Chapitre 15
Deux semaines s’étaient écoulées depuis le combat contre Albert. Le soir, nous retrouvions la même table, un peu plus fatigués et un peu moins étrangers les uns aux autres ; le matin, la fumée de la forge s’élevait souvent avant notre réveil. Maintenant que Briana pouvait y consacrer davantage de temps, je me surprenais à guetter ce qui en sortirait.
Elle nous rejoignit un soir avant la tombée de la nuit, le visage couvert de suie, la main droite noircie jusqu’au poignet. Le bandeau humide qui retenait ses cheveux ne semblait plus lui être d’un grand secours. Aria lui tendit de l’eau, et nous attendîmes qu’elle eût vidé son verre et pris place à table pour lui demander où elle en était. Elle touchait au but, assurait-elle. De là à nous montrer son travail, il restait apparemment un pas qu’il valait mieux ne pas franchir : le verre heurta la table dès qu’Aria en fit la proposition.
— Non. Pas encore. Le minerai des ceps n’est pas un métal ordinaire. Il faut le persuader, pas le forcer.
À l’entendre, nous aurions tout aussi bien pu lui confier un être vivant. Une chauffe trop rapide le fendait, un refroidissement trop brusque le rendait cassant, et il suffisait de le frapper sous le mauvais angle pour qu’il refuse la forme qu’elle voulait lui donner. Je lui demandai ce qu’un minerai pouvait bien refuser ; Briana se tourna vers moi avec une assurance qui me fit garder pour moi le reste de mes objections.
— Celui-là, beaucoup de choses. Mon arrière-grand-mère disait toujours qu’il fallait lui parler pour en tirer le meilleur.
Aria s’était penchée vers elle, captivée. Elle voulut savoir si Briana lui parlait réellement, ce qui nous valut une explication que je n’aurais jamais imaginé entendre à propos d’une forge. Il ne s’agissait pas de mots : Briana l’écoutait chauffer. Lorsqu’il chantait, elle reconnaissait la réaction de ses fibres ; lorsqu’il sifflait, elle s’arrêtait. Je compris surtout pourquoi elle n’avait aucune envie de nous laisser la presser.
Pour mon arme, elle savait déjà ce qu’elle fabriquerait. Aria avait encore le choix, mais n’hésita pas : elle voulait un arc. Elle était plus à l’aise à distance, et les entraînements de Born auraient été un peu vains si elle changeait maintenant.
— Tu peux fabriquer un arc avec du minerai ? demanda-t-elle pourtant, comme si la difficulté ne lui était apparue qu’après sa décision.
Briana prévoyait d’en faire le cœur de l’arme, pas l’ensemble. Une préparation fongique fixée à cet endroit transmettrait son poison aux flèches ordinaires : Aria n’aurait plus besoin de pointes spéciales. Je vis à son expression qu’elle refaisait déjà le compte de ce que cela lui permettrait de tirer.
— Toutes mes flèches ?
— Absolument toutes. Tant que tu entretiendras correctement le bois et le fil de l’arc.
Nous n’eûmes pas le loisir d’en demander davantage. Briana se leva, masquant un instant la lueur de l’âtre, et nous annonça qu’il lui faudrait encore trois jours entiers. Après cela, nos armes seraient prêtes. Je la suivis des yeux jusqu’au seuil de l’atelier ; pendant ces trois jours, il nous resterait à nous préparer sans pouvoir oublier que notre départ approchait avec la fin de son travail.
Briana tint parole. Trois jours plus tard, elle posa sur la table du salon deux objets enveloppés dans un tissu sombre, avec un soin qui nous fit aussitôt approcher.
— Aria. Casimir. C’est prêt.
Sous le premier tissu, je découvris un arc bien plus sobre que je ne l’avais imaginé. Le bois, presque noir, ne portait ni ornement ni gravure ; toute la précision du travail tenait dans sa courbe. Des dizaines d’heures avaient dû être nécessaires pour obtenir cette simplicité. Un fragment du minerai des ceps occupait le centre de la poignée, à l’endroit où les doigts se refermaient naturellement, et de fines veines dorées y pulsaient au rythme d’un cœur au repos.
Aria le prit avec précaution. Son poids la surprit, mais Briana lui fit corriger sa prise : il était concentré au centre. Une fois l’arme levée correctement, Aria retrouva une manière de la tenir que je reconnaissais pour l’avoir vue s’entraîner avec Born. Elle en éprouva encore l’équilibre avant d’admettre que c’était mieux ainsi.
— Tire n’importe quelle flèche avec lui et elle héritera du poison fixé dans le cœur, lui rappela Briana. L’arme ne corrigera pas ton tir. Si tu touches mal, tu touches mal.
— J’avais compris.
Le regard en coin qu’Aria lui adressa ne dispensa pas Briana de préciser qu’elle préférait le rappeler. Nous la suivîmes dans la cour de l’atelier, où la fraîcheur me frappa au visage. Born avait préparé un carquois pour Aria ; elle y prit une flèche, l’encocha avec l’aisance acquise à l’entraînement et chercha ses appuis sur le sol humide. À une dizaine de mètres, une vieille planche de bois massif attendait contre le mur.
Je suivis la flèche jusque dans la cible. Le claquement fut sec, et elle s’enfonça assez profondément pour qu’Aria gardât un moment son arc levé, occupée à examiner le résultat. Puis elle abaissa le bras.
— C’est tout ?
Briana désigna la pointe fichée dans le bois. Le poison s’y trouvait désormais, mais une planche ne nous apprendrait rien de plus : sur une créature vivante, la blessure suffirait à le transmettre. Il n’y avait donc pas d’effet à attendre sous nos yeux. Aria ramena l’arme contre elle, et son attention glissa de la cible au bois sombre qu’elle tenait entre ses mains.
— Je crois… que personne ne m’avait jamais offert quelque chose d’aussi beau.
— Ce n’est pas un cadeau, Aria. C’est ton dû.
Les traits de Briana s’étaient un peu adoucis. Je n’eus cependant pas le temps de chercher ce qu’Aria lui répondrait : de retour dans l’atelier, ma propre arme m’attendait sous le second tissu.
La dague dépassait à peine la longueur de ma paume. Encore plus simple que l’arc, elle avait une lame courte, légèrement cambrée, dont la teinte hésitait entre l’ambre et le rouge sombre. Le manche de bois noir était gainé de cuir. En refermant les doigts dessus, je sentis une chaleur discrète contre ma peau, un peu supérieure à celle de l’air, accompagnée d’une vibration si faible qu’elle me fit penser à un battement de cœur dans le métal.
Je m’étonnai de sa légèreté. Briana l’avait voulue ainsi : mon épée me servirait lorsque j’aurais de la place ; cette lame, dans les endroits où je ne pourrais pas la dégainer correctement. Elle contenait également du poison fongique, en plus faible dose que l’arc, mais assez pour ralentir ce que je blesserais.
Je pris davantage garde au tranchant en examinant l’arme.
— Et assez pour m’empoisonner moi-même si je la range de travers ?
— Largement.
— Parfait. J’aime les objets simples.
Cette fois, j’écoutai ses recommandations avec toute l’attention qu’elles méritaient. Elle me montra comment entretenir la lame et éviter le contact du poison avec ma peau, puis reprit les précautions nécessaires à l’entretien de l’arc avec Aria. Le petit coffret de fer posé à l’écart contenait ce qui restait de mon fragment : Briana en avait utilisé moins de la moitié pour la dague. Avec le minerai que nous lui avions laissé, le village pourrait encore forger plusieurs lames de premier choix.
— Votre décision de nous aider nous a sauvés une deuxième fois.
— Briana…
— Je sais. Tais-toi.
Elle avait détourné les yeux avant que je puisse ajouter quoi que ce soit. Aria eut droit à une question plus pratique : quand comptions-nous partir ? Aujourd’hui, répondit-elle. Entendre enfin ce mot dans l’atelier donna une autre importance aux armes que nous venions de recevoir.
Ces derniers jours, nous avions examiné de loin les deux portails désormais ouverts. La brume en cachait toujours l’autre côté, mais celui de l’ouest semblait nous rapprocher de notre objectif. Briana n’eut pas besoin de plus pour reconnaître notre destination.
— Vous allez donc à Argemira.
Aria releva le menton et lui en demanda davantage. Mettre enfin un nom sur ce passage lui rendait de l’assurance ; la description qui suivit me parut moins encourageante. Argemira était une mine gigantesque, engloutie dans le noir, dont les galeries semblaient ne pas finir. Le passage s’était refermé une trentaine d’années plus tôt. Depuis, les gens d’ici racontaient que ceux qui y étaient entrés s’étaient perdus sans retrouver de sortie.
Je demandai tout de même où menait l’autre portail. La Geôle des Givres ne nous offrait pas une perspective plus accueillante : une neige incessante, un froid invivable pour des gens sans fourrure et vêtus comme nous, un accès bloqué depuis quarante ans.
Entre l’arc d’Aria, ma dague et nos vêtements, nous avions de quoi nous défendre ; certainement pas de quoi affronter ce froid. Le choix ne demanda pas longtemps.
— Dans ce cas, nous irons à Argemira.
Aria confirma que c’était aussi son avis en ajustant son carquois. Briana acquiesça, puis alla chercher les autres.