remontaient jusqu’au pied de la montagne où il n’y avait encore que de la roche et une idée trop grande pour moi. Je ne savais toujours pas si je devenais un bon chef. Au moins, je n’attendais plus qu’un autre prenne la décision à ma place.
J’avais longtemps cru vouloir seulement m’entourer de gens bien plus forts que moi. Pourtant, ce soir-là, c’était vers moi qu’ils s’étaient tournés pour savoir où nous irions ensuite. Je n’avais jamais rêvé de suivre les plus forts. Je voulais devenir celui qu’ils choisiraient de suivre.