Chapitre 16
Le village se rassembla devant la maison. Pas tout le monde, mais assez : Brad, Born, Bikao, Bobby, Ben et plusieurs visages que nous avions croisés sans toujours connaître leurs noms.
Brad me serra la main avec cette force tranquille qui était la sienne.
— Vous gardez vos armes avec vous ? demanda-t-il en désignant mon flanc.
— Pourquoi ? Tu veux qu’on les rende ? plaisantai-je.
— Non. Je voulais seulement être certain que vous compreniez qu’elles sont à vous, maintenant.
Born s’approcha, une grimace contenue sur le visage. Ses côtes le faisaient souffrir, mais il refusait de leur accorder trop d'importance.
— Aria, tu sembles à l’aise avec un arc, remarqua-t-il avec un hochement de tête approbateur.
— Mon choix était évident, répliqua-t-elle en glissant la lanière sur son épaule, une pointe de fierté dans la voix.
Je n'eus pas le temps de relever sa moue triomphante. Bikao s’avança vers nous, un carquois de cuir brut entre les mains.
— Ces flèches sont pour toi. Ben et Born ont passé deux jours à les vérifier. Trente flèches ordinaires, pour les moments où tu n’auras pas le temps d’en fabriquer.
Aria prit le carquois sans répondre. Elle vérifia la sangle avant de le passer sur son épaule, comme si s’occuper de l’objet lui permettait de ne pas montrer ce que le geste représentait pour elle.
Bobby fut le dernier à s’approcher. Il tenait deux torches plus longues que celles que nous connaissions, chacune entourée d’une matière fibreuse près de la base.
— Je vous ai préparé ça, dit-il en nous les tendant.
C’était la première fois que je l’entendais parler. Sa voix était grave et posée, celle d’un homme qui choisissait ses mots parce qu’il n’aimait pas les gaspiller.
— Si vous manquez de feu, frottez ce champignon contre une pigne de pin, expliqua-t-il en désignant une excroissance séchée sur le bois. Elle prendra aussitôt. Vous aurez de quoi rallumer vos torches pendant des semaines.
— Bobby…, soufflai-je en saisissant le matériel, touché par l’attention.
— Pas de remerciements, coupa-t-il d’un geste sec de la main. Gardez-les au sec.
Il recula, et je compris que la conversation était terminée.
Pendant qu’Aria vérifiait une dernière fois le contenu de nos sacs, Briana s’était éloignée de quelques pas avec Bikao. Je ne prêtai d’abord aucune attention à leur conversation, jusqu’à ce que mon prénom me parvienne.
— …Casimir ? demanda Bikao.
Briana tourna brièvement les yeux vers moi avant de lui répondre plus bas. Le reste se perdit dans les bruits du village, mais quelques mots m’atteignirent malgré tout.
— …pendant le combat contre Albert… peut-être son passif.
Je relevai la tête.
Passif.
404 l’avait employé dès notre arrivée : chacun de nous en possédait un, censé se révéler lorsque certaines conditions seraient remplies. J’avais attendu quelque chose de reconnaissable. Pas ces écarts que j’attribuais à la chance.
Pourquoi Briana parlait-elle du mien ?
Je repassai malgré moi le combat dans ma tête. J’avais cru manquer de place pour passer sous le tentacule, puis de portée pour toucher Albert. Pourtant, le balayage avait glissé au-dessus de mon dos et ma lame avait atteint sa tempe. Sur le moment, je m’étais surtout réjoui d’être encore vivant. Peut-être que Briana avait remarqué ce que je n’arrivais pas à m’expliquer.
Je tendis légèrement l’oreille, mais Briana avait déjà baissé davantage la voix. Impossible de saisir la suite.
Quelques secondes plus tard, elle revint vers nous comme si cette conversation n’avait jamais eu lieu. Son bras gauche reposait toujours dans son écharpe, mais sa voix ne trembla pas.
— Bon courage, les jeunes. J’espère qu’on se reverra bientôt.
— Tu peux compter sur nous, répondis-je avec assurance.
— Je le sais, souffla-t-elle avec un faible sourire. C’est bien pour ça que je vous laisse partir.
D’un mouvement franc, elle serra Aria contre elle de son seul bras valide, puis fit de même avec moi. Son étreinte fut brève, mais elle ne s’écarta pas tout à fait. Elle garda sa main sur mon épaule, le visage près du mien.
— Casimir, murmura-t-elle à mon oreille, sa voix descendant d'un ton. Une dernière chose.
— Oui ?
— Quoi qu’il arrive de l’autre côté de cette porte… reste avec elle.
Je jetai un regard vers Aria, qui était plus loin, occupée à réajuster les sangles de son carquois sans nous écouter.
— Je resterai, lui promis-je.
Briana marqua un temps d'arrêt, ses yeux sombres cherchant les miens, avant d’ajouter :
— Et fais attention.
— À quoi ?
— À la manière dont certains là-bas pourraient te regarder, répondit-elle en reculant légèrement.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Tu le sauras quand le moment viendra.
Elle ne m’en dit pas davantage. Aria et moi prîmes la route vers l’ouest, laissant derrière nous la maison et ceux qui étaient venus nous voir partir. Avant que les premiers arbres nous les cachent, je me retournai vers Briana et Bikao. Ils se tenaient toujours devant la maison, trop loin déjà pour que nous entendions leurs voix, et ni l’un ni l’autre ne semblait pressé de rentrer.
Il nous fallut ensuite plus d’une heure pour rejoindre les abords du portail. Le sentier serpentait entre les champignons géants ; le vent portait l’odeur humide de Champi-Brume et des spores dorées dérivaient encore dans la lumière oblique du matin. Je n’aurais jamais cru regretter un endroit où j’avais failli mourir. Pourtant, en repensant aux lumières du village désormais caché derrière nous, je compris qu’il avait cessé d’être seulement notre point d’arrivée. C’était devenu le premier endroit du Bloc où quelqu’un nous avait attendus.
Nous étions arrivés ici avec l’étiquette de criminels, dans un monde appartenant à celui qui nous avait condamnés pour nos crimes. Et pourtant, derrière nous, les passages étaient de nouveau ouverts, les habitants n’avaient plus à vivre dans la peur et le village retrouvait peu à peu son agitation. Je trouvais ça presque ironique.
Le portail se dressait au bout du chemin.
Il me parut plus grand que dans mon souvenir. Plus sombre aussi. La porte de bois noir renforcée de fer rouillé que nous avions observée la veille semblait avoir grandi pendant la nuit, comme si Argemira avait perçu notre approche et décidé de se montrer dans toute sa hauteur.
— On va vraiment quitter cet endroit ? demanda Aria en s’arrêtant à côté de moi.
— J’ai du mal à y croire, répondis-je en contemplant une dernière fois les lumières de Champi-Brume derrière nous. Ça fait un sacré paquet de jours qu’on est ici.
Nous restâmes un moment immobiles. Après tout ce qui s’était passé ici, franchir cette porte avait presque quelque chose d’irréel.
La brume noire s’échappait librement du portail béant et se répandait sur la pierre comme une marée silencieuse. Plus dense que la veille, elle ondulait au ras du sol. L’air autour de l’ouverture était glacial, bien plus froid que le reste du sentier, et mes doigts se raidirent autour de la poignée gainée de cuir de ma dague.
— Tu sens ça ? demanda Aria en se rapprochant de moi.
— Le froid ?
— Pas seulement. Il y a autre chose, murmura-t-elle. Comme une… pression.
J’inspirai profondément. Elle avait raison. L’air ne se contentait pas d’être froid : il pesait sur mes épaules, comme si nous étions descendus sans nous en rendre compte. Même le sol me parut moins stable sous mes pieds.
Aria ne quittait pas le portail des yeux. Sa main s'était crispée sur le bois de son nouvel arc.
— On y va ?
— Oui.
Elle ne bougea pas.
— Réfléchis bien, Casimir. Une fois là-dedans, on plongera pour de bon dans l’inconnu.
Je tournai la tête vers elle, essayant de masquer le battement trop rapide de mon cœur.
— Si je te disais que j’en suis certain, je mentirais.
Son regard glissa vers moi, et l'étincelle de défi qui s'y alluma balaya la tension.
— Dans ce cas, tu te contenteras de suivre mes ordres.
— D’accord, répondis-je avec un léger sourire.
Nous franchîmes le portail ensemble, d’un même pas. Juste avant que la brume noire ne nous enveloppe et ne nous coupe de Champi-Brume, j’aperçus le sourire triomphant qu’elle s’efforçait de cacher.
Elle s’appliquait à faire comme si elle savait où elle nous emmenait. Je la connaissais assez, maintenant, pour voir ses doigts serrés sur l’arc. Je n’étais pas plus rassuré qu’elle, mais je préférais affronter ce qui nous attendait à ses côtés.