Chapitre 17
Le sommet d’Aurelmont dominait presque tout le territoire. Sous les traînées vertes et violettes du ciel boréal, les maisons des hommes-lézards aux traits de dragon se resserraient dans la vallée ; au-delà, plusieurs chemins disparaissaient entre les reliefs pour rejoindre les portails. Depuis quelques jours, j’avais beau essayer, je n’arrivais plus à voir cette montagne comme un simple endroit où poser nos affaires.
Excella s’arrêta à côté de moi en ramenant sa queue de cheval derrière son épaule. Nous étions ensemble depuis assez longtemps pour que sa présence me parût naturelle, et pour que je reconnaisse ce ton avant même la fin de sa question.
— C’est donc ici que tu veux faire notre base ? En haut de la montagne ?
— Oui. Mais pas seulement pour nous. Pour eux.
Je lui montrai la vallée et les routes qui s’en éloignaient. Parmi les territoires que nous avions traversés, Aurelmont était l’un des mieux reliés. Si les choses tournaient mal ailleurs, beaucoup d’habitants pourraient y parvenir. Il suffisait de regarder ces chemins pour imaginer des gens venir de partout ; j’avais un peu plus de mal à me représenter les mois de galère que cela promettait à mon propre groupe.
Je voulais un vrai refuge. Pas trois chambres avec une réserve de nourriture, mais un bâtiment capable d’accueillir plusieurs peuples si nécessaire, un endroit où envoyer les habitants dont le territoire devenait trop dangereux. Excella me laissa terminer. C’était rarement bon signe : elle conservait ses objections jusqu’à ce que j’aie fini de m’enthousiasmer.
— Même si Carpaccio accepte qu’on construise ici, comment tu comptes leur dire que ce refuge existe ? Les habitants des autres territoires ne vont pas le deviner seuls.
— On refait le tour du globe. Enfin… du Bloc. Puisque c’est un cube.
Son expression ne m’encouragea pas à poursuivre sur la géométrie. Elle voulait savoir si je comptais vraiment nous faire retraverser tous les territoires déjà parcourus. Pas tous, lui assurai-je, et surtout pas au hasard : nous préparerions un itinéraire en profitant des portails, pour continuer d’avancer en chemin.
— Ta bien-aimée a entièrement raison, intervint Amandine en nous rejoignant. Ça va prendre une éternité.
Il m’aurait fallu un peu plus de naïveté pour croire que je trouverais du renfort auprès d’elle. Je lui demandai tout de même si elle comptait se mettre contre moi aussi.
— Peu importe ce qu’Excella dira, je serai toujours d’accord avec elle.
— Pourquoi il n’y a personne de normal dans ce groupe…
— Parce que les gens normaux t’auraient déjà abandonné, répondit Excella. Entre tes idées de grandeur et l’autre qui se colle à moi parce que madame est raide dingue de moi, je n’arrive déjà pas à réfléchir deux minutes.
Amandine protesta qu’elle était juste là, puis lui rappela ses déclarations en faveur de la polygamie. Excella avait une excellente défense : elle était bourrée. Et Gabin, à lui seul, lui suffisait largement.
— Hé ho, moi aussi je suis juste là.
Ni l’une ni l’autre ne se donna la peine de répondre. Après trois ans, je savais encore reconnaître une bataille perdue. La réunion n’avait pas commencé que nous en étions déjà à discuter de tout ce qui pouvait leur rendre ma compagnie pénible.
Nous retrouvâmes Holoryne un peu plus haut, près du bord, un livre ouvert sur les genoux. Ses longs cheveux argentés glissaient sur les pages ; elle les écartait distraitement pour poursuivre sa lecture. Je l’aurais sans doute davantage remarquée sans un ouvrage entre les mains. Amandine avait, elle, conservé un intérêt très précis pour le spectacle.
— Je vous l’avais dit. Sous cette lumière, elle est magnifique.
— Voici la furie et la toxico, nous accueillit Holoryne sans quitter sa page. Ma soirée est officiellement ruinée.
La journée avait déjà été terrible, lui fis-je remarquer. Excella, qui n’était absolument pas vexée — elle tint à le préciser —, pria notre gloutonne des livres de cesser de nous prendre pour des débiles. Amandine se cala contre Holoryne comme si cette dernière venait de l’y inviter et lui exposa mon cas : Gabin était devenu extrêmement malade, restait malgré tout séduisant et voulait refaire le tour de tous les territoires. Pourrait-elle le raisonner ?
— Nous partons quand, chef ? demanda Holoryne en levant enfin les yeux.
Au moins une personne avait compris. Je ne savais cependant toujours pas à quel moment j’étais devenu celui à qui poser cette question. Le mot me faisait toujours quelque chose, avant de me rappeler tout ce qu’on attendait avec.
— Quand tout le monde sera au courant et que Carpaccio aura accepté la construction.
Il fallut expliquer à Amandine pourquoi son avis à lui comptait aussi : Carpaccio était le seigneur d’Aurelmont. Elle décida aussitôt qu’elle ne l’appréciait plus. Excella, elle, était revenue à une difficulté qu’aucune moquerie ne ferait disparaître.
— On a déjà pris Lumbréa, Noctis, l’Île Casanière, deux autres territoires et maintenant Aurelmont. Si on passe des mois à faire le tour du Bloc pour distribuer des invitations, d’autres groupes vont nous dépasser.
C’était plus pénible à entendre lorsqu’elle avait raison. Holoryne ne voyait toutefois aucune raison de cesser de progresser : nous pouvions reprendre des territoires en chemin. Avec Rodolphe et le Chevalier de Bronze, nous avions de quoi éviter la plupart des groupes susceptibles de nous ralentir.
Excella lui rappela que ce n’était même pas la raison pour laquelle je voulais partir. Holoryne le savait déjà. Je n’aurais au moins pas à recommencer depuis le début avec elle.
— Je ne veux pas que les habitants paient pour nos erreurs simplement parce que le système nous pousse à prendre des territoires. On termine une quête, on gagne quelque chose. On conquiert un endroit, on monte dans le classement. Pour eux, ça peut juste vouloir dire une guerre de plus ou un nouveau groupe qui s’installe chez eux.
Tout, depuis notre arrivée, nous récompensait lorsque nous prenions quelque chose : des clans, des titres, des ressources, des territoires. Nous repartions avec nos gains, et les habitants restaient. Je n'allais pas empêcher la guerre en dessinant un bâtiment sur une montagne, mais un village forcé de fuir pourrait au moins savoir où se rendre. Continuer d’avancer et limiter les dégâts n’avaient rien d’incompatible ; je refusais de choisir l’un en abandonnant l’autre.
Holoryne était partante tant qu’elle pouvait découvrir de nouvelles choses. Il nous faudrait de toute manière récupérer Célestoria, où se trouvait sa bibliothèque. Excella précisa qu’il s’agissait de celle qu’elle faisait construire. Holoryne avait surtout quatre-vingt-deux ouvrages qu’elle n’avait pas encore étudiés correctement.
— Ta déesse protège déjà tes livres. Ils peuvent attendre, insista Excella.
Holoryne lui proposa d’aller les porter elle-même. Excella la renvoya à sa « soumise », Amandine rappela qu’elle entendait tout, et Excella lui confirma que c’était bien le but. Je tentai de les calmer avant de me faire couper à mon tour.
— Non, toi, ne la ramène pas.
Mon autorité avait suffisamment brillé pour la soirée. Excella annonça qu’elle allait boire quelque chose de fort, et Amandine l’accompagna. Leurs voix s’éloignèrent sur le sentier tandis qu’Holoryne retrouvait son livre et que je restais devant la vallée.
Quelques années plus tôt, j’aurais attendu qu’un autre décide à ma place. Excella, Holoryne, Rodolphe… il y avait du choix parmi les gens qui semblaient plus sûrs d’eux. J’avais d’abord indiqué une direction parce qu’il fallait bien que quelqu’un le fasse. Puis les autres s’étaient mis à demander mon avis avant de choisir la leur, jusqu’à ce que le mot chef reste. J’avais encore du mal à croire qu’il me revenait.
Holoryne m’interrogea sur Excella. C’était tendu depuis quelques jours, avait-elle remarqué. Je répondis que tout allait bien, mais elle continua d’écrire sans m’aider à rendre ce mensonge plus convaincant.
— Bon… d’accord. En trois ans, je n’arrive toujours pas à gérer sa colère. Mais ça ne change rien entre nous. On s’est suivis assez longtemps pour savoir qu’on continuera, même quand elle me tape sur le système.
— Ce qui semble particulièrement pratique pour ton passif.
Je lui demandai de parler moins fort. Excella était pourtant déjà à la taverne, me rappela-t-elle. Holoryne ignorait la règle exacte du Chevalier de Bronze ; elle constatait simplement l’importance évidente d’Excella dans son fonctionnement. Cela m’allait très bien. J’aurais aimé qu’elle en reste là.
— Personne ne se met en colère aussi vite qu’elle, de toute façon.
Je ne perdis pas mon temps à la défendre sur ce point. Tous avaient de l’importance, et c’était aussi pour cela que je voulais laisser des traces. Si ceux qui viendraient après nous trouvaient autre chose que des rumeurs, ils pourraient peut-être aller plus loin. Encore faudrait-il qu’ils en aient la volonté, objecta Holoryne.
Notre objectif ne changeait pas : conserver nos places au classement, protéger autant d’habitants que possible et limiter les dégâts de la guerre. À notre retour, nous construirions ici. Si nous parvenions à calmer les choses, nous pourrions développer ce monde jusqu’à découvrir comment en sortir. Énoncé ainsi, cela tenait en quelques phrases ; dans la vallée, chacun des chemins me rappelait une vérification à faire, un peuple à rencontrer, une promesse qu’il faudrait ensuite revenir tenir. Le refuge ne servirait à rien si personne ne pouvait l’atteindre.
— Tu l’aimes, ce monde ? demanda Holoryne.
Sous nos pieds, les lumières d’Aurelmont s’étendaient entre les reliefs. Je détestais le classement, les guerres entre groupes, ces règles qui laissaient une poignée d’étrangers décider pour des peuples installés ici depuis toujours. Pourtant, je n’aurais pas voulu renoncer aux lieux que nous avions découverts, ni aux gens qui y vivaient.
— Sans ses règles absurdes ? Oui.
— Alors notre priorité reste Oryn. Tant qu’il sera deuxième du classement et qu’il cherchera à devenir le prochain fondateur, il continuera de défendre un système où chaque génération paie pour les précédentes.
Sortir ne suffirait pas si les suivants devaient recommencer la même guerre. Nous redescendîmes peu après en laissant derrière nous une montagne sans mur ni toit, mais où j’avais désormais assez de projets pour perdre le sommeil. Autrefois, j’aurais attendu qu’une personne plus compétente m’accorde le droit d’y croire. Cette fois, j’avais envie d’essayer avant de lui demander la permission.